Parents & enfants / Culture

«Il faut que Sophie mette l'inspecteur Gadget en pension»

Temps de lecture : 6 min

Il est grand temps pour Sophie de se séparer de cet oncle si maladroit. Finot, le chien super intelligent de la série, serait certainement mort aujourd'hui.

Finot et Sophie dans l'épisode 18 d'Inspecteur Gadget («L'infiltration»). | Capture d'écran via YouTube
Finot et Sophie dans l'épisode 18 d'Inspecteur Gadget («L'infiltration»). | Capture d'écran via YouTube

J'ai toujours eu beaucoup de peine pour Sophie. Quand j'étais môme, l'idée qu'une jeune fille, aussi débrouillarde soit-elle, vive sous la responsabilité d'un hurluberlu comme l'inspecteur Gadget me flanquait le cafard.

Gadget est gentil, bien intentionné, mais soyons clairs, il n'a aucun sens des réalités. C'est même le principe du dessin animé, qui compte quatre-vingt-six épisodes: enquêteur absolument incompétent, incapable de discerner ses allié·es de ses ennemi·es, il ne doit son salut qu'à la vigilance de Sophie et Finot (le chien supérieurement intelligent), ainsi qu'à une chance de tous les instants.

En fait, l'inspecteur Gadget est un cousin de Mister Magoo, le vieux monsieur myope qui ne se rend jamais compte de rien, sauf que sa vue n'est même pas défaillante. Il est juste idiot. Sympathique mais totalement idiot. Pas idéal pour aider une enfant à s'épanouir et à ne manquer de rien.

Le côté répétitif du dessin animé fait à la fois son charme et sa limite. Tous les épisodes se déroulent exactement de la même façon, à tel point que la page Wikipedia d'Inspecteur Gadget propose le résumé d'un épisode-type. Quatre-vingt-six fois sur quatre-vingt-six, Gadget ne comprend rien, remporte la victoire quand même, puis s'en attribue tout le mérite pendant que Sophie et Finot font profil bas.

C'est presque une série féministe avant l'heure, sur ces hommes qui tirent la couverture à eux pendant que les femmes restent tapies dans l'ombre.

Libérée, délivrée?

Pour Rosalie, 40 ans, la vie quotidienne de Sophie et de son oncle reste un grand mystère. «Je me suis toujours demandé à quoi leur vie pouvait ressembler. On dirait quand même ce genre de type qui ne sait pas faire cuire des pâtes sans mettre le feu à la maison, et qui n'a absolument aucune idée de comment faire une lessive. Et puis c'est un vrai danger public.»

Rosalie n'est pas certaine de ce qui a pu arriver à Sophie en grandissant. «Disons qu'il y a ce que j'espère et ce que je pressens, et ce sont deux choses bien différentes.» Elle fait le vœu que Sophie puisse s'émanciper, voler de ses propres ailes, et mener une vie personnelle et professionnelle à hauteur de ses ambitions. «La gamine est clairement surdouée, ça ferait une super policière d'envergure, ce serait dommage qu'elle passe sa vie à se coltiner son oncle.»

La solution? «Tôt ou tard, il faut qu'elle le mette en pension. Il faut du personnel spécialisé pour s'occuper de lui. Il n'a pas toute sa tête, il est dangereux pour les autres et pour lui-même, ce n'est pas à elle de gérer ça. On parle quand même de quelqu'un qui est capable de déclencher la Troisième Guerre mondiale à tout moment...»

Hélas, la réalité risque d'être bien différente. Selon Rosalie, «Sophie est un être si pur et dévoué qu'elle n'est pas près de confier son oncle à d'autres, aussi encombrant soit-il. Je la pense capable de sacrifier sa vie de A à Z juste pour qu'il n'arrive rien de grave à l'inspecteur Gadget, et pour qu'il puisse continuer à mener ses enquêtes foireuses en se prenant à la fois pour Sherlock Holmes et 007. Elle sait que c'est ça qui le rend heureux, et ça lui semblerait compliqué de l'en priver.»

Sophie et la dernière croisade

Igor, 38 ans, ne se pose pas la question en ces termes. «De toute façon, ces histoires d'oncle et de nièce, on s'en fiche un peu. C'est comme Donald et ses neveux. L'intérêt de ce genre de lien de parenté, c'est qu'il permet de sous-entendre que ce n'est pas grave si ces adultes-là sont irresponsables ou ingérables. Et ça permet aussi d'éviter que le public puisse aborder ces héros comme des êtres sexualisés. C'est tout. Pas de sentiments: Sophie pourra faire sa vie d'adulte sans se soucier de l'inspecteur Gadget, un point c'est tout.»

Accro au Marvel Cinematic Universe depuis une dizaine d'années, Igor voit bien Sophie en digne héritière de l'inspecteur Gadget. «Il a beau être complètement idiot, sa panoplie de gadgets fonctionne relativement bien. Moi, je me dis qu'en la modernisant un peu et en la greffant sur une personne plus futée et plus compétente, ça pourrait cartonner.» Igor imagine donc Sophie en inspectrice Gadget («il faudrait trouver un autre nom, ça ne sonne pas très bien»), super-héroïne en kit capable de stopper la vermine.

Oui mais, une héroïne qui maîtrise son attirail et s'en sert hyper sérieusement, est-ce que ça ne serait pas un peu trop sérieux pour l'univers Gadget?

«Clairement, on n'est plus dans la même catégorie, reconnaît Igor, qui n'en démord pourtant pas. Pour rester dans l'esprit de la série animée, je me dis que l'inspecteur Gadget pourrait tout de même rester dans les parages, ce qui pourrait créer une sorte de duo contrasté dans lequel la fille tient les rênes et où son vieil oncle la suit en alignant les boulettes.»

En guise de références, Igor cite le personnage du père d'Indiana Jones dans La dernière croisade («le duo Harrison Ford Sean Connery marche du tonnerre, et il est souvent super drôle»), mais aussi Max la menace («l'adaptation ciné avec Steve Carell est une merveille trop sous-estimée, sa façon de mal utiliser les gadgets qu'on lui fournit me fait hurler de rire»).

Et c'est vrai qu'à condition de trouver un·e cinéaste capable de réussir une comédie d'action, de façon à éviter d'obtenir un résultat façon Johnny English, le tandem Sophie-Gadget peut franchement fonctionner.

Penny la militante

Allison, 42 ans, voit les choses différemment au sujet de celle qu'elle appelle naturellement Penny. «J'ai grandi au Canada, raconte-t-elle. Là-bas, Sophie s'appelle Penny.» Coproduction internationale (France, États-Unis, Canada et Japon), Inspecteur Gadget a en effet été lancée quasi simultanément sur les continents américain et européen, à l'automne 1983.

«On projette toujours sur les personnages ce qu'on est soi-même, ou ce qu'on aimerait être, explique-t-elle. Ça doit être pour ça que je l'imagine en militante, luttant avec acharnement contre la robotisation des hommes et des femmes. Ses multiples aventures avec l'inspecteur Gadget l'ont dégoûtée de la technologie. Elle considère que ceux qui ont transformé son oncle en gigantesque boîte à outils n'avaient pas le droit de faire ça sans accord. Est-ce qu'on peut vraiment greffer n'importe quoi sur n'importe qui? Transformer l'inspecteur Gadget en couteau suisse humain alors qu'il est déjà incapable de maîtriser les bases de son existence, c'est totalement irresponsable.»

«Pour Penny, c'est autant une question de respect de l'intégrité humaine qu'un enjeu de sécurité nationale, reprend Allison. J'ai l'impression que dans vingt ans, si on ne se bat pas dès maintenant, on aura tous un implant dans le bras, pour nous faciliter la vie sur certains aspects mais aussi pour nous fliquer. Moi qui suis très tendue sur ces sujets-là, voire un peu parano, je me dis qu'à terme, si on laisse faire, on finira par être littéralement utilisés par l'État comme de petits robots. Et pourquoi pas à des fins militaires.»

Allison voit bien Penny/Sophie comme la porte-parole idéale de cette cause. «Elle peut témoigner de ce qu'a subi son oncle, des nombreuses fois où elle a dû lui sauver la mise, de toutes les fois où il s'est mis en danger... et où il l'a mise en danger aussi.»

Il semble que personne ne parvienne à imaginer Sophie dans autre chose qu'un rôle très sérieux.

Rejet total de toute forme de technologie? Pas tout à fait. «Gamine, j'adorais son livre-ordinateur. Je rêvais d'avoir le même. C'est comme un Macbook, mais en tellement plus cool. J'imagine Sophie continuer à pianoter dessus, voire contribuer au développement de la gamme, mais dans une démarche de respect des données personnelles et de l'intégrité de chacun.»

Il semble que personne ne parvienne à imaginer Sophie dans autre chose qu'un rôle très sérieux. Il est vrai que dans Inspecteur Gadget, elle n'est pas du genre à faire dans la gaudriole. Hormis quelques fous rires de fin d'épisode (lesquels sonnaient particulièrement faux), Sophie laisse Gadget faire le show... et Finot jouer les agents secrets de façon aussi amusante que mignonne.

Finot, c'est un peu le chien rêvé: il est supérieurement intelligent, parfaitement propre, et en plus super drôle. On préfère d'ailleurs ne pas trop penser au fait qu'en 2019, il serait mort depuis longtemps. «J'ai tendance à me dire que Sophie ne l'a jamais remplacé, conclut Igor. On ne remplace pas un chien aussi génial que Finot. On vit dans son souvenir, et puis c'est tout.»

Thomas Messias Prof de maths et journaliste

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