Boire & manger / Parents & enfants

Forcer les enfants à finir leur assiette n'est pas une bonne idée

Temps de lecture : 7 min

À table, mieux vaut éviter de contraindre sa progéniture à ne pas en laisser une miette. Le risque, c'est de lui faire méconnaître sa faim et même détester les légumes.

L'injonction à terminer son plat peut avoir des effets à long terme sur la manière dont les marmots vont appréhender les repas. | arembowski via Pixabay
L'injonction à terminer son plat peut avoir des effets à long terme sur la manière dont les marmots vont appréhender les repas. | arembowski via Pixabay

«Ah non, pas de dessert pour toi, tu n'as pas fini ton plat.» Cette injonction a une visée éducative; au fond, le but est que ses rejetons ne s'alimentent pas qu'avec du sucré mais plutôt qu'ils mangent de tout, en quantité suffisante. Fini, les caprices. Hors de question que nos bambins regardent avec dédain (et parfois même avec un air faussement innocent) leurs haricots verts, leur préférant le riz ou, évidemment, les frites, aussi salées que grasses.

Sauf que, même si cela part d'un bon sentiment, «ce n'est pas recommandé d'un point de vue comportemental ni nutritionnel», abonde Sophie Nicklaus, directrice de recherches au Centre des sciences du goût et de l'alimentation (CSGA). Cette sommation à finir son assiette est même contre-productive. Parce que cela contribue à brouiller in fine la sensation de faim et la régulation de ses prises alimentaires. Mais aussi parce que cela vient jeter un voile de négativité sur les aliments que l'on pousse ainsi à ingérer.

Il faut avoir conscience que «les enfants ont un estomac de taille différente des adultes», continue la chercheuse au CSGA, où elle est responsable de l'équipe Déterminants du comportement alimentaire au cours de la vie, relations avec la santé. Or, «souvent, les adultes l'oublient et leur servent des portions objectivement trop importantes et non adaptées». Quand les plus jeunes ne terminent pas ce qui se trouve dans leur assiette, ce n'est pas juste pour tester vicieusement leurs parents et tenter de les faire exploser. Ce peut être simplement parce que leur estomac est plein.

D'autant que «les enfants naissent avec de très bons signaux de faim et de satiété», complète la nutritionniste Véronique Provencher, entre autres professeure à l'École de nutrition de l'université Laval (Québec). Ce que l'on peut constater lorsqu'on allaite un nourrisson: une fois repu, il cesse de téter. Jusqu'au moment où la faim se manifeste de nouveau.

Mauvaises habitudes ancrées

Le problème, ce n'est pas seulement de faire manger ses rejetons plus que de raison en l'obligeant à terminer son plat. Les effets peuvent se répercuter durablement. Ce faisant, «l'enfant apprend à ne plus faire confiance aux signaux de rassasiement qui interviennent naturellement au cours d'un repas». On apprend à l'inverse au bambin qu'il convient de manger plus que sa faim, «ce qui peut entraîner une dérégulation sur le long terme, une habitude de consommer plus que ce dont le corps a besoin», précise Sophie Nicklaus, dont les recherches portent sur les déterminants des comportements alimentaires.

Il ne faut pas oublier que, pour les enfants comme pour les adultes, «énormément de signaux plus ou moins conscients interviennent dans le contrôle de la prise alimentaire». Ce que la chercheuse à l'Institut national de la recherche agronomique (Inra) illustre avec un exemple parlant: «Si je vous dis qu'il est midi, comme, par convention sociale, c'est l'heure du repas, cela peut vous inciter à aller manger sans même vous poser la question “Est-ce que j'ai vraiment faim?”.»

«Forcer un enfant à finir son assiette, c'est abandonner l'espoir que les aliments concernés soient appréciés.»
Sophie Nicklaus, directrice de recherches en comportement alimentaire des enfants

Juste parce qu'il est l'heure que vous trouvez normale pour déjeuner, vous ouvrirez vos placards et votre réfrigérateur ou bien irez chercher vos collègues ou leur enverrez un message sur Slack. Autre exemple: «La vue d'aliments ou la présence d'odeurs peut stimuler l'envie de manger même en l'absence de faim.» En bref, «la faim est à l'interface de signaux métaboliques (hormonaux ou nerveux), psychologiques mais aussi liés à l'environnement social». Enjoindre à finir son assiette, c'est faire prédominer les signaux externes sur les signaux métaboliques.

C'est aussi entacher les aliments mis de côté d'une image défavorable. Car, souligne Sophie Nicklaus, s'il ne reste qu'une bouchée dans l'assiette, passe encore, mais si l'on décide de garder le restant du plat au frigo et de le resservir au repas suivant (parfois même au petit-déjeuner), «c'est très traumatisant et le souvenir négatif sera extrêmement durable». Résultat: «cela va conditionner négativement l'appréciation des aliments», qui déjà n'avaient pas été ingérés parce que les alternatives dans l'assiette étaient jugées plus appétissantes.

«C'est contre-productif, ponctue la chercheuse, qui étudie la façon dont les expériences antérieures des individus influent sur leurs comportements alimentaires. En ce qui concerne l'apprentissage, il n'y a presque plus d'espoir pour que les aliments concernés soient appréciés.» En imposant l'absorption de cette nourriture, on risque fort d'induire à terme un comportement alimentaire privilégiant des aliments moins variés, donc une alimentation moins saine du point de vue nutritionnel.

Division des responsabilités

Heureusement, relativise Véronique Provencher, ce n'est pas parce que l'on force un marmot à consommer jusqu'au dernier chou de Bruxelles de son écuelle qu'il déclenchera dans le futur des troubles du comportement alimentaire pathologiques. Aucun lien causal n'est avéré, d'autres facteurs pouvant être impliqués, d'autant qu'il existe une «variabilité génétique des niveaux de sensation de faim et de satiété». Mais si certains individus sentent très bien quand leur corps leur signale de se nourrir tandis que d'autres ont plus de mal, il est sûr qu'un environnement défavorable peut contribuer à l'apparition de comportements «dysfonctionnels» qui amèneront à un surpoids.

Véronique Provencher, dont les recherches portent sur les facteurs psychologiques et comportementaux en lien avec la régulation de la prise alimentaire et du poids corporel, a par ailleurs interrogé des femmes avec des problèmes de surcharge pondérale: lorsqu'il leur était demandé de réfléchir à leur difficulté d'écoute de leurs signaux de faim, elles racontaient notamment que, jeunes, elles avaient été habituées à finir leur assiette ou bien à se servir systématiquement une quantité donnée, la portion qu'elles trouvaient normale. «Ces personnes sont très influencées par les signaux externes et moins par ce qu'elles vont ressentir.»

On observe par ailleurs une corrélation de ce phénomène de dérégulation alimentaire avec l'obésité, indique Sophie Nicklaus. «Dans des milieux moins favorisés, où l'on retrouve une plus forte prévalence de l'obésité, il existe aussi une tension budgétaire autour de l'alimentation: ne pas gaspiller la nourriture est vraiment important. Ce qui peut inciter les parents à forcer fréquemment à finir l'assiette et à choisir les aliments préférés de l'enfant pour éviter de gâcher la nourriture. C'est un cercle vicieux.»

«On peut demander à l'enfant s'il a une faim de souris, de chat ou d'éléphant, cela l'amènera à se poser la question.»
Véronique Provencher, professeure de nutrition

Pour que le signal de faim comme celui de satiété ne soient pas brouillés, la pédiatre Ellyn Satter, préconise une «division des responsabilités», nous apprend Sophie Nicklaus: «Les personnes qui ont un rôle nourricier dans l'entourage des enfants sont responsables du choix du moment auquel ils mangent et de la qualité des aliments proposés. La liberté que l'enfant a concerne la quantité consommée.»

À retenir: en fonction des activités et autres repas et collations faites dans la journée, «un enfant n'a pas toujours le même niveau de faim, il est normal que la grosseur des portions des enfants varie», pointe Véronique Provencher. Il peut s'avérer judicieux d'interroger le marmot sur sa faim, lorsqu'il est en âge de l'exprimer. «On peut lui demander s'il a une faim de souris, de chat ou d'éléphant, utiliser des animaux de grosseur différente, cela l'amènera à se poser la question», propose la chercheuse à l'Institut sur la nutrition et les aliments fonctionnels.

Pour éviter le gaspillage, puisqu'il est de notoriété publique que «les enfants ont souvent les yeux plus gros que le ventre et veulent mettre tout dans leur assiette», on peut les inciter à choisir la quantité qu'ils mangeront mais à faire en sorte que celle-ci ne soit pas trop élevée. L'astuce, c'est de les autoriser à se resservir une voire deux fois si la première petite portion n'est pas suffisante.

Répertoire alimentaire diversifié

Concernant le goût, il faut réussir à contourner le comportement souvent néophobe (de rejet des aliments nouveaux) des enfants, qui apparaît vers leurs 2 ans et s'atténue vers 8 ans, relève Sophie Nicklaus. L'objectif consiste à proposer avant 2 ans une large palette alimentaire. Pour permettre cette éducation au goût, des stratégies existent. «La première fois que l'enfant est exposé à un aliment, il se peut qu'il le trouve étrange. On peut l'inviter à juste en prendre une bouchée, pour qu'il sache ce que ça goûte, détaille Véronique Provencher. Et ne pas faire de cas s'il n'aime pas ça.»

On peut aller plus loin et «même l'autoriser à recracher», glisse Sophie Nicklaus. Mieux vaut retenter à un autre repas, pour qu'il se familiarise avec cet aliment plutôt que d'insister pour qu'il le consomme à tout prix. On évitera ainsi que le repas se transforme en une terrible négociation (qui a plus à voir avec une stratégie pour attirer l'attention des parents).

Il est aussi possible que les plus jeunes apprécient le goût et la texture d'un aliment cru mais pas cuit. «Au goûter, on peut lui proposer un plateau de crudités, reprend la nutritionniste. C'est une autre occasion de manger des légumes.» Variante, suggérée par la chercheuse au CSGA: «On peut organiser le repas de telle sorte que les aliments les moins appréciés soient au début du repas, quand l'enfant a faim, sans lui donner d'alternative.»

On peut encore ne pas lui laisser le choix entre des légumes et, au hasard, des frites. La méthode fonctionne dans la restauration scolaire: «Il y a peut-être plus de gaspillage sur les plats comme les légumes mais finalement les enfants en mangent.» Et si les bambins s'abstiennent de terminer leur assiette, ce n'est pas dramatique. «Un enfant ne se laisse pas mourir de faim. Quand il refuse de manger, c'est qu'il n'a vraiment pas faim», insiste Véronique Provencher. Au pire, s'il fait l'impasse sur un plat parce qu'il le trouve rebutant (après tout, certains aliments peuvent vraiment ne pas être à son goût), il mangera davantage et à sa faim au repas suivant.

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