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Entre progrès et conservatisme, retour sur les vingt ans de règne de Mohammed VI

Temps de lecture : 6 min

Sur le trône du royaume depuis 1999, le souverain a mené une série de réformes politiques, sociales et économiques. Des avancées démocratiques qui restent encore à prouver.

Tout en défendant un islam modéré, Mohammed VI a mis en place des mesures progressistes. | Fadel Senna / AFP
Tout en défendant un islam modéré, Mohammed VI a mis en place des mesures progressistes. | Fadel Senna / AFP

Juillet 2019. Le Maroc célèbre, discrètement, les vingt ans de règne du roi Mohammed VI. Celui qui, à son avènement, était perçu comme un symbole de modernité et de progrès a-t-il répondu aux espoirs des Marocains·es?

Ce peuple qui, un demi-siècle après la reconquête de l'indépendance d'une des plus vieilles monarchies du monde, attendait toujours les signes tangibles d'une ouverture politique et guettait les prémices d'une émergence économique susceptible de conjurer pauvreté endémique et inégalités sociales.

Mais, de ce côté de la Méditerranée, poser la question du bilan ne va pas de soi. Et, dans une France républicaine et laïque, la circonspection à l'égard du sort d'un royaume dont le monarque héréditaire gouverne non seulement les hommes, mais aussi en sa qualité de commandeur des croyants, les âmes, est peu propice aux jugements dépassionnés et pragmatiques. À maints égards, le Maroc est une exception et son chemin vers la modernité déconcerte.

Du mieux... sur le papier

En février 2011, le «printemps arabe» marocain ne débouche pas sur les grands chambardements tunisiens ou égyptiens, mais sur des avancées démocratiques, plus ou moins rélles.

Pour écarter les protestations de rue, Mohammed VI fait adopter une nouvelle Constitution (la 6e) approuvée par référendum en juillet 2011. «Représentant suprême» de l'État et «symbole de l'unité de la Nation souveraine», le roi conserve ses éminents pouvoirs qui, à travers ses décrets (dahirs), sont semblables à ceux d'un président français.

La nouvelle Constitution précise que la «monarchie constitutionnelle, démocratique et sociale», déjà inscrite dans la loi fondamentale de 1996, est également «parlementaire». Une précision essentielle qui entraînera une série de garanties données à l'opposition, dont la consécration d'«élections libres, sincères et transparentes».

Dans la foulée, vingt et un articles sur les «libertés et droits fondamentaux» sont ajoutés. Le premier instaure la pleine égalité des droits femmes-hommes sur le plan civil, politique, économique, social, culturel, environnemental et affirme l'objectif de réalisation de la parité.

Quelques conséquences paradoxales ont découlé de ces avancées démocratiques. Entre autres: les élections de 2011 qui ont conduit au pouvoir les islamistes modérés du PJD, lesquels, huit ans après, dirigent toujours le gouvernement. Les positions conservatrices de ce parti contredisent parfois le réformisme du palais royal de Rabat. Une discordance poussant certains à dire que l'opposition est au pouvoir au Maroc.

Autre preuve de la singularité du régime chérifien: tout en défendant un islam du juste milieu, Mohammed VI a mis en place des réformes progressistes en matière sociétale et sociale. Il en est ainsi du Code la famille, adopté en 2004. Le texte instaure, notamment, l'égalité entre époux et épouse, le droit de la femme à demander le divorce, l'abolition de la tutelle sur la femme majeure et le partage des biens acquis pendant le mariage.

Social et éducation sur le carreau

Ces progrès ne semblent pas être encore suffisants. En témoigne le statut de la polygamie dans le pays, qui est encore autorisée. Elle est seulement soumise à l'autorisation du juge qui doit vérifier l'absence d'iniquité entre épouses. Sans oublier l'inégale formation des magistrats qui rend l'application du Code très variable. La réforme de 2007 du Code de la nationalité a certes permis aux femmes de transmettre la nationalité, mais n'a pas conduit à la reconnaissance de leur union à un non-musulman –contrairement aux hommes.

Quant à la loi de 2018 sur les violences faites aux femmes, elle abroge bien la disposition permettant aux violeurs d'échapper aux sanctions en épousant leur victime, mais ne reconnaît pas la notion de viol conjugal, même si un récent jugement a condamné un mari pour viol de son épouse.

Le droit progresse, mais la société fait de la résistance, aidée par un certain nombre de dirigeant·es islamo-conservateurs du parti PJD, actuellement au pouvoir.

Il en est de même sur le plan social: le pays est très mal classé à l'indice de développement humain de l'ONU (IDH). Même s'il a plus progressé que ses voisins en vingt ans, le Maroc, sous l'impulsion du roi, a lancé dès 2005, l'Initiative nationale pour le développement humain, vaste programme visant au développement des infrastructures et des services de base, à la réduction des inégalités et à l'inclusion sociale. À ce jour, plus de quarante milliards de dirhams (environ quatre milliards d'euros) ont été consacrés à ce programme.

Le droit progresse, mais la société fait de la résistance, aidée par un nombre de dirigeant·es islamo-conservateurs.

Si des résultats indéniables ont été atteints en matière de raccordement aux réseaux d'eau et d'électricité et de réduction du taux de pauvreté (passant de 8,9% à 4,8%), le bilan est décevant en matière d'inclusion sociale et de scolarisation, en particulier pour les filles.

Selon l'ONU, la durée moyenne de scolarisation n'est que de cinq ans et demi ans au Maroc contre sept en Égypte et en Tunisie, et huit en Algérie. Quant au taux de scolarisation dans le secondaire, il n'atteint pas les 80% contre plus de 90% chez ses voisins d'Afrique du Nord. En dix-huit ans, les progrès en la matière sont toutefois étonnants: ce taux marocain n'était que de 37% en 1999. Idem pour le taux d'inscription d'une classe d'âge à l'université, passé de moins de 10% à plus de 30% en dix-huit ans.

Le redressement devrait s'accélérer dans les prochaines années avec la réforme de l'éducation approuvée en 2018. Celle ci-instaure un niveau préscolaire, prololonge à seize ans la scolarité obligatoire, instaure la gratuité de l'enseignement obligatoire.

Revenant sur quarante années d'arabisation de l'école, le texte prévoit un «renforcement des langues étrangères les plus utilisées» (le français et anglais), notamment dans les matières scientifiques et techniques. Sur ce dernier point, encore une fois, les partis politiques conservateurs font de la résistance.

Essor économique et modernisation

En matière de politiques structurelles, on constate combien il est difficile de surmonter, même en une génération, les pesanteurs d'une société à dominante agricole structurée par les allégeances familiales.

En 2018, l'économie marocaine employait encore 38% de sa population active dans l'agriculture, contre 15% en Tunisie et 10% en Algérie. Quels que soient les effets du vaste plan de modernisation agricole lancé en 2008 (le «Plan Maroc Vert»), cette réalité économique et humaine du Maroc est le principal frein à une émergence économique rapide du pays. En particulier parce qu'il explique le taux très faible (27%) de participation des femmes au marché du travail ainsi qu'un taux d'analphabétisme encore très élevé (plus de 30%).

Encore trop partielle –notamment parce que le secteur privé formel n'emploie que 10% de la population active– cette émergence économique est néanmoins indéniable. En comparant les pays de la zone du sud de la Méditerranée, le Maroc est classé par la Banque mondiale parmi les meilleurs, avec Israël et la Turquie, en matière de facilité à faire des affaires.

Débutée dans les années 1990 avec les privatisations, une série impressionnante de réformes a été menée dans les années 2000 avec notamment le nouveau Code du travail, la libéralisation financière, la réforme bancaire, celle de la comptabilité publique puis, dans les années 2010, avec la réforme fiscale. De quoi rendre attractif un pays qui a reçu en 2018 3,6 milliards de dollars d'investissements direct étranger, ce qui place le royaume à la 4e place africaine.

Le Maroc est classé parmi les meilleurs pays du sud de la Méditerranée en matière de facilité à faire des affaires.

En matière de stratégie économique, le royaume de Mohammed VI a procédé en trois étapes. Une première phase d'équipement en infrastructures de classe internationale avec, en particulier, la création de Tanger-Med, devenu, avec neuf millions de conteneurs déchargés annuellement, premier port d'Afrique et 20e mondial.

Sans oublier la ligne TGV Tanger-Casablanca lancée en 2007 et inaugurée l'an dernier, ainsi que la centrale solaire, près de Ouarzazate, qui permet au Maroc de tirer des énergies renouvelables 16% de sa production électrique (presqu'autant que la France).

Avec l'inauguration en 2012 de l'usine Renault Tanger suivie, cette année, de celle de Peugeot à Kénitra, le Maroc ambitionne de s'insérer dans la chaîne internationale de valeur en se positionnant comme un exportateur majeur de produits industriels.

Enfin, soucieux de développer ses marchés, le Maroc vise désormais l'Afrique, en particulier l'Afrique de l'Ouest. Facilitée par le développement des lignes de Royal Air Maroc, l'offensive chérifienne se concentre sur un certain nombre de secteurs porteurs: les télécoms, les banques, l'agroalimentaire et le BTP. En cinq ans, le pays a triplé ses exportations vers l'Afrique de l'Ouest et investit 3,8 milliards de dollars sur le continent.

L'offensive est également politique. Le retour du Maroc au sein de l'Union Africaine en 2017 et la volonté d'un maintien de la paix en Afrique subsaharienne, comportent un contingent marocain.

En vingt ans de règne de Mohammed VI, le Maroc a fait preuve d'un singulier volontarisme touchant l'ensemble des aspects du développement d'une nation. Dire que la majorité de la population en a ressenti tous les effets positifs serait, à ce stade, fallacieux. Mais l'on doit reconnaître que les conditions d'un vrai décollage économique et social sont désormais largement réunies.

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