Sports / Monde

Mathias Coureur, footballeur et globe-trotteur

Temps de lecture : 9 min

Du FC Nantes au Seongnam FC en Corée du Sud, ce joueur originaire de la Martinique s'est frotté aux différences culturelles au fil des clubs avec lesquels il a signé.

En Corée du Sud, le Martiniquais joue pour le Seongnam FC. Un pays dans les restaurants duquel le footballeur a du mal à commander ce dont il a envie à cause de la barrière culturelle. | Dossier de presse du club
En Corée du Sud, le Martiniquais joue pour le Seongnam FC. Un pays dans les restaurants duquel le footballeur a du mal à commander ce dont il a envie à cause de la barrière culturelle. | Dossier de presse du club

Le lundi est le jour off de Mathias. Pas d'entraînement ni de rendez-vous au club. À Seongnam, à 20 kilomètres de Séoul, en Corée du Sud, Mathias Coureur cherche le restaurant où il va pouvoir s'installer pour répondre à l'interview.

Pour lui, dans ce pays, les échanges sont compliqués. Son anglais est sommaire, celui des locaux aussi. «Quand tu leur dis que tu ne parles pas leur langue, ils font “ah”, comme ça, et ils continuent de te parler en coréen. Ils s'en foutent que tu ne comprennes pas», raconte-t-il. Finalement, il commande du riz –un des rares mots qu'il sait dire– et du poisson.

Mathias Coureur, 31 ans, est français et joueur de football professionnel au Seongnam FC. En dix ans de carrière, c'est le sixième pays dans lequel il pratique son activité et son quatrième en cinq ans.

Le joueur trouve que le peuple coréen gentil et aimable mais fermé. | Dossier de presse du Seongnam FC

Certains joueurs choisissent le confort de pratiquer leur sport bien installé dans un club d'une division inférieure française. Le Martiniquais, lui, à choisi de voyager.

«Je n'ai pas eu la carrière que je voulais, admet-il. Mon rêve ultime était de jouer pour le PSG. Bien avant qu'il soit le club qu'il est aujourd'hui. Au fur et à mesure de l'avancée de ma carrière, je profite du fait de pouvoir voyager pour exercer mon métier. Cela m'enrichit comme jamais.»

Originaire de Sucy-en-Brie, dans le 94, Mathias n'était pas destiné à être un nomade. Plus jeune, il ne voyage jamais, ou très rarement. «Une fois, avec mes parents on était allés à Nice. On avait fait un détour par Vintimille, à la frontière italienne. C'est la seule fois où j'ai quitté la France.» Si son enfance fut «très heureuse», les extras sont proscrits.

Le football deviendra son passeport pour le tour du monde. À 22 ans, son contrat au FC Nantes prend fin. Le jeune joueur, qui se rêve encore en futur star du ballon rond, fait des essais en Grèce, à Dubaï et au Maroc.

Les joueurs du FC Nantes à l'entraînement (de gauche à droite): Jean-Jacques Pierre (captaine), Thomas Dossevi, Michael Gravgaard, Guirane N'Daw, Mathias Coureur, Claudiu Keseru et Loic Guillon, le 5 août 2008. | Frank Perry / AFP

Il fait quelques touches en National, la troisième division française. Mais les rares fois où le téléphone finit par sonner, les bonnes nouvelles ne sont pas au bout du fil. «À ce moment-là, tu doutes de ta valeur. Les clubs qui te parlent n'ont aucune honte à te faire des propositions salariales abusées. Ils savent que t'es dans la merde. Ils te disent que c'est ça ou rien. Tu n'es pas en position de force.»

Toujours plus à l'est

En vacance de club, Mathias Coureur prépare son premier baluchon. Direction l'Espagne, pour les congés, croit-il. «J'étais avec un pote qui jouait en D3 là-bas et qui m'a proposé de venir m'entraîner avec lui. Moi, la troisième division, c'était mort. J'attendais toujours un appel du Real Madrid», lâche-t-il dans un sourire.

Faute de grives, l'attaquant mange des merles. L'entraînement se passe très bien et le coach lui propose de signer. L'aventure en Espagne durera trois ans, entrecoupés d'un passage en Martinique, où le joueur est parti se ressourcer alors qu'il se sent mal dans sa vie personnelle. Là-bas, il devient bilingue, découvre et tombe amoureux de Barcelone, et amorce une carrière de grand voyageur.

De l'Europe de l'Ouest, Mathias vire à l'Est –et pas qu'un peu: de 2014 à 2019, le joueur passera par la Bulgarie, la Géorgie et le Kazakhstan. «Le choix se fait sur des critères d'abord sportif, sauf pour le Kazakhstan où c'était clairement pour l'argent. Mais, bien sûr, tu essayes d'aller dans des pays que tu as envie de visiter.»

Si le football est un métier lucratif, il apporte aussi son lot de difficultés. Bourlinguer aussi souvent nécessite de s'intégrer pays après pays. «À chaque fois, je me suis dit: “Mais qu'est-ce que je fous là?” Cette interrogation revenait systématiquement au début. En Géorgie, quand je suis arrivé à l'aéroport, une voiture s'est arrêté en me demandant où je me rendais. J'ai cru que c'était un taxi. Mais non. Là-bas, tout le monde essaye de faire ça. La voiture n'avait même pas de pare-brise! Au Kazakhstan, je me suis même demandé s'il y avait l'électricité dans la ville où je suis arrivé. Je te jure, l'aéroport, c'est une simple maison aménagée.»

«Ils n'avaient jamais vu un Noir»

La violence du choc se renouvelle sans arrêt. Pourtant, Mathias reprend l'avion presque tous les ans. «Dès que je signe dans un nouveau club, je me persuade que je vais me poser. Mais je repars à la moindre occasion. Au Kazakhstan, le club m'a proposé de prolonger mon contrat. J'aurais pu m'y installer. C'était sans compter l'appel de la Corée du Sud. Une nouvelle culture, un meilleur salaire. Je m'étais dit qu'avant la fin de ma carrière, je devais faire soit le Japon, soit la Chine, soit la Corée du Sud. J'avais un préjugé un peu raciste. Je me disais que ces trois pays étaient pareil. Finalement, ça n'a rien à voir.»

Le racisme, Mathias Coureur y a été lui-même confronté de manière frontale. Au Kazakhstan, il a d'abord pensé qu'il débarquait en star. Dans la rue les gens l'arrêtaient, lui demandaient des photos, des selfies. Lui qui était devenu une légende dans le club bulgare de Tcherno More en marquant le but décisif en finale de la Coupe de Bulgarie en 2015, commence à prendre l'habitude de la renommée.

Mathias Coureur (en bleu) lors de la victoire en coupe de Bulgarie. | Avec l'aimable autorisation de Mathias Coureur

Sauf que les demandes de photos ont un tout autre but. «Ils n'avaient jamais vu un Noir. Ils me prenaient en photo pour rigoler, pour se moquer. Un jour, une femme m'a demandé une photo pour l'offrir… en cadeau de mariage à son mari. Tu te rends compte? On est des sous-hommes à leurs yeux. Un homme noir, dans leur culture, est forcément pauvre. Il a traversé la mer à la nage pour venir et il vit dans une hutte.»

Le Kazakhstan est un pays encore replié sur lui-même, nostalgique de l'époque soviétique. «Là-bas, les Russes sont très respectés. D'ailleurs, les discours du président ou les documents sont en russes, pas en kazakh.»

«La culture coréenne est très éloignée de la mienne: les sorties après les matchs, ce n'est pas leur truc.»
Mathias Coureur, footballeur

Moins confronté à cette situation en Corée, il y fait malgré tout l'expérience des préjugés et de la discrimination: «Il y a quelques jours, je parle avec un mec. Il me sort: “Les Noirs, ils sont gentils, mais ils puent.” Comme ça, normal. Je lui rétorque: “T'es assez en confiance pour me le dire comme ça?”. Ces gens sont plus incultes que racistes. Même si ça reste du racisme.»

Il en discute avec des coéquipiers et d'autres joueurs. À force, ils en rigolent. Pour dédramatiser, surtout. Mais en Corée, Mathias n'a pas grand-monde à qui parler. Ses coéquipiers locaux sont gentils avec lui mais la barrière de la langue est trop infranchissable. «Je me retrouve à manger seul. Une fois n'est pas coutume, je ne me fais aucun un pote. La culture est très éloignée de la mienne: les sorties au restaurant après l'entraînement ou les matchs, ce n'est pas leur truc. Même l'humour n'a rien à voir.»

Mathias relève aussi l'entre-soi qui les caractérise: «Ils sont très aimables mais très soudés entre eux, très renfermés. Quand on est partis en stage en Thaïlande et au Japon, les joueurs ont réclamé de la bouffe coréenne. Même pour quelques jours, hors de question pour eux de changer leurs habitudes. Essaie de leur faire avaler des spaghetti bolognaises. Là où nous nous retrouvons sur WhatsApp et où nous nous déplaçons grâce à Google Maps, eux utilisent une version coréenne de ces applications. Entre eux.»

«T'as qu'à savoir lire le géorgien»

À chaque fois, le choc culturel est susceptibles de mettre un frein à son intégration. «D'habitude, je me fais toujours au moins un pote. Je suis le mec marrant du vestiaire, j'ai un rire communicatif. En Corée, les jeunes me kiffent bien», lâche-t-il, avant de se remémorer l'accueil glacial du vestiaire géorgien.

«En Géorgie, je signe au Dinamo Tiblissi [le club le plus titré du pays, seize fois champions de Géorgie, ndlr]. Chaque année, c'est la même chose: quand ils sont champions, ils font signer des étrangers pour passer les tours préliminaires de la Coupe d'Europe dans le but d'y participer. Mais si le club est éliminé, les cadres commencent à ne plus te payer pour te pousser vers la sortie. Les Géorgiens savent qu'eux ne partiront pas. Ils ne m'envoyaient même plus l'heure de l'entraînement, argument à l'appui: “T'as qu'à t'adapter et savoir lire le géorgien.J'étais arrivé depuis deux jours...»

Débarqué en juillet, l'attaquant repart début septembre d'où il était venu: la Bulgarie. «La Géorgie est ma seule et vraie déception», conclut-il.

Le garçon ne compte pas s'éterniser en Corée du Sud. Son contrat s'achèvera en décembre. «Ici, j'ai pris une claque. Tout change. Jusqu'à la configuration des rues. Quand tu entre dans un immeuble, tu trouves un hopital au premier étage, un centre commercial au second, des restaurants au troisième. Le contraste se manifeste dans les comportements quotidiens: pour eux, un feu rouge, c'est un feu rouge; ils font la queue dans le métro et en cas d'affluence, ils ne forcent pas.»

«Je commence à avoir envie de rentrer en France pour préparer l'après.»
Mathias Coureur, footballeur

À Séoul, il «kiffe», se promène dans le «quartier des étrangers», prend ses habitudes dans un restaurant français ou marocain. Mais «l'état d'esprit militaire» et le style de football déployé ne lui conviennent pas. «Pourtant, je l'avais tous les jours au téléphone, raconte Olivier Bonnes, l'un de ses meilleurs amis et ancien joueur du Seongnam FC, qui l'a aidé à venir. Il savait à quoi s'attendre en venant ici. Il fallait l'accepter».

Après dix ans à voyager, Mathias Coureur se pose des questions. «D'un côté, je me dis que j'ai envie de me faire un dernier pays. De l'autre, je commence à avoir envie de rentrer en France. Je sais que je ne gagnerai pas autant. Mais c'est aussi pour préparer l'après.»

Alors qu'il a investi dans l'immobilier et souhaite ouvrir une affaire après sa carrière, Mathias reste à 31 ans un célibataire endurci. «C'est compliqué de se poser. Quand j'étais en Espagne, j'étais très amoureux. J'ai eu le cœur brisé, la dépression et tout ce qui s'ensuit. Après je me suis concentré sur le sport. Quand je suis parti pour le Kazakhstan, j'étais avec une fille. Mais elle ne voulait pas me suivre jusque là-bas. Tant pis.»

S'il veut poser ses valises une fois sa carrière terminée, il rêve également de construire une vie de famille. «J'aurais tellement aimé vivre ma carrière en ayant un enfant. Qu'il voit son papa footballeur. Qu'il puisse voyager partout: en Bulgarie, en Corée du Sud. Qu'il sache parler couramment Espagnol. Ça n'a pas pu se faire.»

Et après, un tour du monde?

Dans le restaurant coréen où il est installé, le plat qu'il a commandé tant bien que mal arrive. Un poisson. Froid. Il tente de négocier pour qu'il soit chauffé, puis renonce. «Voilà une scène typique de ce qui peut m'arriver ici», souffle-t-il avant de se lever pour payer en ayant à peine touché son assiette.

Il ne retournera pas dans ce restaurant quand son cousin débarquera, fin juillet. Ni quand une copine lui rendra visite pendant une dizaine de jours. «Quand j'étais au Kazakhstan, tous les deux mois je pouvais passer cinq jours en France. Depuis que je suis en Corée du Sud, je ne suis rentré qu'une seule fois, et encore: ils ne m'ont accordé que trois jours. En gros, si on soustrait le temps passé dans l'avion, je n'ai passé qu'une journée en France. J'essaye de faire venir les proches.»

À la fin de sa carrière, il pourra séjourner tant qu'il veut dans l'Hexagone. À moins que… «Avec mon meilleur ami, on s'était dit qu'on voulait faire le tour du monde. Mais mon métier ne le permet pas. Maintenant, il est marié et il a des enfants. Quand je serai marié moi aussi, on fera le tour du monde tous ensemble». Une chose est sûre, Mathias Coureur n'aura pas à mettre son passeport à jour.

Frédéric Scarbonchi Journaliste

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