Culture

«Midsommar» est impossible à comparer (mais on a quand même essayé)

Temps de lecture : 9 min

Cet article sur le deuxième film du réalisateur de «Hérédité» est garanti sans aucun spoiler.

Florence Pugh dans Midsommar de Ari Aster (2019), un film qui propose une expérience de cinéma vraiment unique, qui ne ressemble à aucune autre. | Capture d'écran via YouTube
Florence Pugh dans Midsommar de Ari Aster (2019), un film qui propose une expérience de cinéma vraiment unique, qui ne ressemble à aucune autre. | Capture d'écran via YouTube

Midsommar démarre aux États-Unis et se poursuit en Suède, sur les lieux d'un festival estival se déroulant tous les quatre-vingt-dix ans, dont une poignée de jeunes gens qui y participent vont découvrir la vraie nature un tout petit peu trop tard.

Il serait criminel de divulgâcher le contenu de ce film-événement, dont le premier visionnage crée un véritable état de sidération (les suivants étant tout aussi riches). C'est pourquoi cet article est garanti sans spoilers.

Le film d'Ari Aster constitue une expérience de cinéma unique, qui ne ressemble réellement à aucune autre. En essayant de faire tout de même émerger quelques références et autres promiscuités, on peut arriver à livrer une esquisse de ce qu'est le film... et de ce qu'il n'est justement pas.

«Shining» (Stanley Kubrick, 1980)

D'après IMDb, les références d'Aster concernant la mise en scène sont Le Narcisse noir (Michael Powell & Emeric Pressburger, 1947), Macbeth (Roman Polanski,1971), Tess (encore Polanski, 1979) et Il est difficile d'être un dieu (Alexei Guerman, 2013).

Mais l'influence qui saute le plus aux yeux est sans doute celle de Kubrick, pour sa façon d'injecter de l'horreur dans l'intime et de l'intime dans l'horreur.

On pense avant tout à Shining: même façon de faire jaillir le malaise en pleine lumière, d'utiliser un décor unique dont il n'est même pas envisageable d'essayer de s'échapper, mêmes visions cauchemardesques filmées frontalement.

Aster et Kubrick ont cette façon similaire d'observer les événements les plus dramatiques avec une apparente indifférence, laissant au public le droit d'être outré, amusé ou réjoui s'il le souhaite.

C'est aussi vrai dans Shining que dans Orange mécanique ou même Eyes Wide Shut, qui témoignait du goût du réalisateur pour les mascarades cérémoniales. Encore un point commun avec le réalisateur de Midsommar.

Par capillarité, on finit par songer également à Barry Lyndon, dont la façon d'utiliser de grandes étendues verdoyantes et des scènes de banquet absolument cruciales se retrouve pleinement ici.

Pour en finir avec Kubrick, il y a dans Midsommar une fascination certaine pour les motifs géométriques, l'un d'entre eux semblant avoir été calqué sur la célèbre moquette de l'hôtel Overlook.

«The Wicker Man» (Robin Hardy, 1973)

La comparaison est inévitable: dès qu'il s'agit de communautés s'adonnant à des rites païens, The Wicker Man revient immanquablement sur le tapis. Objet d'un sinistre remake signé Neil LaBute au début des années n'importe quoi de Nicolas Cage, le premier film de Robin Hardy (qui retomba bien vite dans l'oubli) figure dans le classement des cent meilleurs films britanniques du siècle dernier, établi par la BBC. Il décrit l'arrivée sur une île (fictive) d'un flic chaste et puritain venu enquêter sur des disparitions d'enfants.

On n'en dira pas beaucoup plus, mais la fameuse île va se transformer en un gigantesque piège pour le policier, lequel se rendra compte trop tard qu'il se trouve sur les lieux d'un gigantesque théâtre sacrificiel.

Dans le principe, les personnages de Midsommar (une jeune femme endeuillée, le mec qui aimerait bien la larguer et les potes de celui-ci) vivent une situation voisine: au moment où le traquenard devient clair, il est déjà beaucoup trop tard pour fuir.

À aucun moment les principaux protagonistes du film d'Aster n'essaieront de se tirer: la sidération et la fascination les en empêchent totalement.

L'immense différence entre The Wicker Man et Midsommar? Tandis que la communauté filmée dans le premier film affiche son hostilité à l'égard du sergent incarné en 1973 par Edward Woodward, le clan suédois imaginé par Ari Aster est accueillant, avenant, plein de paroles positives. Et ce n'est même pas du pipeau...

«Innocence» (Lucile Hadzihalilovic, 2004)

Celle qui fut productrice et monteuse de Carne et Seul contre tous, les premiers films de Gaspar Noé, est devenue une cinéaste rare (trois films entre 1996 et 2015) mais si précieuse.

Son deuxième film, Innocence, a beaucoup été comparé au Pique-nique à Hanging Rock de Peter Weir, mais il est permis de penser que le film de Lucile Hadzihalilovic lui est mille fois supérieur.

Innocence se déroule dans une école apparemment coupée du monde, dans laquelle une poignée de jeunes filles va apprendre la danse et la bonne tenue, ainsi que tout un tas de rituels.

La réalisatrice crée un univers extrêmement codifié, où chaque couleur a sa signification propre et où les jours qui passent semblent rapprocher les jeunes héroïnes d'une issue que l'on imagine malaisante et funeste, sans trop savoir de quoi il retourne.

Comme Hadzihalilovic, Aster s'attarde longuement sur les rituels, qu'il dissèque avec patience et appétit, à l'image des deux personnages d'étudiants qui voient se dessiner le sujet idéal de leur futur thèse.

Chez les deux cinéastes, tout cela se fait dans le plus grand des calmes, la sérénité apparente de l'ensemble ne faisant qu'indiquer à quel point tout est bien huilé chez les responsables de l'organisation des événements à venir.

«The Stepford Wives» (Bryan Forbes, 1975)

Maintes fois adapté au cinéma (Rosemary's baby, Un baiser avant de mourir, Ces garçons qui venaient du Brésil), l'écrivain américain Ira Levin est également l'auteur de ce roman que l'on pourrait décrire sommairement comme un Desperate Housewives avant l'heure, saupoudrage SF en prime.

Dans la première adaptation de The Stepford Wives, une photographe à succès (jouée par Katharine Ross) enquête sur l'étrange état de soumission dans lequel sont plongées les femmes du quartier résidentiel dans lequel elle vient d'emménager. La suite ne fera qu'accroître son effarement.

Début juin, Entertainment Weekly dévoilait des extraits d'un entretien publié par la revue Fangoria entre Ari Aster et son camarade Jordan Peele, réalisateur des sensationnels Get Out et Us, par ailleurs immense fan de Midsommar.

«Dans le SMS que je t'ai envoyé après avoir vu le film, raconte Peele à Aster, j'ai écrit: “Je pense que tu as réalisé le film d'horreur le plus idyllique de tous les temps.” Ton film rend The Stepford Wives nettement moins attirant.»

Les deux films partagent effectivement une même sérénité de façade. On a rarement vu autant de gens sincèrement souriants dans des films au fond si sombre, et pour cause: les deux se déroulent au sein de communautés persuadées d'œuvrer pour le bien, qu'il s'agisse de perpétuer des traditions ancestrales ou d'assurer la paix dans chaque foyer. Un petit côté Manif pour tous, propre et bien peigné, qui donne sincèrement envie de dégobiller.

«Cannibal Holocaust» (Ruggero Deodato, 1980)

Ce fut le film de tous les scandales et de tous les fantasmes. Cannibal Holocaust relate l'enquête autour de la disparition d'une équipe de journalistes venu·es filmer un une tribu anthropophage en Amazonie.

Cru et cruel, le film de Ruggero Deodato est entré dans l'histoire à plus d'un titre. D'abord parce qu'il fait preuve d'un tel réalisme que la justice italienne a sommé le cinéaste de prouver qu'aucun membre de son casting n'avait réellement été dévoré par des cannibales. Ensuite parce que, contrairement aux êtres humains, plusieurs animaux ont été tués devant la caméra, ce que le réalisateur affirme avoir regretté par la suite.

Midsommar ne manquera pas d'être comparé à Cannibal Holocaust parce qu'il est animé par un même désir: celui de décrypter les codes inédits d'une communauté jusque-là inconnue, ce qui s'effectue en partie à travers le regard des personnages principaux, venus se jeter dans la gueule du loup par intérêt universitaire ou journalistique. Le parallèle s'arrête là.

Contrairement à Deodato, Ari Aster fait preuve d'une économie d'effets totalement renversante, parvenant à secouer tripes et neurones (surtout les neurones) en utilisant finalement très peu de plans horrifiques. Et tandis que le metteur en scène italien, souvent accusé de racisme pour sa façon d'exploiter grassement le mythe du «sauvage», Aster évite intelligemment toute polémique en choisissant une communauté nordique.

De toute façon, Midsommar a bien mieux à faire que de pointer sans cesse la monstruosité des autochtones qu'il filme, ce qui évite tout sentiment de stigmatisation.

«Hostel» (Eli Roth, 2005)

C'est l'histoire de trois jeunes mecs (un Islandais et deux Américains) qui, à la faveur d'un road trip en Europe, vont payer très cher leur excès de confiance et leur arrogance de mâles occidentaux.

Sur le papier, le deuxième film d'Eli Roth (après Cabin Fever) ressemble comme deux gouttes d'eau à celui d'Ari Aster. À l'écran, les deux films sont aussi différents que possible. Celui de Roth est empreint d'une beauferie qui revient certes comme un boomerang dans la tête de ses héros, mais dont il ne se détache jamais réellement.

Hostel est un jeu de massacre bête et méchant, bruyant à défaut d'être efficace, et qui se permet le luxe d'être méprisant à l'égard du peuple slovaque.

Un bon gros film de touriste, dans le sens le plus péjoratif qui soit, où les visiteurs sont si malpolis qu'ils finissent par tenter de faire passer leurs hôtes pour des gens bêtes et répugnants. Tout le contraire de Midsommar, qui ne tape jamais bêtement sur la Suède, évite toute agitation inutile et ne distribue des plans gore qu'au compte-gouttes, parce qu'il n'est pas nécessaire de remettre sans cesse une pièce dans la machine à broyer les humains.

On retrouvait d'ailleurs les mêmes défauts dans The Green Inferno, autre variation d'Eli Roth autour du thème des blancs-becs américains mangés tout crus par les vilains autochtones (cette fois péruviens).

Cet hommage à peine masqué à Cannibal Holocaust se distingue par son énorme condescendance à l'égard des peuples étrangers et par un sens de la surenchère uniquement destiné à masquer le manque d'idées. Chez Aster, au contraire, les crescendos sont implacables, cohérents et jamais destinés à colmater les brèches scénaristiques.

«Moonrise Kingdom» (Wes Anderson, 2012)

La direction artistique de Midsommar constitue sans doute l'une des réussites majeures du film. Absolument grandioses, riches en détails et en symboles, les décors incitent le public à chercher des indices avant même de savoir s'il y en a à chercher.

Aster sème des fresques et des dessins un peu partout, ce qui était déjà un peu le cas dans Hérédité, où l'on se rappelle également d'une maison de poupées riche en éléments révélateurs.

De quoi largement rappeler Wes Anderson, amateur de croquis, qui pense ses univers au millimètre près, quitte à reléguer au vestiaire l'ivresse de l'imprévu. Aster et Anderson partagent un même sens aigu de la narration picturale, l'un pour annoncer les horreurs à venir, l'autre pour raconter sans s'étaler le passé de ses protagonistes.

Tous deux donnent cette sensation d'être de grands enfants surdoués, pensant leurs films comme de gigantesques tableaux dans lesquels ils promènent leurs personnages comme s'il s'agissait de Playmobil.

Pourquoi citer Moonrise Kingdom, pas le meilleur Anderson, plutôt qu'un autre? Parce que Midsommar évoque, à sa façon, le scoutisme et l'allégresse des grands bivouacs estivaux. Tout en tenant, de façon parfaitement justifiée, les enfants à distance.

«Hérédité» (Ari Aster, 2018)

En deux longs-métrages (on rêverait de voir ses courts antérieurs), le réalisateur à peine trentenaire s'est déjà bâti une œuvre. On attendra désormais chaque film d'Ari Aster avec autant d'impatience que de fébrilité, en se demandant de quelle façon il pourrait encore parvenir à déformer les frontières du cinéma de genre.

Hérédité et Midsommar ont beau être singulièrement différents, ils correspondent tous les deux à une même vision du cinéma de genre et du cinéma tout court: envie de dynamiter les codes sans chercher à jouer au plus malin, sens aigu de la dramaturgie, cohérence à tous les étages. Le tout est d'une ambition démesurée mais totalement assumée par un artiste qui a manifestement les épaules pour cela.

Les deux films se rejoignent en outre sur de nombreux thèmes, dont celui de la gestion du deuil. Sans aller jusqu'à faire d'Ari Aster un porte-drapeau du cinéma de genre féministe (on en reparlera dans quelques films), on peut tout de même souligner sa fascination pour le matriarcat, lequel s'exprimait dans Hérédité à travers le personnage joué de façon totalement dingue par Toni Collette.

Il s'exprime ici autrement. Mais il s'agit de respecter jusqu'au bout la promesse de l'absence de spoilers. Ce qu'il est permis d'affirmer et de répéter, en revanche, c'est que Midsommar est un grand film. Et que paradoxalement, malgré sa dimension cauchemardesque, il donne envie de le revoir mille fois.

Il s'avère que les véritables influences d'Ari Aster sont bien éloignées de la liste qui précède. Interrogé par le site Indiewire, Aster y énonce une liste de dix films l'ayant inspiré de près ou de loin (même s'il n'assume pas tout à fait la présence du Climax de Gaspar Noé). Preuve de la cinéphilie du bonhomme et de sa capacité à aller chercher là où on ne l'attend pas.

Midsommar

de Ari Aster, avec Florence Pugh, Jack Reynor, Will Poulter, William Jackson Harper, Vilhelm Blomgren

Séances

Durée: 2h27. Sortie: 31 juillet 2019.

Thomas Messias Prof de maths et journaliste

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