Politique / Culture

Toulon, modèle de résilience après les années Front national

Temps de lecture : 6 min

Autrefois blessée par l'extrême droite, la ville est devenue agréable à vivre et ouverte à une culture métissée.

La place de la Liberté à Toulon, où est situé le Théâtre Liberté créé en 2008. | Pinpin via Wikimedia Commons
La place de la Liberté à Toulon, où est situé le Théâtre Liberté créé en 2008. | Pinpin via Wikimedia Commons

La résilience s'applique t-elle aux êtres humains comme aux villes? Selon Boris Cyrulnik, développeur du concept et directeur d'enseignement à l'Université de Toulon: «Oui, comme en agriculture. Un sol est dit résilient lorsqu'après une inondation ou un incendie la vie reprend en créant sur le même sol une autre flore et une autre faune que la précédente. Après que le Front national a quitté la mairie de Toulon, c'est bien une culture nouvelle qui est advenue en ville avec de nombreuses pièces de théâtre, des programmations libres et l'organisation de nombreux débats en ville dignes d'une vraie démocratie.»

Toulon revient de loin. Le 18-juin-ça-ne-s'invente-pas-1995, pour la première fois de son histoire par le menu détail, le Front national emportait la mairie d'une ville de quelque 160.000 habitants avec, au cœur salé du programme: «Redonner une âme au centre-ville, envahi par les étrangers.» Jean-Marie Le Chevallier venait d'être élu au suffrage universel. On allait voir ce qu'on allait voir. Au nom de la «préférence nationale», Toulon reviendrait à son identité véritable.

Façon odyssée de l'échec pourtant, le Front national accusait en 2001 un lourd bilan: endettement de la ville, absence d'investissements, chômage à environ 20%, un centre-ville qui s'étiole par le vide, différents soucis judiciaires et des subventions coupées dans le sang de l'agneau à certaines associations. Il s'agit de toutes celles supposées favoriser l'immigration ou jugées trop proches de l'ancienne majorité: le Secours populaire, considéré comme trop proche du PCF, la Fédération des conseils de parents d'élèves (FCPE) censément trop à gauche ou encore Aides, décrite comme «une association d'homosexuels présentée comme organisme de lutte contre le sida».

Puisez dans la haine, il en restera toujours quelque chose: l'écrivain Marek Halter est interdit de la Fête du livre de Toulon en 1996 pour «vision du monde plus internationaliste, mondialiste qu'un attachement à une nation, une terre nationale». Autre singularité de l'écrivain politiquement indicible: Marek Halter est une personne juive d'origine polonaise. Le maire de Toulon lui préfère Brigitte Bardot.

En quinze jours, un contre-salon du livre s'organise en marge de la ville où de nombreux toulonnais se rendront ainsi que quelques people inspirés, dont Jean-Claude Izzo et Guy Bedos. La tension monte alors d'un cran et Gérard Paquet, directeur de Châteauvallon, le théâtre de la danse et de l'image d'Ollioules, ville voisine de Toulon, refuse la subvention de la mairie FN après avoir fait de son théâtre un «lieu de résistance culturelle».

La ville devient une référence culturelle et festive

La nature politique ayant horreur du vide électoral, c'est Hubert Falco qui assure aujourd'hui le remplacement, depuis 2001, gérant la ville en Républicain droitier avec un certain succès: 68,79% des voix au second tour de 2001; 65,2% dès le premier tour en 2008 et 59,27% en 2014 au premier tour encore. En 2020? On verra bien. Une chose est sûre, le maire actuel mise depuis son premier mandat sur une culture revalorisée, ouverte et diversifiée.

Bilan de quelques rêves devenus réalités culturelles: création du Théâtre Liberté –labellisé scène nationale– où Lou Doillon côtoie Brecht, Rimbaud, Molière ou Simone Veil. Rénovation du musée d'art de Toulon –actuellement fermé pour travaux– en passe de devenir un site culturel de «renommée nationale et internationale» avec, à l'horizon de l'ouverture, une expo Picasso. Opéra de Toulon en fête avec, au menu notamment: Offenbach, Bizet, Rossini, Debussy, Chausson, Brahms, Mozart ou encore Galliano (Richard le jazziste, pas John le styliste). Dans le cinéma multiplexe de la ville, on organise des avant-premières, on fête le cinéma à tarif réduit. Au cœur de la cité encore, on organise au théâtre Liberté différentes discussions au sujet de tendances émergentes.

De fait, la vie culturelle à Toulon fait du bon bois florilège depuis l'inauguration du Théâtre Liberté en septembre 2011, une scène codirigée par l'acteur et producteur Charles Berling et son metteur en scène de frère, Philippe. Tous deux ont passé une partie de leur enfance et de leur adolescence à Toulon. En plus d'une programmation régulièrement ouverte à l'excellence, ce théâtre est aussi un lieu de débats citoyens.

Dans le même temps, la ville s'est peu à peu transformée avec la rénovation du centre-ville et de l'ancien quartier pas tout à fait clean, en mode cargo de nuit voire marins en rade, surnommé «Chicago». Inaugurée en mai 2017, la rue des Arts pétille aujourd'hui d'ateliers d'artistes, de galeries, de créateurs et de créatrices, de stylistes et de musicien·nes ayant même engendré un «quartier des arts».

Sur la place de l'Équerre, et non plus seulement dans le quartier chic du Mourillon, on peut aujourd'hui goûter à des soirées festives. Le festival Design Parade accueille cette année une exposition du Centre Pompidou au Cercle Naval sur le thème des chaises, fauteuils et autres assises. Le Musée de la Marine propose de son côté une expo Depardon. Après l'expérience du rejet institutionnalisé, Toulon s'ouvre et s'ouvre encore. L'intelligence de l'autre ayant tendance à fortifier la sienne en propre, la ville devient, mine de rien, une référence culturelle et festive sur le long chemin escarpé de la Côte d'Azur.

On revient au mieux d'un traumatisme urbain

Pour autant, le Rassemblement national (RN) n'est pas mort et sa proverbiale intolérance lui sert encore d'étendard politique. Ainsi la conférence organisée au Théâtre Liberté le 21 mai dernier intitulée «Le crépuscule des genres: vers la fin du modèle féminin/masculin?» a t-elle déclenché les foudres de la conseillère municipale RN, Laure Lavalette, déclarant dans l'édition de Var-Matin du 30 mai: «C'est de la propagande LGBTQI avec de l'argent du contribuable.»

La direction du Théâtre dégainait illico dans l'édition du lendemain: «Ces ateliers et ces débats sur notre Théma masculin/féminin ont permis de révéler de vraies situations de souffrance et ont soulevé de nombreuses réflexions, liées aux questions d'homophobie ou de genres. Les débats organisés sont, du reste, ouverts à tous et gratuits. Il eut été opportun que les représentants du Rassemblement national viennent exprimer leur point de vue à cette occasion. Ce théâtre est aussi le leur.»

Fraîcheur d'une liberté d'expression après huis clos de l'entre-soi. «Dès son premier mandat, Hubert Falco a voulu renforcer et créer des institutions culturelles toulonnaises en leur laissant toute liberté de choix de programmations, explique Charles Berling. Sans doute ces choix ne sont pas pour plaire au RN qui voudrait maîtriser les expressions artistiques du pays en déterminant ce qui est bon et ce qui ne l'est pas, ce qui est beau et ce qui est laid. Les régimes totalitaires commencent toujours par là.»

Et si Toulon fonctionnait, au fond du bleu sans marine, comme un cerveau humain? Plus les connexions entre moult neurones adviennent et plus l'intelligence de la ville se développe au gré de l'altérité, comme on revient au mieux d'un traumatisme urbain. Une ville traumatisée politiquement, c'est possible? «Oui, répond encore Boris Cyrulnik, lorsque son tissu social est déchiré et que ses habitants ne partagent plus de projet commun.» Et de préciser, malheureusement lucide: «Lorsque le Front national exerçait en mairie, j'étais président du centre culturel de Châteauvallon et je recevais régulièrement des appels téléphoniques de personnes qui m'insultaient parce que les programmations du centre ne correspondaient pas à leur conception de la vie en société.»

Toulon va mieux, beaucoup mieux. Jean-Marie Le Chevallier a quitté le Front national depuis 1999, deux ans avant de perdre son mandat, et fait ses adieux à la politique. Mais devant le retour du rejet de l'autre aux européennes et l'appétit inquiétant du Rassemblement national pour les municipales de 2020, il n'est sans doute pas inutile de rappeler qu'avant d'être libre et bien dans sa peau –quelle qu'en soit la couleur– la ville de Toulon s'autodétruisait par le versant de son extrême droite.

Benoît Helme

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