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Après Trump, le terrorisme d'extrême droite pourrait bien empirer

Temps de lecture : 8 min

Une défaite du candidat républicain en 2020 risque de constituer une motivation supplémentaire pour les extrémistes.

En cas de défaite électorale, Donald Trump ne laissera probablement pas sa place sans crier au complot ou sans essayer de discréditer sa succession. | Nicholas Kamm via AFP

 
En cas de défaite électorale, Donald Trump ne laissera probablement pas sa place sans crier au complot ou sans essayer de discréditer sa succession. | Nicholas Kamm via AFP  

Après des attaques meurtrières contre des synagogues, des mosquées et des paroisses afro-américaines, la présidence Trump marque un regain d'attention pour le terrorisme d'extrême droite.

En elle-même, cette violence suffit à choquer, mais la réaction de Donald Trump –un mélange de déni et d'ambiguïté– aura été d'autant plus abjecte pour une grande partie de la population américaine.

Aux yeux des suprémacistes blancs, la présidence Trump est un âge d'or, inversant la courbe de marginalisation constante qu'avait connue leur cause depuis la victoire du mouvement pour les droits civiques. Mais l'espoir d'un déclin du terrorisme d'extrême droite après son départ de la Maison-Blanche en 2020 n'est pas pour autant garanti.

En réalité, le mouvement responsable de ces violences est aujourd'hui bien plus fort qu'il ne l'était en 2016. Il est dès lors possible qu'une défaite de Trump suscite de nouvelles théories du complot et pousse leurs adeptes à croire le gouvernement tombé entre les mains d'ennemis. Trump pourra lui-même galvaniser de tels sentiments.

La seule bonne nouvelle, c'est que les groupes d'extrême droite sont divisés et très vulnérables à la répression, si jamais le gouvernement le jugeait nécessaire.

Dans l'angle mort

La violence d'extrême droite fait depuis longtemps partie du paysage américain contemporain. En 1995, le militant antigouvernemental Timothy McVeigh commettait le deuxième attentat terroriste le plus sanglant de l'histoire des États-Unis en faisant sauter le bâtiment fédéral Alfred P. Murrah à Oklahoma City, où 168 personnes trouvèrent la mort.

Reste qu'après le 11-Septembre, le gouvernement américain allait se focaliser sur la lutte contre le terrorisme islamiste, que ce soit à l'intérieur du territoire ou à l'étranger. Ces efforts ont porté leurs fruits, mais ils ont aussi conduit à caler l'extrémisme de droite dans un angle mort.

Plus de 70% des attentats mortels commis entre 2008 et 2017 ont été le fait de groupes d'extrême droite. En 2018, les djihadistes n'ont tué qu'une seule personne sur le sol américain, contre seize décès imputables à la violence d'extrême droite.

Plusieurs de ces attaques ont fait les gros titres. Ce fut le cas en octobre 2018, lorsque Robert Bowers assassina onze fidèles de la synagogue Tree of Life de Pittsburgh, crime justifié selon lui par le soutien de la communauté juive aux migrant·es entrant aux États-Unis.

Idem en 2015, lorsque Dylann Roof avait massacré neuf fidèles de la paroisse épiscopale méthodiste africaine de Charleston, en Caroline du Sud.

Dans les mouvances extrémistes, les slogans «Make America Great Again» et l'imagerie trumpiste font florès.

L'Amérique est également le théâtre d'agressions de personnes noires, de mosquées vandalisées, de milices armées patrouillant à la frontière mexicaine et d'autres forfaits moins médiatisés mais pourrissant néanmoins la vie des communautés concernées.

Un danger reconnu même au sein de l'administration Trump. En 2018, la stratégie officielle de lutte contre le terrorisme de la Maison-Blanche mettait en garde contre toute une série de dangers venant de l'extrême droite, en plus des préoccupations désormais traditionnelles concernant des groupes comme l'État islamique. Kirstjen Nielsen, ancienne secrétaire à la Sécurité intérieure, avait elle aussi tiré le signal d'alarme.

Mais la réaction de Trump à la violence d'extrême droite est peut-être encore plus perturbante que celle-ci. Après la tuerie dans la synagogue de Pittsburgh, Trump avait parlé de «crime odieux» et vu dans les actes de Robert Bowers «ce qu'il y a de pire dans l'humanité», avant de remettre rapidement le curseur sur sa politique nationale hostile au contrôle des armes à feu en disant aux journalistes: «Peut-être que s'ils avaient été un peu protégés dans le temple, la situation aurait pu être très différente, mais ils ne l'étaient pas. Et [Bowers] a pu malheureusement faire des choses qu'il n'aurait pas dû faire.»

En 2017, après la manifestation suprémaciste et néo-nazie «Unite the Right» de Charlottesville, en Virginie, et le meurtre d'une contre-manifestante, le président avait affirmé qu'il y avait des «gens très bien des deux côtés».

À droite, les extrémistes se sont ralliés derrière Trump. Selon l'universitaire J.M. Berger, spécialiste de ces mouvances, les slogans «Make America Great Again» et l'imagerie trumpiste y font florès.

«Le soutien à Trump a largement surpassé toutes les autres thématiques», écrit-il. Cesar Sayoc, qui avait confectionné et envoyé treize bombes artisanales à de célèbres figures Anti-Trump, avait recouvert sa camionnette de photos du président et d'autocollants agressifs inspirés par des déclarations faites pendant sa campagne, comme «CNN est à chier».

Contrairement aux groupes djihadistes, les terroristes de droite peuvent compter sur le soutien d'un nombre considérable de compatriotes partageant au moins certaines de leurs opinions.

Il n'existe aucune association américaine, pacifique ou non, militant pour la sharia. Par contre, sur des sujets que nous identifions comme des marqueurs de droite, à l'instar du scepticisme vis-à-vis du gouvernement fédéral, de l'approbation du port d'armes, etc., bien des organisations les promeuvent de manière parfaitement reconnue et sereine.

Près de la moitié des membres du Parti républicain considèrent l'immigration comme un poids pour l'Amérique, et la moitié des Américain·es que l'Islam ne correspond pas à la société. Un sondage réalisé en 2017 révélait que 14% de la population a des opinions antisémites (sans être nécessairement violentes), alors qu'ils n'étaient que 10% en 2015.

15 millions de personnes seraient d'accord avec le mouvement suprémaciste blanc.

Certes, une large majorité accepte la communauté juive, mais ces chiffres montrent que l'antisémitisme ne peut plus être considéré comme un phénomène marginal.

Certain·es ont des opinions racistes encore plus extrêmes. Selon une enquête, 15 millions de personnes (4%) habitant sur le sol américain, seraient d'accord avec le mouvement suprémaciste blanc.

Nombre de ces thèmes sont au cœur des discours et de la rhétorique partisane du président. Il en a appelé à interdire l'immigration musulmane, s'en est vertement pris aux ressortissants des «pays de merde» et n'a de cesse de se focaliser sur la criminalité liée à l'immigration.

On lui connaît aussi un passif de déclarations racistes et d'associations avec des figures de la fachosphère américaine. Ben Garrison, caricaturiste pro-Trump connu pour son antisémitisme, a ainsi été récemment invité à la Maison-Blanche (avant que son invitation ne soit annulée).

Selon Richard Spencer, leader de l'alt-right, son mouvement aurait «trouvé quelque chose chez Trump» et, après Charlottesville, le militant d'extrême droite avait exulté en disant que Trump avait «rendu possible la visibilité de l'alt-right».

Même si nous sommes nombreux à être dégoûtés par le président et à vouloir lui dire «bon débarras» sans tarder, l'éventuelle réaction de l'extrême droite à la défaite de Trump en 2020 devrait nous faire réfléchir à l'impact de ce terrorisme.

Des théories du complot à tout-va

En 2018, après la défaite de son parti aux élections de mi-mandat –et alors que sa fonction n'était pas en jeu–, Trump avait donné une conférence de presse très hargneuse où il s'était dit «fortement soutenu par la population noire», une déclaration absurde, avant de s'en prendre à la presse accusée de «couverture hostile, pour le dire gentiment».

Régulièrement, il affirme que des millions de personnes sont inscrites illégalement sur les listes électorales et que tout ce petit monde vote contre lui.

Il n'est pas difficile d'imaginer qu'il continuerait à le faire, avec d'ailleurs des délires encore plus élaborés, si jamais les élections de 2020 menaient à sa défaite et sa répudiation.

Au-delà de la question de la fraude électorale, le président a aussi par le passé soutenu des théories du complot, comme celle de l'assassinat du juge Antonin Scalia ou de l'autisme causé par les vaccins.

Afin de discréditer l'enquête Mueller, Trump n'a pas hésité à s'en prendre au Ministère de la justice et au FBI, ce qui légitime la théorie conspirationniste d'un «État dans l'État» hostile au conservatisme.

En cas de défaite électorale, on pourrait l'imaginer dire que des machines à voter ont été truquées ou que des bulletins républicains n'ont pas été pris en compte par des Démocrates, entre autres déclarations lunaires visant à justifier sa déroute, même s'il quitte le pouvoir calmement.

Trump est également susceptible de discréditer sa succession. Tout candidat démocrate pourrait être assimilé à un ennemi personnel. Hillary Clinton peut en témoigner, elle qui, après avoir fait partie de ses proches, est passée dans le camp de ses ennemis jurés –sachant que la cuvée démocrate actuelle se montre encore plus critique.

Les médias mainstream pourraient y voir les énièmes caprices d'un mauvais perdant, mais, aux yeux de ses partisans, la nouvelle administration pourrait être considérée dès le départ comme illégitime.

Mélangez cette défiance aux théories du complot sur une élection volée et vous obtiendrez un puissant cocktail de colère droite dans ses bottes et de putative violence du côté des trumpistes les plus extrêmes.

Désavouer les extrémistes

Malgré ces risques, l'horizon s'éclaircit sur le long terme. Cela va sans dire, mais si Trump perd en 2020, l'Amérique n'aura plus à sa tête un président fanatique galvanisant les trolls et offrant une respectabilité à l'extrême droite.

Une nouvelle administration serait également plus prompte à sévir dans ces mouvances, même s'il y aura du retard à rattraper, car l'administration Trump a limité les ressources consacrées au terrorisme de droite.

Un nouveau président pourrait également inciter le Congrès à faire passer des lois pour lutter contre le recrutement des extrémistes de droite, notamment sur les réseaux sociaux, comme la législation le fait avec les terroristes djihadistes.

Contrairement aux groupes islamistes, habitués à être traqués et à opérer dans la clandestinité, la communauté d'extrême droite est bien plus vulnérable à un tel virage de la politique gouvernementale. Le mouvement est divisé et ses liens avec des causes politiques plus majoritaires constituent également un de ses points faibles.

Les groupes conservateurs traditionnels, qui savent en général qui sont les anciens radicaux arrivés dans leurs rangs, offrent d'autres options pour lutter contre la violence extrémiste. Un succès durable dépend de ces partisans non-violents.

Nous devrions leur demander de désavouer ces extrémistes comme nous le faisons avec des organisations musulmanes ayant pignon sur rue après des attentats djihadistes: qu'ils condamnent leurs violences, travaillent main dans la main avec les forces de l'ordre et essayent d'isoler les éléments les plus dangereux au sein leur communauté.

La plus lourde responsabilité incombera sans doute aux personnalités du Parti républicain et aux figures médiatiques. Pour réduire les risques de violence, elles devront s'opposer au président s'il cherche à crier à la fraude électorale, véhiculer des théories du complot ou délégitimer sa succession. Si elles se taisent ou, pire encore, prêtent main forte à l'amertume de Trump, alors la menace terroriste ne fera que grossir encore plus.

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