Culture

«Manta Ray», sortilège d'une amitié au bord de l'horreur

Temps de lecture : 3 min

Onirique et inspiré, le premier film du cinéaste thaïlandais Phuttiphong Aroonpheng compose une envoûtante histoire d'amitié dans les marges d'une tragédie contemporaine.

L'homme sans mot (Aphisit Hama) et le pêcheur (Wanlop Rungkumjad). | Via Jour2fete
L'homme sans mot (Aphisit Hama) et le pêcheur (Wanlop Rungkumjad). | Via Jour2fete

Un spectre hante l'Asie du Sud-Est: le génocide, toujours en cours, des Rohingyas. Manta Ray leur est dédié, pourtant aucun personnage ne sera clairement désigné comme appartenant à cette minorité.

Un être hante la forêt vierge, un guerrier-lumière couvert de lucioles multicolores mais armé d'un fusil d'assaut. Des personnages fantastiques hantent les criques avoisinantes, ces raies aux formes et aux dimensions surréelles, d'une grâce presque abstraite.

Des hommes et des femmes vivent là. Ils travaillent là, se marient et sont plaqués par leur conjoint, vont boire un verre au bistrot, fument, chantent, croient en des récits légendaires, se distraient à la fête foraine.

Ils vivent de la pêche, du commerce, de leur travail aux champs ou à l'usine. C'est en Thaïlande comme dans tant d'autres endroits du monde.

Un miracle ordinaire

Un de ces hommes, qui travaille sur un bateau de pêche et pose des pièges dans la mangrove, trouve un jour un corps agonisant dans la boue. Il le recueille, le soigne. Le blessé ne parle pas –on le dirait non pas muet, comme les autres vont l'appeler, mais dépourvu de la capacité, peut-être aussi de la volonté de s'exprimer.

Celui qui l'a recueilli, le pêcheur aux cheveux teints en blond, lui montre ce que lui-même fait. Peu à peu, à moto, sur le port, au bistrot, dans la forêt, ils le font tous les deux. Manta Ray raconte un miracle, un miracle ordinaire: deux hommes qui n'ont rien en commun deviennent amis. Ce ne sera pas le seul miracle.

Les deux hommes désormais amis au travail sur le port. | Jour2fete

Dans la forêt il y a ces lumières colorées qui viennent de pierres brillantes. Le pêcheur croit qu'en les lançant dans la lagune, ces cailloux qu'il ramasse inlassablement deviendront les raies mantas, qui ressemblent à des divinités.

Dans la boue de la mangrove, il y a des cadavres, innombrables, à demi-enfouis –tant de gens sont morts en cherchant à échapper à la misère, à l'injustice, aux persécutions. En Thaïlande comme tant d'autres endroits dans le monde.

Le pêcheur blond et le survivant à la peau sombre fument une cigarette. Dans la grande roue de la fête foraine, ils ferment les yeux. Parfois, l'homme qui ne parle pas pleure.

Un étrange guerrier hante la jungle. | Capture d'écran de la bande-annonce

Un jour, le pêcheur blond disparaît. Plus tard viendra une femme, ou plutôt ce sera un retour. Un humain avait acceuilli un autre humain. Un humain peut tenir la place d'un autre, sans rivalité ni forfaiture. Il y aura une vengeance, mais l'histoire n'est pas finie. Elle est sans fin.

Dans la jungle murmurent les voix des victimes sans nom. En haut d'une grande carcasse en béton, un fantôme affûte sa colère.

Sortilège cinématographique

Phuttiphong Aroonpheng filme le quotidien et l'imaginaire, le trivial et le surnaturel, la nature et les visages, la beauté des paysages et l'horreur des haines humaines meurtrières avec exactement la même intensité, la même grâce, une manière de retenue étonnée de voir qui donne à toutes les scènes une force étrange et une unité un peu irréelle.

Capture d'écran de la bande-annonce

Pour son premier long-métrage, ce jeune chef opérateur et artiste vidéo réussit un étonnant sortilège cinématographique, qui affronte avec une égale sensibilité des enjeux dramatiques, des formes visuelles et des rapports au monde très différents.

Tout en étant très lisible, Manta Ray semble composé de vagues d'images et de sons, de personnages et de situations qui se succèdent et se recouvrent, pas toujours de manière logique. Il faut d'abord accepter de se laisser prendre par le mouvement interne du film, sa manière d'associer visions oniriques et scènes documentaires.

Bientôt, grâce aussi à un beau travail sur la bande-son et en particulier la musique délicatement hypnotique du duo Snowdrops, ce qui se déploie est à la fois une très belle histoire d'amitié et d'accueil, une tragédie contemporaine et un conte mythologique immémorial et essentiel. Le conte fondateur de l'hospitalité.

Manta Ray

de Phuttiphong Aroonpheng, avec Wanlop Rungkumjad, Aphisit Hama, Rasmee Wayrana

Séances

Durée: 1h45.

Sortie le 24 juillet 2019.

Jean-Michel Frodon Critique de cinéma

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