Santé

Vingt ans après, «La Maladie de Sachs» n'a rien perdu de sa réalité

Temps de lecture : 6 min

Les médecins de campagne survivront-ils à la stratégie Ma santé 2022?

Le personnage du Dr Sachs semble désormais cantonné au domaine de la fiction. | adonyig via Pixabay
Le personnage du Dr Sachs semble désormais cantonné au domaine de la fiction. | adonyig via Pixabay

Best-seller sorti en 1998, écoulé à plus de 200.000 exemplaires, publié dans douze pays, La maladie de Sachs est LE docu-roman de référence sur le médecin libéral et son quotidien.

Ce curieux objet littéraire qui, tout au long de ses 650 pages, donne à voir, par petites touches délicatement posées, le quotidien d'un médecin de campagne, digne et humain, écoutant toujours, consolant parfois et surtout tentant de soigner inlassablement des dizaines d'individus, vus comme autant de reflets de notre condition humaine.

En vingt ans, le paysage socio-médical a bien changé… Et les êtres humains? Côté patient·es ou côté soignant·es? Les deux, bien sûr. Car au-delà des indéniables qualités littéraires et des témoignages quasi ethnographiques que nous apportent ces pages, pourquoi le (re)lire aujourd'hui, en pleine crise de la Santé?

Une «hétérobiographie»

Ni tout à fait un roman, ni tout à fait un documentaire, ambitionnant vraisemblablement d'être les deux à la fois et qui parvient, en mêlant intimement ces deux buts initiaux, à aller bien au-delà. En usant de procédés techniques originaux, l'auteur nous fait entrer dans l'intimité de cette relation si particulière et si secrète qu'est celle du «couple» médecin généraliste–patient, nous donnant à voir, de la manière la plus «réelle» possible, ce qui fait à la fois le quotidien et l'essence d'un praticien de province, tant dans sa dimension humaniste que dans le terrible isolement auquel son exercice semble le contraindre voire l'enfermer.

Pour nous approcher au plus près de ce «bon» docteur, l'auteur a fait ce choix audacieux et surprenant d'user d'une narration à la deuxième personne du singulier, induisant une proximité, une intimité, d'abord déconcertante pour le lecteur mais vite acceptée par celui-ci, en raison de sa grande efficacité. De même, la majorité des écrits est produite à partir des tiers –patient·es, ami·es et autres relations– qui nous livrent un moment de vie, une anecdote, une rencontre, une visite… dessinant en creux, le portrait mais aussi –et peut-être même davantage– la vie du praticien.

Les personnages qui racontent le récit changent à chacun des chapitres; avec l'emploi du tutoiement systématique, on assiste à l'esquisse chaque fois plus précise du portrait du Dr Sachs qui, à la manière d'un tableau impressionniste, ne se contente pas d'énumérer des traits individuels intrinsèques de l'extérieur mais se concentre sur les interactions qu'il entretient avec son réseau relationnel, personnel comme professionnel.

Ce livre se présente comme un témoignage édifiant, à la fois précieux et réaliste, de la vie d'un médecin généraliste de province. Du reste, sur le site personnel de l'auteur, l'ouvrage est clairement présenté comme un «document sur l'état de la médecine en France aujourd'hui». Évidemment, c'est loin d'être aussi simple. Si les procédés littéraires sont habiles, la «re-composition» du réel –prisée par les membres du mouvement du Réalisme ou du Nouveau Roman, relève peut-être plus de l'effet de réel que d'une véritable objectivité.

Pour une médecine à visage humain

Qu'importe. Le livre de Winckler, c'est aussi –et surtout– un livre militant, une certaine vision de la médecine libérale, l'exposé d'une vocation, d'un artisanat médical au sens le plus noble du terme, celui qui se construit individuellement, en prenant son temps et, surtout, en écoutant l'autre, ses demandes explicites comme implicites, ses inquiétudes, ses angoisses et ses colères aussi. Toutes ces émotions, si profondément humaines, dont les patient·es ne savent pas toujours quoi faire, se déversent chez leur généraliste, comme ces personnes l'auraient fait, il n'y a pas si longtemps, chez leur confesseur ou comme d'autres–souvent plus urbain·es ou plus aisé·es– le font chez leur psy.

C'est là où le lectorat, immanquablement, sourit. Oui, les anecdotes sont tellement nombreuses et tellement vraies que chacun peut s'y retrouver, identifier sa mère, ses enfants, son grand-père… Mais, tout aussi immanquablement, le réalisme rattrape: dans la réalité vraie, la situation est rarement celle-ci: le médecin généraliste se fait, proportionnellement, rare), son «prestige» n'est plus le même) et les déserts médicaux s'étendent largement en province, mais aussi en ville) et nombre de médecins refusent des patient·es, laissant une part croissante de la population sans médecin référent.

Quelle place y a-t-il de nos jours pour un héros solitaire dans un monde qui se vit et se pense en réseau?

En nombre insuffisant, overbookés, on imagine mal comment ces médecins pourraient accorder le temps d'écoute nécessaire à la création d'un véritable lien humain, tel que le Dr Sachs s'emploie à nous le démontrer, par l'exemple, au fil des pages… C'était déjà vrai il y a vingt ans. Ça l'est, personne ne l'ignore, d'autant plus aujourd'hui, une forte accélération ayant eu lieu ces dernières années.

Qui donc est véritablement le Dr Sachs? Un «héros du quotidien» –mais quelle place y a-t-il de nos jours pour un héros solitaire dans un monde qui se vit et se pense en réseau? Un «authentique» médecin qui souffre réellement des maladies de ses patient·es ou plutôt de son impuissance à les guérir en se contentant de les soigner, mesurant ainsi la distance toujours trop grande entre la théorie et la pratique, matérialisée d'un côté par la prestigieuse Faculté de médecine où officient les mandarins et de l'autre par ces multiples témoignages individuels qui forment la réalité de terrain? Ou encore un médecin idéalisé –par ses patient·es mais aussi par lui-même– qui serait toujours disponible, toujours à l'écoute et totalement dévoué aux autres, tel un Saint des temps modernes? Quel être humain pourrait supporter cela? «Les médecins boivent, se droguent, dépriment, fument, baisent mal, flambent aux courses ou au casino, frappent leurs proches, délaissent leurs enfants et quand ils n'en peuvent plus de leur vie de con qui sait mieux que les autres quelles horreurs la vie a en stock, ils se tuent.»

La progrès, c'était mieux avant

Pourquoi est-il si important de (re)lire cette docu-fiction littéraire aujourd'hui? Parce que désormais le personnage du Dr Sachs semble bien réellement être relegué au domaine du rêve, une idée absolue issue de l'inconscient collectif et retranscrit sous la plume experte du Dr Zaffran (véritable nom de l'auteur). Les médecins sont donc au mieux une espèce menacée en quasi voie de disparition, si l'on suit la logique de reconfiguration du paysage socio-médical promise à l'horizon 2022. Nous les observons au cours de ces pages qui font office de plongée anthropologique de seulement deux décennies.

Le monde a donc si vite changé? Techniquement, oui. Mais humainement? Car cette lecture édifiante nous questionne directement sur notre rapport au monde de la Santé et à ses bouleversements actuels et futurs. De multiples questions fusent de toutes parts.

Doit-on se laisser gagner par la nostalgie toute romantique et naturelle que nous procure ce «héros», ce docteur patient, compréhensif et dévoué que l'on souhaiterait tous avoir comme médecin de famille? Doit-on espérer que le double idéal d'efficience –ce subtil équilibre entre efficacité économique et médicale– et d'équité, promis par les nouvelles collaborations qui se construisent à la fois entre médecins qui pratiquent en ville mais aussi entre la ville et l'hôpital, gouverne davantage ce bien commun qu'est la Santé?

Écrire une fiction est devenu la seule manière pour un médecin de parler d'humanité dans le monde médical.

Ou devrait-on profiter de cette fine analyse de la réalité humaine quotidienne pour en extraire ce supplément d'âme qui font de cette médecine de proximité une humanité que nulle organisation administrative, quelle que soit sa gouvernance, ne saurait concevoir seule, c'est-à-dire sans l'apport et l'appui du terrain composés de ces milliers de relations interpersonnelles? Comme tout ouvrage de qualité, le texte de Winckler apporte plus de questions qu'il n'en résout.

À la fin du premier trimestre de cette année 2019 Martin Winckler a publié L'École des soignantes. Avec un changement littéraire majeur: cette fois-ci, plus de volonté de réalisme réel directement affichée. Désormais, pour nous parler de cette relation soignant-soigné qui lui est si chère, l'auteur a eu recours à un genre particulier: l'utopie. Si concevoir un écrit fictionnel est devenu la seule manière, de nos jours, pour un médecin de parler d'humanité dans le monde médical, alors le constat d'échec de notre société vis-à-vis de ses malades et des personnes qui les soignent est bien amer.

Pour échapper à cette nostalgie, (re)plongeons-nous avec espoir dans cette œuvre si particulière, foisonnante, riche –drôle parfois– surtout si profondément humaine, en imaginant pour quelques heures seulement que le progrès, comme le pensent encore certain·es, c'était mieux avant…

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l'article original.

The Conversation

Cécile Dutriaux

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