Égalités / Société

Le burn-out des militantes féministes

Temps de lecture : 9 min

À moins de 40 ans, ces femmes ont déjà subi cet épuisement physique, émotionnel et mental. La France est à la traîne sur ce sujet qui fait l'objet d'études aux États-Unis.

Anaïs Leleux, militante féministe pour Nous Toutes, s'est rendue compte qu'en deux jours elle pouvait passer plus de cinq heures «rien que sur WhatsApp, dans des conversations militantes». Manifestation du collectif à Paris, le 24 novembre 2018. | AFP
Anaïs Leleux, militante féministe pour Nous Toutes, s'est rendue compte qu'en deux jours elle pouvait passer plus de cinq heures «rien que sur WhatsApp, dans des conversations militantes». Manifestation du collectif à Paris, le 24 novembre 2018. | AFP

Anaïs Bourdet de Paye Ta Shnek d'abord, le 23 juin dernier, puis l'association Féministes contre le cyberharcèlement: elles n'en peuvent tout simplement plus.

Entre témoignages reçus, violences subies et militantisme énergivore, les militantes féministes sont confrontées à ce que l'on nomme aujourd'hui le «burn-out militant».

«Épuisement sexiste»

Lindy West conscientise personnellement «l'épuisement sexiste» en 2013 et le couche à l'écrit sur le site Jezebel dans un article relatant son sentiment face aux propos de Seth MacFarlane aux Oscars. «Je n'en peux plus d'expliquer toute cette merde à des gens qui ne veulent tout simplement pas écouter», lance-t-elle en lettres capitales au milieu de son article. Fatiguée par ailleurs de lire les récits relatant le sexisme au quotidien et les violences sexistes et sexuelles, Lindy West écrit alors «n'avoir rien ressenti, rien sinon de l'épuisement et une envie folle de vin» à la lecture des propos de Seth MacFarlane.

Comme l'autrice, bien des militantes ressentent cette fatigue intense: «On a parfois l'impression de gueuler contre un mur, soupire Élodie*, 27 ans, militante depuis neuf ans. On martèle des choses évidentes, des faits appuyés par des centaines d'études à travers le monde et on nous répond qu'on ment ou que l'on exagère. C'est épuisant, il n'y a pas d'autre mot.»

Du sexisme ordinaire aux féminicides, le monde du militantantisme a le sentiment de s'épuiser en explications.

Une sensation partagée par Hugues, militant de 29 ans au sein des associations Consentis et HandsAway Paris. «Ce n'est pas un sentiment omniprésent, il vient en dent de scie, par vague, explique-t-il. À certains moments, je sens que je pourrais déplacer des montagnes, qu'on avance, qu'il y a une amélioration, que c'est palpable. D'autres fois je me dis: “Mais pourquoi on fait ça? C'est une tâche immense, presque vouée à l'échec.”»

Quand les revendications les plus simples ne semblent pas entendues, comment rendre audibles les faits les plus graves dénoncés par le milieu militant féministe? Du sexisme ordinaire aux féminicides, le monde du militantantisme a le sentiment de s'épuiser en explications, études, actions, dans la rue et sur les réseaux, entre passion et déception. Ces montagnes russes émotionnelles épuisent l'énergie de militant·es qui se plaignent de plonger en burn-out.

#PayeTonBurnOutMilitant

Anaïs Leleux, militante féministe pour Nous Toutes, a fait un burn-out professionnel en 2018, à la suite duquel elle a choisi de consacrer son temps libre au militantisme. «J'étais censée me reposer mais je me suis encore plus investie dans les questions féministes, détaille-t-elle. Depuis mars, j'ai multiplié les actions en ce sens et le repos qui devait être pris ne l'a pas été.»

Anaïs s'est rendue compte sur le tard de l'installation du burn-out dans sa vie de militante. «Quand j'ai sorti sur Twitter l'affaire des viols au PCF, j'ai passé quinze jours à ressortir les témoignages, et ces quinze jours se sont soldés par une chute bête, explique Anaïs. Je me suis cassé la cheville et dans la symbolique j'ai pensé: “Ah, même mon corps me dit d'arrêter.”»

Entre-temps, la jeune femme a installé un timer sur son portable, réalisant ainsi qu'en deux jours elle pouvait passer plus de cinq heures «rien que sur WhatsApp, dans des conversations militantes». Un constat parmi d'autres qui la pousse aujourd'hui à vouloir réorganiser sa vie afin de se préserver.

«J'ai toujours été en colère, donc je n'ai pas du tout vu venir le burn-out.»
Élodie, militante féministe

Lors du rassemblement national organisé par Nous Toutes les 6 et 7 juillet derniers, Caroline de Haas suggère alors à Anaïs de se pencher sur la thématique du burn-out militant. «J'ai dit “chiche”, parce que j'avais des choses à raconter, lance Anaïs. Visiblement on est toutes touchées par le phénomène.»

Pour la militante, la cause du burn-out dans le milieu est la raison même pour laquelle nombre de militant·es s'engagent initialement. «On constate une urgence, on a envie d'agir, on agit, puis on se rend compte que les effets escomptés diffèrent de ce que l'on espérait et on se confronte à des sensations négatives telles que la frustration, la colère…, illustre-t-elle. C'est un cercle vicieux dont il faut chercher à se sortir.»

Les symptômes peuvent être multiples: fatigue intense, irritabilité et dégoût, jusqu'aux pensées les plus noires. Un mal d'autant plus difficile à percevoir lorsqu'il émerge dans les milieux bouillonnants du militantisme.

«J'ai toujours été en colère, donc je n'ai pas du tout vu venir le burn-out, raconte Élodie. Il a fallu que des amis me fassent remarquer mes changements d'humeur, mes cernes, ma perte de poids et me posent des questions pour que je réalise qu'en fait, j'étais au bout du rouleau.» La jeune femme a choisi de se faire hospitaliser en urgence, le temps de «prendre de la hauteur», mais surtout de réapprendre à prendre soin d'elle avant de «vouloir sauver les autres».

L'émergence récente du #PayeTonBurnOutMilitant a pu mettre en lumière de nombreux témoignages reçus par les militantes identifiées comme féministes.

Traumatisme par procuration

Vidéaste sur YouTube mais aussi journaliste, Marine Périn aborde souvent des questions relatives aux violences sexistes et sexuelles. Bien identifiée comme féministe, la jeune femme reçoit régulièrement, dans sa boîte mail ou en commentaires, des témoignages de femmes faisant état de ces mêmes violences. «Je raconte aussi ma propre expérience sur ma chaîne, explique Marine Périn. Cette position assez exposée crée un climat de confiance.» Mais, comme l'exprime la vidéaste, Marine n'est «pas formée à recueillir de tels témoignage ou à accompagner» les appels à l'aide qu'elle est amenée à recevoir parmi lesdits mails.

Comme elle, de nombreuses féministes, sur tous les réseaux, reçoivent des témoignages personnels, des expériences d'amies, de mères, de sœurs… Enrobés d'autres mots ou sans filtre, les témoignages peuvent avoir un impact sur qui les reçoit, c'est ce que l'on appelle un traumatisme vicariant, ou «traumatisme par procuration».

Muriel Salmona, psychiatre psychotraumatologue et présidente de l'association Mémoire Traumatique et Victimologie, l'évoque: «Le traumatisme vicariant, c'est le fait d'être exposé de façon continue à des situations de violence très importante et d'injustices, inhumaines, face auxquelles on se sent impuissant.» De véritables troubles psychotraumatiques s'installent alors et touchent les personnes exposées, troubles qui nécessiteraient une prise en charge, un accompagnement ainsi qu'un traitement. «Le plus souvent, ce n'est pas fait, souligne-t-elle. Ces femmes se retrouvent donc à devoir gérer leur propre trauma comme elles peuvent, dans un contexte où rien n'est fait pour bien les accompagner», tout en étant exposées quotidiennement à des situations traumatogènes.

«Les faits entendus reviennent hanter et génèrent des conduites d'évitement pouvant aller jusqu'à des phobies.»
Muriel Salmona, pyschotraumatologue

Hypervigilance, stress permanent, sensation de danger, mémoire traumatique, etc. Le traumatisme vicariant s'accompagne d'un stress traumatique ayant une réelle incidence sur la santé, mentale comme physique, des personnes qui y sont confrontées. Ce que vivent les activistes des milieux militants féministes se trouve bien souvent être un mix entre burn-out et traumatisme vicariant, l'un et l'autre «pouvant être vécus indépendamment, mais s'aggravant mutuellement» lorsqu'additionnés. L'experte pointe du doigt une «société qui impose une forme de loi du silence, de déni, de non-reconnaissance». «Aussitôt que des personnes proposent une forme d'écoute et d'accompagnement de qualité, bienveillant, elles se retrouvent saturées de témoignages et de demandes», dépeint-t-elle.

Tous les jours, Muriel Salmona dit recevoir des centaines de mails en ce sens via son association. «Les faits entendus reviennent hanter en cauchemar, en pensées, dans des sensations de malaise, et génèrent des conduites d'évitement pouvant aller jusqu'à des phobies», ajoute-t-elle. Elle y voit l'expression de «l'étranglement» subi par le milieu militant. «Il y a une bonne prise en charge des victimes par les associations, mais il n'y a pas le relai qui suit pour traiter les violences, que ce soit au niveau étatique, judiciaire ou médical», explique l'experte.

Elle dénonce également le mépris qu'elles ressentent: «Leur expertise n'est pas reconnue. Si en plus ce sont des femmes noires ou maghrébines, n'en parlons pas», appuie-t-elle.

Les intersectionnelles d'abord

Elsa et Maëlle, 33 ans, deux amies, militent dans deux milieux différents, et pourtant leurs témoignages se recoupent en de nombreux points. Les deux amies d'enfance ont grandi dans la même tour en banlieue parisienne. Elsa milite contre le sexisme et le validisme, quand Maëlle lutte contre ce même sexisme et le racisme. «Je suis autiste et elle est Noire, souligne Elsa. Quand on parle de nos expériences dans le militantisme on se comprend, particulièrement sur le plan de l'épuisement

Doublement exposées au quotidien, le militantisme revêt pour les deux femmes un caractère «vital»: «On se sent obligées de batailler mais en même temps on ne sait plus par quel bout prendre les violences que l'on subit, souffle Maëlle. Un jour, c'est du sexisme. L'autre, du racisme pour moi… Souvent les deux. Vous imaginez la fatigue que ça induit? En plus il faudrait se battre? Il y a des jours où tout ce que je veux, c'est me rouler en boule dans mon lit et pleurer tellement c'est dur.»

«J'aurais aimé que l'on me dise que j'ai le droit de me mettre en retrait, de ne pas avoir la force.»
Elsa, 33 ans, militante

Sans baisser les bras, mais épuisées intérieurement, les deux jeunes femmes confient en avoir assez de l'image de la militante forte, «qui ne flanche jamais face aux violences».

Cette image, largement véhiculée sur les réseaux et dans les médias, tend à applaudir les militantes qui résistent, tiennent tête aux harceleurs, dénoncent leurs agresseurs publiquement, éduquent quotidiennement, au détriment parfois de leur santé. «J'aurais aimé que l'on me dise que j'ai le droit de me mettre en retrait, de ne pas avoir la force, soutient Elsa. Pour répondre à cette image, j'ai résisté, résisté, résisté… et j'ai craqué, j'ai fait mon burn-out. Les répercussions, c'est nous qui les subissons, pas ceux qui nous disent de tenir bon.»

Pour éviter cela, les militant.es de tous bords cherchent aujourd'hui à inclure plus de self-care dans leur quotidien. «Il y a le militantisme, mais il y a aussi notre santé, qui est tout aussi importante», appuie Maëlle.

Comment se préserver

Anaïs Leleux comme Marine Périn conseillent notamment aux militant·es non formé·es à l'écoute professionnelle de rediriger les femmes souhaitant une oreille attentive vers les plateformes et numéros adéquats, notamment le 3919, afin d'éviter toute maladresse à leur égard, mais aussi pour se préserver sans impact sur l'accueil des victimes.

«Elles ne voient pas forcément ce numéro comme quelque chose d'humanisé. Mais, de mon côté, je n'ai pas de formation en psy», souligne Anaïs. Les mots ont une importance capitale dans la prise en charge des victimes de violences sexistes et sexuelles, d'où l'importance de l'écoute professionnelle dans ce processus.

«Je ne suis pas pour le militantisme à deux vitesses qui inflige aux autres ce qu'on leur reproche de nous infliger.»
Élodie, 27 ans, militante depuis neuf ans

L'impact des mots, une partie de la communauté Twitter l'a déjà bien compris. Voilà quelques années que fleurissent ainsi sur le réseau les «trigger warning».

Placés en tête de tweet, ces avertissements courts, sous la forme «TW» suivie du sujet pouvant heurter (ex: «TW violences conjugales»), visent à éviter tout choc émotionnel aux personnes sensibles sur le sujet traité dans le tweet.

«Il faut savoir préserver autrui autant qu'on aimerait que l'on nous préserve, sur les réseaux, soutient Élodie. Je ne suis pas pour le militantisme à deux vitesses où l'on inflige aux autres, peu importe qui ils sont, ce qu'on leur reproche de nous infliger.»

Côté milieu associatif, Muriel Salmona souhaite que les personnes qui militent soient «soutenues, protégées» au moyen de débriefings et de supervision afin de «ne pas rester seules avec des histoires intolérables». Qu'elles soient soutenues en interne mais aussi en externe, dans leurs actions militantes. «Cela devrait aboutir à des reconnaissances et à une aide institutionnelles, lance-t-elle. Là, on a plutôt l'impressions que c'est l'inverse, que ça s'aggrave. Cette situation participe à l'effet burn-out et au traumatisme vicariant

Face à la vague de burn-out militants et au turnover élevé, les États-Unis ont pris les mesures nécessaires. «Cette thématique fait notamment partie du programme de formation des salariés et des bénévoles dans la plupart des ONG», explique Anaïs Leleux. En attendant l'arrivée de tels procédés dans les milieux militants français, Caroline de Haas a, quant à elle, écrit une série de tweets expliquant comment elle s'est évitée la case burn-out depuis un an.

* Le prénom a été changé.

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