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En Pologne, l'offensive anti-LGBT+ n'est pas à un paradoxe près

Temps de lecture : 6 min

Les autocollants contre la communauté LGBT+ apparus fin juillet participent d'une stratégie populiste consistant à présenter la majorité hégémonique comme victime d'un prétendu «lobby».

La marche des fiertés du 20 juillet à Bialystok, à l'est de la Pologne, a été émaillée de violences. | Jerzy Baliski / AFP
La marche des fiertés du 20 juillet à Bialystok, à l'est de la Pologne, a été émaillée de violences. | Jerzy Baliski / AFP

L'un des journaux d'extrême droite polonaise, Gazeta Polska, a annoncé le 17 juillet 2019 l'ajout d'un bonus à son édition du 24 juillet: un autocollant imprimé d'un arc-en-ciel barré, où l'on peut lire «zone libre de LGBT».

Ce cadeau au lectorat est tout particulièrement prévu pour être distribué et collé sur les devantures des commerces de proximité, et s'inscrit dans une campagne qui touche également une trentaine d'entités territoriales depuis début juillet.

En écho avec les déclarations choquées qui ont émergé un peu partout dans le monde occidental, la version polonaise de Newsweek a proposé, en collaboration avec la Campagne contre l'homophobie (KPH), une série d'autocollants marqués «zone libre de haine».

Terreau haineux

Difficile de ne pas établir un lien entre ces autocollants anti-LGBT+ et les sombres affichettes «Nur für Deutsche» («seulement pour les Allemands») qui ont orné les établissements publics polonais il y a plus de soixante-dix ans, lorsque l'accès à certains lieux était interdit aux personnes non-aryennes –juives ou polonaises– pendant l'occupation allemande.

L'analogie avec l'occupation nazie peut paraître exagérée. Certes, les personnes LGBT+ ne seront pas systématiquement interdites d'entrer dans des commerces qui afficheront l'autocollant incriminé. Mais ces stickers et les discours qui les accompagnent participent d'un même terreau haineux, propice au rejet social et physique, dans un pays où le parti ultraconservateur est particulièrement puissant.

Ce dernier présente désormais les personnes LGBT+ et les militant·es défendant leurs droits comme des êtres complètement étrangers au corps social polonais, des agents représentant des intérêts «gauchistes», issus d'un lobby mondial et complotant à l'encontre de la culture polonaise.

Malheureusement, ce discours porte déjà ses fruits, comme peuvent en témoigner les participant·es de la première marche des fiertés à Białystok le 20 juillet 2019, qui ont dû faire face à près de soixante contre-manifestations et marcher sous les huées, les prises à partie, dans la peur.

Contexte juridique

Ce déferlement de violences à l'encontre des droits des minorités sexuelles en Pologne est d'abord lié à une jurisprudence récente. En 2016, un imprimeur de Łódź refuse de réaliser une commande passée par une organisation LGBT+ locale, sous prétexte que la demande allait à l'encontre de ses convictions chrétiennes.

Le client, la fondation LGBT+ Business Forum, porte plainte. L'imprimeur perd le procès à trois reprises, pour «refus de service sans justification» (Code des délits, art. 138). La Cour suprême statue même que la règle de non-discrimination est plus importante que la liberté économique ou d'opinion postulée par la défense de l'imprimeur.

À la demande du ministre de la Justice Zbigniew Ziobro, la Cour constitutionnelle se saisit de l'affaire. Le 14 juin 2019, elle annule les décisions précédentes et donne raison au commerçant –une jurisprudence pour le moins étonnante.

Une certaine conception de la liberté a gagné: celle de refuser de prendre en compte l'autre dans sa diversité, en vertu d'une moralité définie par la majorité absolue, dans le pur mépris du respect du droit des minorités.

Un cas similaire s'est produit aux États-Unis en 2012. La Cour suprême a jugé en juin 2018 qu'un pâtissier américain ayant refusé un gâteau à un couple homosexuel était dans son bon droit, compte tenu de la liberté d'exercer ses droits religieux.

Le cas a fait école encore plus récemment, comme au Texas, où une proposition de loi permettant aux entreprises de refuser des services au nom de la croyance religieuse a été entendue et a alimenté un phénomène plus général.

Croisade contre «l'idéologie LGBT»

En Pologne, les médias proches du gouvernement –souvent critiqués pour leurs positions– se sont fait les défenseurs d'un employé d'Ikea, licencié pour avoir cité sur le forum internet de son employeur des passages de la Bible interprétés comme homophobes (Lévitique 20:13 et Mat. 18:6).

Ce licenciement a été aussitôt dénoncé dans un document émis par le Conseil de la conférence épiscopale polonaise sur l'apostolat séculier, consacré à «l'imposition des idéologies LGBT».

Le texte illustre en grande partie ce qui est entendu par «LGBT» dans le discours officiel –à la fois celui du gouvernement, de l'Église catholique et des médias– et compris par de nombre de Polonais·es au quotidien.

On y lit notamment que si les personnes LGBT+ méritent le respect, elles doivent surtout respecter les autres et être elles aussi tolérantes et moins agressives. D'après leurs adversaires, leur «propagande» limiterait même la liberté de conscience des parents.

Les injonctions de la conférence épiscopale mettent sur le même plan l'appel au meurtre et l'appel à l'acceptation.

Le document ne définit pas ce qu'il nomme «l'idéologie LGBT», ni ne précise en quoi elle affecte la société. Celle-ci est simplement pointée du doigt comme une menace, un épouvantail. Elle constitue un slogan encore plus insaisissable que celui de «la fin de la civilisation chrétienne» avancé avec fracas par le Hongrois Victor Orbán et largement repris en Pologne.

Par ailleurs, les injonctions de la conférence épiscopale polonaise sont paradoxales: elles mettent de facto sur le même plan l'appel au meurtre (les passages de la Bible) et l'appel à l'acceptation des personnes LGBT+ (le postulat des militant·es). Les deux appels sont présentés comme égaux, au nom de la simple expression d'une «opinion».

Ce pseudo-appel à la tolérance, émis par les milieux conservateurs et s'adressant à des milieux LGBT+, n'hésite pas reprendre à son compte le texte biblique selon lequel l'homosexualité est «une chose abominable», punissable de mort.

L'épiscopat, au lieu de rappeler que la lecture de la Bible ne peut pas se contenter du texte mais doit passer par des interprétations savantes apportées par la tradition, encourage une lecture littérale et contraire à l'esprit et à la lettre de ce qui est proposé actuellement par le Vatican.

Instrumentalisation grossière

L'affaire des autocollants reprend tous les éléments de ce discours: le fantasme d'une idéologie LGBT+ unifiée, venue d'une Europe de l'Ouest et déshumanisée, dont les représentant·es sont forcément des ennemi·es de la culture polonaise et catholique.

La notion de liberté se retrouve instrumentalisée par des organes tels que la fondation Maman et Papa. Celle-ci a notamment publié un rapport très commenté depuis 2010, intitulé «Contre la liberté et la démocratie. Stratégie politique du lobby LGBT en Pologne et dans le monde: objectifs, outils, conséquences».

D'après ce rapport, les objectifs de ce «lobby» qu'est le mouvement LGBT+ mondial seraient de «pénaliser le soi-disant discours de haine en raison de son orientation sexuelle», d'introduire une «éducation sexuelle» dans les écoles orientée par les militant·es LGBT+ et de donner aux couples homosexuels l'accès au mariage et à l'adoption.

Cet agenda politique supposément révélé par les gardien·nes de la «civilisation chrétienne» est un leurre: la plupart des propositions attribuées au «lobby» ont été ouvertement défendues et implantées dans différents pays, par le biais de politiques publiques profitant également à la majorité.

Paradoxalement, ce que reprochent les mouvements néoconservateurs polonais ou américain aux personnes LGBT+ et leurs soutiens est leur intolérance à l'égard des opinions majoritaires.

Discours victimaire

C'est bien cette notion qui est aujourd'hui reprise par Tomasz Sakiewicz, le rédacteur en chef de Gazeta Polska. Selon lui, l'autocollant proposé par son journal est «une réponse à des milliers de demandes de nos lecteurs de s'opposer enfin aux attaques contre quiconque pense différemment des idéologues LGBT+».

Pour Sakiewicz et son public, il ne s'agirait que d'une opinion désormais sujette à une nouvelle forme de totalitarisme. «Le symbole LGBT+ est aujourd'hui associé à la faucille, au marteau et à la croix gammée», avance le journaliste, en précisant: «Peut-être il y a là des bonnes intentions, tout comme il y en avait dans l'idéologie communiste. Mais il faut l'arrêter, avant qu'on n'aille trop loin dans le déni de la diversité.»

La majorité hégémonique réussit aujourd'hui à se présenter comme victime –un exploit désormais récurrent, à en croire les discours de dirigeants populistes, de Donald Trump à Jair Bolsonaro, de Matteo Salvini à Narendra Modi.

Il s'agit d'une tactique populiste particulièrement cruelle et aveugle, dans un pays où, comme partout en Europe, le taux de tentative de suicide et de suicide des ados LGBT+ est bien plus élevé que celui de leurs camarades cis et hétérosexuel·les.

L'écho important que rencontre cette stratégie est particulièrement inquiétant en Pologne, où le pays se prépare aux élections parlementaires, prévues pour l'automne.

En 2015, le parti Droit et Justice (PiS) avait été élu sur un discours fondé essentiellement sur l'idée de cohésion nationale, faisant rempart à une «immigration incontrôlée» incarnée par une Angela Merkel vilipendée par l'ultradroite polonaise. En 2019, le parti fait déjà recette sur la défense contre l'«offensive LGBT».

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l'article original.

The Conversation

Anna C. Zielinska Maîtresse de conférences en philosophie

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