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Pourquoi les tensions entre Hong Kong et Pékin dépassent la crise actuelle

Temps de lecture : 8 min

Les récentes protestations laissent penser qu'il existe à Hong Kong, à l'égard du gouvernement chinois, une inquiétude plus grande que celle provoquée par la question des extraditions.

Plusieurs centaines de milliers de personnes manifestant le 21 juillet à Hong Kong. | Laurel Chor / AFP
Plusieurs centaines de milliers de personnes manifestant le 21 juillet à Hong Kong. | Laurel Chor / AFP

La question de Hong Kong est probablement l'une des plus délicates que les dirigeant·es chinois aient actuellement à gérer. Ils ont largement de quoi être dérouté·es par ce qui apparaît comme une crise politique dans cette ex-colonie britannique –avec, comme illustration, le nombre et la détermination des manifestant·es qui défilent en masse régulièrement depuis juin dans le centre-ville.

La répression de la manifestation du 21 juillet, à l'origine pacifique, est la preuve à l'appui de l'actuelle incompétence du gouvernement à faire face à ce mouvement.

Des sanctions plus autoritaires ont probablement été envisagées à Pékin. Mais, visiblement, cette option n'a pas été retenue: tout ce qui risquerait de compromettre durablement la rentabilité économique du territoire est à éviter.

Pékin dans le coup?

Les deux tiers des investissements étrangers qui vont en Chine passent par Hong Kong. La Chine populaire n'a pas réussi à mettre en place un système économique et bancaire aussi efficace et internationalement reconnu. La ville n'est pas concurrencée par Shanghaï, qui a pourtant gagné en autonomie en étant érigée en zone économique spéciale (ZES).

Mais le gouvernement chinois ne peut laisser s'affirmer à Hong Kong une liberté économique et politique qui pourrait devenir un exemple pour la population chinoise. Est-ce à Pékin qu'il a été décidé de mettre en route les violences et les débordements qui se sont produits le 1er juillet au Legco, le Parlement hongkongais?

Après avoir démoli l'entrée de l'institution, les manifestant·es ont occupé la salle de l'Assemblée. Ils ont brandi des drapeaux de l'époque où Hong Kong était une colonie britannique et tagué sur les murs des slogans en faveur des libertés. Autant d'initiatives qui auraient pu justifier que Pékin remette autoritairement de l'ordre à Hong Kong.

Le sinologue Jean-Pierre Cabestan, professeur au département de sciences politiques de l'Université baptiste de Hong Kong, ne pense pas que «Pékin ait piloté ces manifestations». Selon lui, «il y a longtemps que les plus mobilisés des manifestants voulaient parvenir à entrer dans le Legco. De son côté, Pékin a laissé faire en considérant que ce pouvait être un moyen de reprendre l'avantage». La police, en partie contrôlée par Pékin, a en effet assisté au saccage et n'est intervenue que tardivement.

Nostalgie coloniale

Hong Kong bénéficie d'un mode de gouvernance particulier fixé en 1997, lorsque l'Empire britannique a restitué le territoire à la Chine populaire. Depuis, celui-ci lui appartient donc avec un statut de Région administrative spéciale.

La formule d'un pays de type deux systèmes, définit sa relation avec la Chine populaire et doit durer jusqu'en 2047. Mais un interventionnisme maladroit de Pékin montre régulièrement que le régime communiste a du mal à admettre le fonctionnement de Hong Kong.

En 2012, les autorités de Pékin avaient voulu imposer dans les écoles de Hong Kong un programme national et moral qui vantait les mérites de la Chine populaire. Devant les protestations des Hongkongais·es, le projet fut annulé. En 2014, le «mouvement des parapluies» a organisé une vaste demande en faveur d'élections véritablement démocratique des responsables de l'exécutif. Cette revendication est restée sans succès et ses principaux leaders ne sont sortis que récemment de prison. En 2016, il y a eu des arrestations de libraires qui vendaient des livres critiquant le régime de Pékin. Ils ont été enlevés, emmenés quelques mois en Chine puis relâchés.

Tous ces évènements ont diffusé dans la population de Hong Kong une méfiance à l'égard des intentions du gouvernement chinois. Ils entretiennent le souvenir que les libertés étaient beaucoup mieux préservées au cours des cent ans de présence britannique.

Ce n'est pas que les Anglais s'attachaient à pratiquer la démocratie dans le territoire. Mais l'organisation libérale principalement économique qu'ils avaient mise en place est difficilement compatible avec l'autoritarisme officiel qui prévaut en Chine populaire.

En tout cas, aujourd'hui à Hong Kong, le Legco fonctionne en tant que parlement local. Ses dirigeant·es sont désigné·es au terme de procédures compliquées qui permettent à Pékin de contrôler l'institution. Un collège électoral issu de ce parlement désigne un chef ou une cheffe de l'exécutif.

Au commencement, The Iron Lady

Carrie Lam, élue en 2017 avec 777 voix sur 1.194, est la première femme à occuper ce poste. Elle a été élève dans une école catholique de Hong Kong puis, grâce à une bourse, elle a terminé ses études à Cambridge. Elle a servi dans l'administration coloniale britannique avant d'être en charge des questions de développement au sein du gouvernement de Hong Kong.

Elle a 62 ans et les médias hongkongais la surnomment la «Dame de fer». Politiquement, elle est considérée comme une alliée de la Chine populaire. Ce qui, vu de Pékin, devait assurer une gestion tranquille. À condition que Carrie Lam sache éviter tout geste susceptible d'inquiéter la population de Hong Kong.

Anthony Wallace / AFP

Carrie Lam est la première femme cheffe de l'éxécutif. | Anthony Wallace / AFP

La décision prise en février 2019, qui rendait possible l'extradition d'un délinquant non citoyen de Hong Kong vers son pays d'origine, n'était pas à faire. Cette mesure était motivée par le cas d'un jeune Taïwanais qui avait assassiné sa fiancée.

Dans une interview télévisée, la mère éplorée de la victime avait demandé qu'il puisse être renvoyé à Taipeh, la capitale de Taïwan, afin d'y être jugé. Ce que Carrie Lam, émue par le drame, a accepté en faisant adopter un décret autorisant l'extradition de toute personne étrangère coupable de crime et réfugiée à Hong Kong. Ce décret permettait certes de renvoyer l'assassin en question à Taïwan, mais il pouvait aussi, si le cas se présentait, permettre d'extrader une personne ayant commis un crime –ou supposée– de nationalité chinoise vers la Chine populaire. Il semble bien que Pékin n'en demandait pas tant.

Très vite, les possibilités d'extradition contenues dans le projet ont inquiété les milieux d'affaires de Hong Kong. Ceux-ci sont très attachés à la stabilité juridique d'un système légal hérité du droit britannique. Et ils ont le soutien implicite des riches chinois·es qui ont placé de l'argent à Hong Kong.

Tout ce monde ne pouvait accepter un texte légal qui permettait de poursuivre et d'extrader des présumé·es coupables à l'intérieur du territoire de Hong Kong. Il y avait là de quoi en faire partir bon nombre vers d'autres places financières, comme Singapour ou Tokyo.

Carrie Lam ne rencontrera pas non plus le moindre soutien du côté de Taïwan. Constatant le risque que des extraditions puissent se faire de Hong Kong vers la Chine populaire, le gouvernement de Taipeh a alors renoncé à réclamer l'assassin à l'origine de toute l'affaire.

Dans le même temps, Tsai Ing-Wen, la présidente de tendance indépendantiste de l'île a exprimé son soutien aux premières manifestations hongkongaises en parlant d'un «combat pour la liberté et la démocratie». Et elle a tenu à préciser: «Les manifestations de Hong Kong font apprécier encore plus notre système démocratique et notre mode de vie.» Une réponse à Xi Jinping qui, au début de l'année, menaçait de «ne pas exclure la force» pour s'emparer de Taïwan et lui imposer un système de type «un pays deux systèmes».

Les événements à Hong Kong permettent à Tsai Ing-Wen de remonter nettement dans les sondages en vue de la prochaine élection présidentielle à Taïwan, en janvier 2020.

«Les manifestations de Hong Kong font apprécier encore plus notre système démocratique et notre mode de vie.»
Tsai Ing-Wen, présidente de Taïwan

Face à tous ces remous, Pékin va s'efforcer de ne pas envenimer la situation. Le 13 juin, après la première manifestation de protestation, Carrie Lam est invitée à se rendre à Shenzhen, la ville chinoise la plus proche de Hong Kong.

Elle a un entretien avec des responsables du Parti communiste chinois en charge du suivi des affaires hongkongaises et qui sont venus spécialement de Pékin pour la voir. Le plus surprenant est que les médias de Hong Kong en ont été informés.

C'est, en tout cas, lors de cette rencontre que le passage en force du texte est jugé inopportun. Très probablement, il est indiqué à Carrie Lam qu'elle doit tout faire pour ramener le calme. Ce qui signifie notamment qu'il n'est pas question, en tout cas pour l'instant, que Pékin lui demande de démissionner.

Une séparation dans l'air

Trouver pour la remplacer quelqu'un d'immédiatement acceptable par les Hongkongais·es et par la Chine populaire n'est pas facile. Il est probable que les autorités chinoises cherchent actuellement qui pourrait faire l'affaire.

Mais leur objectif immédiat semble être de garder une certaine distance. Jean-Pierre Cabestan explique: «Pékin continue de préférer compter sur le gouvernement de Hong Kong pour rétablir l'ordre et, pour cela, négocier si besoin avec les organisateurs du mouvement. C'est-à-dire les organisations étudiantes. Pour les autorités de Pékin, intervenir directement représenterait un coût trop élevé, voire insupportable.»

Carrie Lam continue donc d'occuper ses fonctions à la tête de l'exécutif Hongkongais. Le 15 juin, elle présente ses excuses dans un texte où il est écrit que la gestion de la crise par son gouvernement avait été un «échec total».

Le 9 juillet en conférence de presse, Carrie Lam ajoute que le projet de loi autorisant les extraditions, et qui avait été «suspendu» après les premières manifestations en juin, était désormais «mort». Ce qui amène immédiatement nombre de Hongkongais·es à lui reprocher de ne pas l'avoir formellement abrogé ou retiré.

De nouvelles manifestations sont loin d'être exclues. Le 7 juillet, 300 jeunes masqué·es ont affronté la police pendant vingt minutes devant une gare d'où des trains à grandes vitesse partent vers la Chine. Depuis le bruit court dans la ville que Pékin, face à de tels désordres, pourrait décider d'imposer un couvre-feu.

La police face aux protestant·es le 7 juillet dans le quartier de Mong Kok. | Vivek Prakash / AFP

Le souci de Pékin est certainement de pouvoir contrôler vigoureusement mais paisiblement ce qui se passe à Hong Kong. Mais les manifestations qui se sont déroulées ces dernières semaines sont à l'évidence le signe qu'il y existe, à l'égard du gouvernement chinois, une inquiétude beaucoup plus large que celle provoquée par la question des extraditions.

C'est la forme du pouvoir en Chine populaire qui est rejetée. Et la démocratie à l'occidentale qui lui est nettement préférée. Ce que le gouvernement de Pékin ne peut évidemment pas tolérer. Pas plus qu'il ne peut admettre la demande exprimée par certains manifestant·es qu'un référendum sur le statut de Hong Kong soit organisé.

Dans la ville en crise, beaucoup sont persuadé·es qu'il est nécessaire de s'exprimer et d'agir dans la période actuelle. Sur le plan commercial, le pouvoir en Chine est affaibli par le comportement agressif des États-Unis de Donald Trump.

Aussi des rumeurs impossibles à vérifier, courent sur des luttes de pouvoir redoutables qui séviraient actuellement au sommet du pouvoir à Pékin et qui handicaperaient fortement l'action du président Xi Jinping.

Dans ce contexte, il y a chez les personnes qui ont participé aux manifestations de Hong Kong l'idée diffuse qu'une rupture avec la République populaire de Chine pourraient être mise en route. Cela s'exprime de façon nette dans la jeune génération où se retrouvent la plupart des indépendantistes radicaux qui ont notamment occupé l'Assemblée le 1er juillet.

Si ce genre d'idées se développe, cela laisse entrevoir que la rentrée de Hong Kong dans la mère patrie en 2047 sera beaucoup plus compliquée que ce qui était prévu en 1997.

Richard Arzt Journaliste

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