Santé

Les trigger warnings ne sont finalement pas une bonne idée

Temps de lecture : 6 min

Nous devons chercher de meilleurs moyens d'aider les personnes en souffrance psychique.

Les trigger warnings relèvent d'intentions incroyablement bonnes, mais ils n'ont pas réussi à prouver leur efficacité. | Photo: Ash from Modern Afflatus via Unsplash / Picto: Janjf93 via Pixabay / Montage Slate
Les trigger warnings relèvent d'intentions incroyablement bonnes, mais ils n'ont pas réussi à prouver leur efficacité. | Photo: Ash from Modern Afflatus via Unsplash / Picto: Janjf93 via Pixabay / Montage Slate

«Les trigger warnings ne servent à rien.» Tel est le tweet que Payton Jones, doctorant en psychologie clinique, a envoyé le 10 juillet pour présenter une première version de sa dernière étude. Il a ensuite précisé son propos: ces avertissements de contenu choquant ne sont pas simplement inutiles, ils pourraient même être nocifs.

Ma toute première réaction a été de me dire que Jones avait tort. Même avant 2013, soit l'année que Slate.com avait instauré comme celle des trigger warnings, j'étais leur plus fervente partisane.

En général, pour leurs critiques, ils sont une énième et inutile concession à des étudiant·es d'ores et déjà chouchouté·es à l'extrême.

À mes yeux, ils constituaient de bons moyens d'aider des gens souffrant de blessures mentales –comme le syndrome de stress post-traumatique (SSPT)– à se mouvoir dans le monde sans trop de dégâts, un peu comme une personne qui s'est cassé la jambe se sert de béquilles.

Mais après avoir lu l'article et discuté avec Jones, je suis maintenant convaincue que la pauvre énergie que nous déployons pour adjoindre ces avertissements à des listes de lectures obligatoires ou des représentations théâtrales serait bien mieux employée à autre chose, et qu'il faut désormais nous tourner vers des initiatives plus efficaces pour prendre soin les uns des autres.

Précaution contre-productive

Ce n'est pas la première étude à montrer que les trigger warnings ne sont pas très efficaces. En 2018, Jones et ses collègues en avaient déjà publié une, intitulée «Trigger Warning: des preuves empiriques arrivent».

Oui, le titre est trollesque, mais voici leur expérience: ils ont rassemblé quelques centaines de volontaires et leur ont fait lire des textes, dont certains risquaient d'être perturbants. Une moitié devait le faire tout de go, tandis que pour l'autre, les textes étaient surmontés de cette formule: «AVERTISSEMENT: Le passage que vous allez lire contient un contenu choquant et peut déclencher une réaction anxieuse, surtout chez les personnes ayant des antécédents traumatiques.»

Les résultats des scientifiques semblaient indiquer qu'une telle précaution pourrait en réalité contribuer à générer de l'anxiété, ce qui la rendrait contre-productive. Sauf que cette étude avait une limite importante: elle n'impliquait aucune personne concernée par un traumatisme.

Deux études, que le New York Times et Slate.fr avaient relayées en mars dernier, étaient du même acabit: elles concluaient que les trigger warnings ne changeaient rien, en bien comme en mal.

«Ils renforcent le fait que les survivants voient leur traumatisme comme un élément central de leur identité.»
Étude de Payton Jones, Benjamin Bellet et Richard McNally

Quid des personnes traumatisées dont l'angoisse risquerait d'être effectivement déclenchée par tel ou tel contenu? Le dernier article de Jones aborde justement cette question. Les méthodes sont les mêmes que pour l'expérience de 2018, mais l'étude portait cette fois-ci sur 451 participant·es ayant vécu un traumatisme.

Comme me l'a signalé Jones, un formulaire de consentement demandait aux sujets du test de reconnaître qu'ils allaient lire un texte émotionnellement chargé, ce qui est en soi une sorte de trigger warning, mais il s'agit là d'une étape obligatoire du processus, nécessaire pour des raisons éthiques.

Dans cet échantillon, les avertissements n'ont toujours pas réussi à atténuer la détresse causée par la lecture d'un passage. Les auteurs écrivent qu'ils ont également trouvé des données laissant entendre que ces précautions «renforcent, de manière antithérapeutique, le fait que les survivants voient leur traumatisme comme un élément central de leur identité».

S'il faudra davantage d'études pour les confirmer, ces recherches suggèrent que les trigger warnings pourraient activement nuire à la santé mentale des individus auxquels ils sont destinés.

Piètre substitut à une aide médicale

Je me suis ensuite demandé si les trigger warnings ne pouvaient pas aider certaines personnes à esquiver les contenus choquants, un peu comme une sorte de couvercle étouffant les émotions que vous ne vous sentez pas capables de laisser déborder.

Sauf que là encore, les données ne vont pas dans ce sens, souligne Jones dans son article. Peut-être la plupart des gens concernés voient-ils l'avertissement et persévèrent-ils malgré tout. Mais même s'ils se détournent du contenu et de leur potentielle réaction, ce ne serait pas non plus une bonne chose.

«L'évitement cognitif est vraiment contre-productif», notait la psychologue Darby Saxbe à Katy Waldman dans un article de 2016 détaillant les fondements scientifiques alors avancés pour ces avertissements –ce que Jones m'a confirmé.

C'est aussi ce que je retiens de l'époque où j'étais effrayée à l'idée de m'exprimer en public: avoir une réaction anxieuse et quand même continuer sa vie fait partie des trucs à apprendre pour apprivoiser son propre cerveau.

Cela ne veut pas dire que les personnes ayant vécu des traumatismes devraient se débrouiller toutes seules avec leurs crises de panique. «À la place des avertissements de contenu, les universités rendraient un meilleur service à leurs étudiants si elles leur facilitaient l'accès à des traitements efficaces et attestés du SSPT ou d'autres problèmes de santé mentale», écrivait en 2016 dans le New York Times Richard McNally, chercheur en psychologie à Harvard et coauteur du dernier article de Jones.

Selon lui, une réaction émotionnelle excessive face à un texte pourrait être «un signe que les étudiants doivent se focaliser sur leur santé mentale et chercher des thérapies cognitives et comportementales, scientifiquement fondées, pour les aider à surmonter leur SSPT».

En d'autres termes, si vous avez l'impression qu'il vous faut un trigger warning, c'est peut-être surtout que vous avez besoin de faire davantage attention à vous et d'aller consulter.

Réaction impossible à anticiper

Ma dernière tentative de sauvetage: et si les avertissements de contenu étaient importants tout bonnement parce qu'ils vous indiquent que vous vous trouvez dans un endroit où vos émotions et vos besoins en matière de santé mentale seront respectés et pris au sérieux?

«Je ne pense pas que les trigger warnings soient le meilleur moyen d'y parvenir», m'a dit Jones. «Faire une déclaration sur ce sujet envoie le même signal» et pourrait même contribuer à la mise en place d'espaces encore plus inclusifs.

Au début d'un cours, les profs pourraient faire une annonce générale sur l'atmosphère qu'elles et ils espèrent cultiver. Les universités à qui l'on demande des trigger warnings pourraient le comprendre comme un indicateur de leurs lacunes en matière d'accès aux professionnel·les de santé mentale.

Dans les cinémas et les théâtres, en cas d'urgence médicale de n'importe quel type, le public pourrait avoir explicitement le droit d'aller et venir comme il l'entend, sans que personne ne pose de question.

«Les lecteurs savent mieux détecter
que moi si un post va les choquer ou non rien qu'en lisant son titre.»
Amanda Marcotte

Les trigger warnings posent d'autres problèmes. Même s'ils fonctionnaient, comment parer à toutes les réactions possibles? Les gens ne ressemblent pas tous; en fonction de leurs expériences personnelles, ils seront tourneboulés par des choses différentes –qui peuvent ou non être cohérentes avec ce que n'importe qui considérera comme perturbant.

«De mon expérience, les lecteurs savent bien mieux détecter que moi si un post va les choquer ou non rien qu'en lisant son titre», écrivait Amanda Marcotte sur Slate.com en 2013.

Si vous envisagez toujours d'avertir poliment votre public sur ce qu'il risque de trouver dans vos productions –sans forcément user des formules compassées des trigger warnings consignés dans l'étude de Jones–, rappelez-vous que nous vivons dans un monde de manchettes, de quatrièmes de couverture, de bandes-annonces de films et de disques aux paroles non recommandées pour les enfants. En somme, un monde rempli de signaux qui nous préviennent de ce que nous allons vivre.

Les trigger warnings relèvent d'intentions incroyablement bonnes, mais ils n'ont pas réussi à prouver leur efficacité au gré des nombreuses études scientifiques qui s'y sont intéressé.

Comme d'autres supplémentations hasardeuses, ces avertissements sont sans doute inutiles pour la plupart des gens, et probablement nocifs pour certains –même si l'on ne peut pas encore trancher sur ce point.

Dès lors, avec des bénéfices qui n'ont rien d'évident, pourquoi risquer quoi que ce soit? Sans doute parce qu'un avertissement de contenu est un petit rien facile à mettre en œuvre et qui vous donne l'impression de faire une bonne action. Souvenez-vous simplement que ce rien peut se faire aux dépens d'un quelque chose dont l'utilité est réelle.

Shannon Palus Journaliste à Slate.com

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