Monde

La (fausse) victoire de Bachar el-Assad en Syrie

Temps de lecture : 17 min

Après des années de guerre civile, force est de constater que le leader syrien n'a pas perdu –mais qu'il n'a rien gagné non plus.

Photo officielle du président syrien le 14 mai 2019 à Damas. | SANA / AFP
Photo officielle du président syrien le 14 mai 2019 à Damas. | SANA / AFP

«Assad a gagné», «la guerre touche à sa fin.» Lorsque l'on évoque la Syrie, ces commentaires reviennent de plus en plus fréquemment. C'est bien compréhensible. Le régime el-Assad contrôle désormais près de deux tiers du territoire syrien. L'opposition n'a pas remporté de victoire décisive depuis l'intervention militaire russe de septembre 2015. Depuis, elle a perdu l'essentiel de ses territoires. Dans l'est syrien, le califat territorial de l'État islamique a, lui, subi son ultime défaite en mars dernier dans le village de Baghouz.

Lorsque le dossier syrien est évoqué, les préoccupations majeures sont désormais le retour des réfugiés, la reconstruction, la question des sanctions et de l'aide humanitaire et la perspective d'une reprise des relations diplomatiques avec le régime.

Pour les personnes qui soutiennent le régime de longue date, l'heure est à la fête, aux soupirs de soulagement et aux appels à la bonne volonté auprès de la communauté internationale, qui devrait selon elles accepter cette nouvelle réalité, lever les sanctions et aider la Syrie à se reconstruire et à rétablir sa souveraineté aux quatre coins du pays. Ces exhortations sont loin d'être une nouveauté, mais elles trouvent un écho de plus en plus important chez certains observateurs et législateurs influents.

En avril 2019, à Londres, on a ainsi pu voir le Carter Center –fondé par l'ancien président américain Jimmy Carter –co-animer une conférence consacrée à la «restauration de la souveraineté syrienne» et aux mesures susceptibles de «chasser les forces armées opérant aujourd'hui en Syrie sans le consentement du gouvernement syrien». L'autre co-animateur de la soirée n'était autre que la British Syrian Society, association pro-régime fondée par Fawaz Akhras, le beau-père du leader syrien Bachar el-Assad. Akhraz était le conseiller en communication du dirigeant en 2012. Le leader syrien était alors accusé, preuve à l'appui, de torturer la population civile. Soulignons par ailleurs que l'actuel directeur exécutif de l'association serait le frère du chef des armements chimiques syriens.

Le régime de Bachar el-Assad n'a rien «gagné». Il est simplement parvenu à survivre, au prix du sang et de la peur du peuple syrien. La stabilité est encore loin. Au nord-ouest, les derniers bastions de l'opposition ne semblent pas disposés à céder le moindre pouce de terrain. Dans le reste du pays, les signes d'instabilité à venir abondent.

La Syrie n'est plus en guerre civile ouverte, mais la crise politique s'intensifie. Les causes profondes de la révolte de 2011 n'ont pas disparu, certaines se sont même aggravées. La vie quotidienne des citoyen·nes est plus difficile qu'elle ne l'était lors des pires jours de la guerre, y compris dans les territoires qui ont toujours appartenu au régime, peuplés par ses plus ardents défenseurs.

Pour débattre honnêtement de la Syrie, il faut avant tout reconnaître que la situation du pays demeure des plus instables –et que la survie du régime est en elle-même porteuse de chaos, de déséquilibre et de conflit à très long terme.

Idleb n'intéresse pas l'Iran

La dernière zone d'opposition syrienne est située au nord-est du pays et représente environ 4% du territoire national, mais elle abrite 3 millions de personnes. La moitié d'entre elles s'y sont réfugiées ou ont été déplacées.

Selon mes estimations, dans la région environnante d'Idleb, 60.000 combattant·es sont bien décidé·es à poursuivre la lutte contre le régime et ses soutiens. Près de la moitié ont prêté allégeance à des factions issues des courants majoritaires de l'opposition. L'autre moitié appartient à des groupes djihadistes (certain·es demeurent fidèles à al-Qaïda).

Voilà deux mois que cette petite poche de résistance est la cible d'un assaut d'envergure des forces pro-régime (terrestres et aériennes). Une éprouvante vague de frappes d'artillerie et de bombardements a ouvert la voie à une offensive terrestre menée par les unités d'élite les plus loyalistes de Syrie, parmi lesquelles les tristement célèbres Forces du tigre, la Garde républicaine et la 4e division. Reste qu'après plus de dix semaines de combat, le régime n'avait reconquis qu'un seul pour cent de territoire, au prix de la vie de plusieurs centaines de soldats, de dizaines de tanks et de blindés et de plusieurs avions.

Pendant ce temps, 400 civils ont été tués, et 400.000 déplacées. Les camps sont pleins et les oliveraies se sont transformées en foyer de fortune pour les familles qui fuient les bombardements aveugles du régime. Les événements d'Idleb sont la preuve irréfutable que le régime syrien n'a pas assez d'hommes pour reprendre le contrôle de la région, d'une part, et contrôler le reste du pays d'autre part. L'Iran a refusé de déployer ses milices intermédiaires pendant la bataille d'Idleb, une décision qui s'est avérée décisive.

Si ce statu quo violent et chaotique se prolonge, il finira par avantager d'autres factions d'al-Qaïda.

En février 2019, lors des processus d'Astana, Téhéran arguait déjà que le nord-ouest syrien représentait peu d'intérêt au regard de ses priorités géopolitiques. Son absence à Idleb fut des plus révélatrices. Elle montre à quel point l'aide iranienne est précieuse pour le dirigeant syrien (et les Russes). La perspective d'un retrait total des forces iraniennes (directes et intermédiaires) présentes sur le territoire iranien se révèle peu crédible, n'en déplaise à l'administration Trump, qui continue d'exiger leur départ (et qui pourrait en faire une condition préalable à tout accord diplomatique important). Assad a toujours l'ambition de reconquérir chaque pouce de terrain, mais ces 4% de territoire semblent décidément constituer un défi hors de sa portée. Au lendemain du récent assaut éclair mené dans la province de Lattaquié, certains signes semblaient même trahir un recul du régime, qui aurait réduit ses déploiement de troupes sur le front.

Si la Turquie continue de fournir des armes lourdes à ses forces intermédiaires, nous pourrions assister à une transformation d'Idleb vers une situation comparable à celle de la bande de Gaza: une région en état de siège permanent, soumise à un pouvoir extrémiste. C'est précisément ce que le groupe Hayat Tahrir al-Cham, anciennement affilié à al-Qaïda, appelle de ses vœux. Il aimerait voir son Gouvernement de salut syrien devenir l'administration régionale de facto. Un tel scénario n'avantagerait pas grand monde –à commencer par les 3 millions de civils habitant cette province.

Si ce statu quo violent et chaotique se prolonge, il finira par avantager d'autres factions d'al-Qaïda, comme les combattants du Tanzim Hurras ad-Din, qui font figure de djihadistes modèles dans l'organisation d'Oussama ben Laden, et qui combattent de nouveau en première ligne.

Ces groupes disent se consacrer exclusivement au conflit militaire du nord-ouest syrien, mais je tiens de source sûre qu'ils ne perdent pas de vue leur «ennemi lointain», l'Occident. Au fil de l'année écoulée, trois figures islamistes m'ont parlé de rencontres informelles organisées entre les cercles islamistes et djihadistes, rencontres durant lesquelles des loyalistes d'al-Qaïda ont souligné l'importance d'Idleb en tant que base de préparation de futures opérations extérieures. Si j'en crois mes sources, ces sujets n'avaient jamais été évoqués publiquement pendant les huit premières années de la guerre civile.

Désormais, les loyalistes les plus extrémistes d'al-Qaïda osent les aborder sans crainte. Voilà qui devrait nous inquiéter au plus haut point. Mais pas eu point de considérer les bombardements massifs de Bachar el-Assad comme une solution. Ils risquent au contraire d'aggraver la menace et de la rendre encore plus difficile à identifier.

Dimanche 30 juin, les États-Unis ont frappé al-Qaïda dans le nord-est syrien malgré la zone d'exclusion aérienne mise en place par la Russie. Cette première attaque du genre en plus de deux ans souligne la gravité de la menace terroriste dans cette région.

Cellules (pas si) dormantes de l'EI

L'État islamique a perdu sa base territoriale (qui était naguère aussi grande que le Royaume-Uni, à cheval entre la Syrie et l'Irak) mais cela ne l'a pas empêché de mener nombre d'opérations dans l'est de la Syrie ces derniers mois. Des rapports provenant de sources publiques ont fait état de plus de 370 attentats dans l'est syrien depuis mars dernier. La plupart d'entre eux ont été attribués à l'État islamique et à ses cellules dormantes.

L'administration Trump a certes renoncé à retirer toutes ses troupes de Syrie (en dépit des promesses du président, qui avait annoncé un retrait militaire complet d'ici décembre dernier), mais les forces américaines restantes seront bien peu nombreuses. Un millier de GI américains sont aujourd'hui déployés en Syrie. Si l'on en croit la feuille de route annoncée, ils ne seront plus que 400 d'ici l'automne 2020. Le Royaume-Uni et la France sont convenus d'une légère augmentation des effectifs (entre 10 et 15%), et certains États des Balkans et de la Baltique se sont engagés à envoyer quelques poignées de soldats.

Il y aurait 600 soldats non américains déployés sur le territoire syrien. C'est certes plus que les 400 soldats américains devant rester en poste jusqu'à l'automne prochain, mais cela semble trop peu. Trop peu pour contenir l'État islamique; trop peu pour entraîner les Forces démocratiques syriennes (FDS), alliées de l'Occident, qui sont en pleine expansion; trop peu pour repousser les menaces venues de Syrie, de Russie, d'Iran et de Turquie; trop peu enfin pour persuader les tribus arabes les plus hésitantes de rester fidèles aux FDS à dominante kurde.

Pire, ce faible nombre peinera certainement à faire changer d'avis Donald Trump, qui doute de la pertinence d'une poursuite de la mission. En l'état, la stratégie déployée par l'Amérique dans l'ancien bastion de l'État islamique (à l'est de l'Euphrate) ne semble pas tenable.

L'État islamique, lui, n'opère pas qu'à l'est de l'Euphrate. Le groupe dispose de forces encore plus importantes à l'ouest de la rivière –une région théoriquement contrôlé par le régime, mais délaissée par ce dernier depuis le lancement des opérations d'Idleb, il y a deux mois. Peu avant l'offensive, deux bataillons entiers de l'armée syrienne ont d'ailleurs été assiégés pendant plusieurs jours par des combattants de l'État islamique dans le désert de la Badiya, avant d'être délivrés. Daesh terrorisait l'armée syrienne et ses milices alliées depuis plusieurs semaines. Après le siège, une réunion de crise aurait donc été organisée dans la région pour évoquer la menace islamiste.

Selon les rapports, les participants auraient écarté l'option militaire pour surveiller et contenir le groupe –ce qui en dit long sur les priorités du dirigeant syrien en matière de contre-terrorisme.

Si l'Iran et le Hezbollah ont refusé de soutenir les opérations d'Idleb, ils semblent avoir renforcé leur présence dans ce désert central. Mais leurs opérations armées sont assorties d'objectifs non militaires, tels que la propagation de l'Islam chiite, les campagnes de recrutement des milices chiites et les institutions et œuvres de bienfaisance religieuses et culturelles d'Iran. Dans cette région conservatrice de Syrie, ces activités iraniennes offriront sans doute des occasions de contre-recrutement à l'État islamique.

Une réconciliation tendue

Outre Idleb, l'opposition syrienne contrôlait naguère trois autres régions: le sud et le sud-est syrien, la région de la Ghouta orientale (Damas) et les zones rurales de Homs. Ces quatre provinces ont été classées «zones de désescalade» par la Russie, l'Iran et la Turquie lors des discussions multilatérales d'Astana (mi-2017), leur but théorique étant de réduire la fréquence des affrontements dans le pays.

La réalité est toute autre. Ce processus de désescalade est une pernicieuse initiative de Moscou, conçue pour pallier les pénuries de personnel du régime. L'armée syrienne est parvenue à se concentrer sur une zone à la fois: la Ghouta orientale entre février et avril 2018, puis Homs en avril et mai et enfin le sud du pays entre juin et juillet. Les trois zones ont ensuite été placées sous l'égide des prétendus «accords de réconciliation». On a proposé à la population locale de rester sur place, à condition qu'elle se réconcilie avec (et qu'elle se soumettent au) régime. Les groupes qui accepteraient de rendre les armes seraient intégrés à des structures appartenant à l'armée syrienne, mais ils resteraient dans leur région, sous supervision russe.

Le retour du régime fut synonyme d'une répression d'État accrue, de conscription forcée et de services publics réduits. Dans certains cas, ce retour a placé des civils au centre de rivalités opposant des acteurs de la sécurité locale, les uns soutenus par la Russie, les autres par l'Iran. La Ghouta orientale serait ainsi devenue un «trou noir» constellé de postes de sécurité, de prisons secrètes liées à la Russie et d'installations militaires iraniennes. Les insurgés qui ont rendu les armes se trouvent de plus en plus souvent contraints de combattre leurs anciens camarades, y compris à Idleb où de nombreux combattants originaires du sud ont trouvé la mort ces dernières semaines.

Personne ne s'est réellement «réconcilié» avec le gouvernement central. Il serait plus juste de parler de soumission contrainte et forcée. Il en résulte que l'instabilité augmente, notamment dans le sud-est du pays. Selon une source interne, l'état d'urgence y aurait été déclaré par les responsables de la sécurité du régime.

Des dizaines d'attentats ont ébranlé la ville de Deraa ces derniers mois, lesquels seraient l'œuvre de réseaux clandestins de résistance –mais aussi, dit-on, d'anciens insurgés ayant déposé les armes, aujourd'hui considérés comme des soldats du régime. Le cas d'Adham Alkarad, ancien chef rebelle de Deraa, est représentatif. Le 23 juin, il a menacé le régime de soutenir une campagne de «désobéissance civile» si l'État continuait d'envoyer combattre à Idleb d'anciens insurgés originaires du sud. Le centre de Damas a également été le théâtre d'une série de fusillades motorisées et d'attentats à la bombe ciblés, comme l'ont été plusieurs zones dans la province de Deir ez-Zor (qui est contrôlée par le régime).

On a pu établir des liens entre la quasi-totalité des attentats et les prémices de l'insurrection anti-régime de 2011 et 2012, preuve que la ferveur révolutionnaire est encore particulièrement vivace –quoique plus minoritaire, avec des moyens diminués.

Pour l'heure, le régime (et ses soutiens russes et iraniens) ne semble pas avoir mis en place de stratégie particulière pour étouffer ces premiers signes de résistance armée dans les régions censées avoir déposé les armes. Si l'insurrection continue de couver dans l'indifférence générale, l'instabilité du pays ne pourra que s'aggraver.

Hostilités géopolitiques

Le régime de Damas contrôle près de 62% du territoire syrien –ce qui signifie que 38% du pays demeurent hors de sa portée. Ces 38% sont contrôlés par des acteurs syriens fortement influencés par (et dépendant directement de l'aide de) gouvernements étrangers.

Les États-Unis et sa coalition anti-Daesh contrôlent 28% du territoire à l'est et au nord-est. La Turquie domine les 10% restants (nord d'Alep, nord-ouest syrien). L'implication de la Turquie et des États-Unis a ouvert la voie à plusieurs conflits inter-étatiques et intra-étatiques: Kurdes contre Arabes; opposition contre Forces démocratiques syriennes; États-Unis contre l'Iran, la Russie, le régime syrien et (peut-être) la Turquie; le régime contre le reste du monde.

Dans cette phase post-Daesh, qui voit tous les acteurs étatiques tenter d'étendre, de renforcer ou de consolider leur zone d'influence en Syrie, on observe l'apparition de nouvelles lignes de faille. L'espoir de voir certains de ces conflits trouver une résolution n'est donc guère permis.

La Turquie est peu encline à relâcher son emprise sur les régions qu'elle contrôle, malgré la résistance acharnée que lui opposent les insurgés kurdes au nord d'Alep et à Afrin. Les États-Unis resteront eux aussi dans la région –à court terme, du moins. Certaines négociations de paix (entre les Forces démocratiques syriennes et Damas, par exemple) ont été suspendues, tandis que d'autres (comme celles entre les États-Unis et la Turquie) sont purement et simplement gelées. Aucune d'entre elles n'a réellement progressé.

Si les tensions entre les États-Unis et l'Iran s'aggravaient, Téhéran pourrait cibler les troupes américaines en Syrie.

Pendant ce temps, Israël continue de considérer comme une menace la présence de l'Iran non loin de ses frontières. Le pays a donc lancé plusieurs attaques en territoire syrien. La Russie a livré ses systèmes de défense sol-air S-300 au pouvoir syrien. Ils ont été déployés sur la base aérienne de Masyaf et sont visiblement opérationnels depuis février dernier. Ces mesures n'ont pas fait reculer l'armée israélienne qui poursuit ses interventions depuis lors. Le 30 juin au soir, elle a notamment frappé une dizaine de cibles liées à l'Iran et au Hezbollah à Homs et à Damas –son opération syrienne la plus importante depuis mai 2018.

La perspective d'une escalade accidentelle de la violence entre Israël et l'Iran est d'autant plus à craindre que Téhéran a récemment été accusé d'avoir attaqué des navires pétrolier, d'avoir abattu un aéronef américain sans pilote, d'avoir encouragé le bombardement (par une milice irakienne) de bâtiments liés aux intérêts américains en Irak et d'avoir aidé des insurgés houthis à organiser plusieurs attentats ayant touché des cibles saoudiennes.

Par ailleurs, si les tensions et l'hostilité entre les États-Unis et l'Iran venait à s'aggraver, Téhéran pourrait considérer les troupes américaines en Syrie comme des cibles faciles –ce qui pourrait bien avoir des conséquences désastreuses.

Sanctions et reconstruction

Outre les questions militaires et de sécurité, la Syrie est appelée à subir le contrecoups économique de ces huit années de conflit, qui a vu la violence du régime détruire la plupart des infrastructures-clé du pays, briser tout semblant d'unité nationale et ouvrir la porte à une campagne de sanctions conçues pour isoler le pays sur la scène internationale.

La plupart des ressources énergétiques et agricoles du pays sont sous le contrôle des FDS et de la coalition soutenue par l'Amérique. Par ailleurs, les sanctions pétrolières, les interdictions internationales et les actes de sabotage visant les oléoducs sous-marins de Syrie ont menacé les livraisons de pétrole iranien –le pétrole dont dépend le régime Al-Assad. Damas a été paralysée par une pénurie de carburant en avril dernier, l'Iran ayant été incapable de livrer son pétrole en Syrie cinq mois durant.

La corruption et la mauvaise gestion du régime sont sans doute les plus grandes sources de mécontentement économique à l'heure actuelle. La frustration et la colère populaire ont gagné en intensité dans les communautés loyalistes, et le prétendu «retour de la paix» n'a pas amélioré la situation économique des citoyen·nes syrien·nes, bien au contraire: elle a tendance à empirer. Les partisans du régime (et ceux qui le tolèrent) acceptaient de faire quelques sacrifices lorsque la guerre civile faisait rage, mais ils ont aujourd'hui de plus en plus de mal à accepter cette mauvaise qualité de vie. Ce mécontentement n'engendrera sans doute pas de mouvement comparable à la révolution de 2011, mais il constitue un dilemme existentiel pour le régime, qui peine à accorder ses ressources limitées avec les nombreuses exigences de sa base.

La situation syrienne dépend désormais de décisions prises à Damas, Moscou et Téhéran –pas à Washington.

Le processus de stabilisation devra surmonter un défi encore plus redoutable: la reconstruction du pays. En 2016, la Banque mondiale estimait son coût à 450 milliards de dollars en tablant sur un arrêt du conflit d'ici 2017, contre 780 milliards si le conflit prenait fin en 2021. Selon une estimation publiée par le site allemand Qantara, si la Syrie parvenait à recevoir une assistance record pour sa reconstruction (semblable à celle reçue par l'Afghanistan en son temps), le processus prendrait plus de cinquante années. Même dans des conditions «parfaites», l'envergure du défi serait vertigineuse.

Si l'on estime par exemple le coûts nécessaires aux chantiers de deux millions de domiciles syriens, il faudrait importer 25 millions de tonnes de ciment et 5 millions de tonnes d'acier, chaque année, dix ans durant. La Syrie ne dispose ni de l'argent, ni des infrastructures suffisantes (routes, ports, installations de transit) pour entreprendre une telle entreprise. Le simple mélange du ciment nécessiterait des quantités astronomiques d'eau importée. Étant donné les innombrables crimes de guerre et autres atrocités commises par le régime depuis 2011 et son opposition systématique aux efforts de médiation internationaux, les sanctions économiques qui pèsent sur le pays ne seront sans doute pas levées de sitôt.

Stagnation totale, destruction à grande échelle, crise économique, incompétence gouvernementale, instabilité grandissante, etc. Ces éléments engendrent toujours un écosystème favorable aux personnes mal intentionnées. Mieux vaut s'en souvenir.

Le statu quo finira par engendrer de la violence et de l'insécurité, quelle qu'en soit la forme: criminalité, seigneurs de la guerre, révoltes locales ou actions terroristes à plus grande échelle. La situation syrienne dépend désormais de décisions prises à Damas, Moscou et Téhéran –pas à Washington.

Retombées politiques

Les États-Unis et ses alliés ont des intérêts en Syrie, quoi qu'ils en disent. Ils n'ont aucune intention de s'en détourner, restent soucieux de leurs investissements, de leurs troupes ou de leurs projets diplomatiques. La défaite territoriale de l'État islamique et les bouleversements (apaisement relatif, transformation) de la guerre civile syrienne n'y changent rien.

Ils ont au contraire tout intérêt à redoubler d'efforts face aux nombreux défis et autres menaces auxquelles la Syrie est aujourd'hui confrontée. Ils commenceront sans doute par exploiter leurs leviers existants, afin d'imposer leurs conditions en cas de négociations. Le processus dit de Genève est peut-être bel et bien enterré, mais la perspective d'un accord négocié est encore envisageable –et doit être envisagée.

Les récentes rencontres entre la Russie et les États-Unis (à Sotchi, New York et Jérusalem) ont annoncé la couleur: le processus diplomatique sera certainement aussi complexe qu'essentiel. La Russie compte bien arracher un accord politique de grande ampleur avec le soutien des États-Unis. La bénédiction de Washington aura un prix. Les exigences de l'administration Trump quant à la Syrie ne sont absolument pas réalistes, notamment pour ce qui est du dossier iranien. Mais personnes ne s'attend à les voir figurer parmi les conditions préalables en cas de négociations avec Moscou.

Si les États-Unis abandonnent la Syrie à son désordre, ce chaos nuira à toute la communauté internationale.

Cette stratégie n'est pas spécialement aberrante, mais elle ne portera ses fruits que si les États-Unis doivent expliquer ce qu'ils comptent accomplir en Syrie et préciser comment il souhaite contribuer à cette entreprise.

En annonçant un retrait des troupes d'ici décembre 2018, Donald Trump avait provoqué un électrochoc. Depuis, les représentants du pays rechignent à évoquer la stratégie syrienne de l'Amérique en détail, de peur d'ouvrir la porte à une déclaration spontanée du président. Une inquiétude justifiée par l'instinct diplomatique de Donald Trump qui est des plus primaires.

Une chose est claire. Si les États-Unis abandonnent la Syrie à son désordre actuel, le chaos qui en découlera nuira à toute la communauté internationale. La prochaine fois qu'un tel cas de figure se présentera, il sera peut-être trop tard pour agir.

Cet article a initialement été publié sur le site Foreign Policy.

Charles Lister

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