Politique / Monde

Rapprocher les centres de détention américains des camps de concentration n'est pas un affront

Temps de lecture : 18 min

Le mémorial de la Shoah aux États-Unis a tort de s'indigner de la comparaison: imposer un tabou garantit que nous n'apprendrons jamais ce que nous avons besoin de savoir.

Des familles entassés dans le centre de détention pour migrant·es de McAllen, au Texas, le 10 juin 2019. | DHS / Office of the Inspector General / AFP
Des familles entassés dans le centre de détention pour migrant·es de McAllen, au Texas, le 10 juin 2019. | DHS / Office of the Inspector General / AFP

Un musée financé avec des fonds fédéraux est en train d'ordonner à la population américaine de ne pas réfléchir. Le 24 juin dernier, le United States Holocaust Memorial Museum a enjoint au public de ne pas établir de comparaison entre son sujet, d'autres événements historiques et le présent, fustigeant de façon implicite la députée Alexandria Ocasio-Cortez pour avoir qualifié les camps de détention américains de «camps de concentration». Ce faisant, il a vidé de son sens la devise «plus jamais ça» et fourni un alibi moral à une politique américaine oppressive.

Pour nous, Américain·es, il est important d'étudier la Shoah pour en tirer des leçons morales. Nous avons le choix d'en déduire soit que nous avons toujours raison, soit que nous devons exercer notre sens critique pour nous juger nous-mêmes à la lumière du passé.

Indispensables analogies

À première vue, le rejet par le musée des «analogies entre la Shoah et d'autres événements» peut sembler une tentative louable d'affirmer le caractère sans précédent du massacre de masse des Juifs et Juives d'Europe. En réalité, il rend impossible la transmission du poids de cette atrocité et il nous dégage, en tant que nation, de toute obligation de faire notre autocritique.

Les analogies ne sont pas d'impénétrables manœuvres: c'est le mode de fonctionnement de notre pensée. Chaque fois que quelqu'un vous demande un conseil sur une situation qui dépasse votre expérience personnelle, ou chaque fois que vous êtes confronté·e à un choix qui ne vous est pas familier, votre esprit établit des analogies avec ce que vous connaissez. Puis vous posez des questions qui vous permettent de clarifier les traits communs et les différences. Au bout d'un moment, vous avez compris et vous pouvez agir.

«Plus jamais ça» n'est rien d'autre qu'une invocation de ce processus. Nous partons de ce que nous savons du présent et remontons jusqu'aux années 1930 et 1940. Une fois que nous avons compris quelque chose sur l'histoire de la Shoah, nous revenons vers le présent et voyons des éléments qui nous auraient autrement échappé. Si nous en remarquons un dangereux, il nous faut agir. Parce que faute de faire cet effort, «plus jamais ça» se transforme en son contraire: «Ça ne peut pas arriver ici.»

Un outil pédagogique de base consiste à demander à quelqu'un de s'imaginer dans la peau d'une autre personne –au hasard, dans celle d'une adolescente juive qui se cache à Amsterdam pendant la guerre. C'est une analogie historique invoquée des millions de fois, et qu'une enseignante ou un guide de musée a forcément utilisée au moins une fois aujourd'hui.

Interdire les analogies prive les futures générations de se représenter la Shoah. Si un enfant américain peut s'identifier à Anne Frank, il peut tout aussi bien se demander ce que ça fait aux enfants migrants d'être séparés de leurs parents. Interdire les analogies, c'est interdire d'apprendre et bannir l'empathie. C'est, hélas, exactement ce dont il est question.

La nouvelle politique du musée a un prix: notre héritage intellectuel et moral. Plusieurs des grand·es intellectuel·les du siècle dernier étaient des rescapé·es de la Shoah qui se sont demandé ce que l'Holocauste signifiait pour l'histoire et pour le présent. Si nous rejetons les analogies, nous jetons à la benne la poésie de Paul Celan, la philosophie d'Hannah Arendt, l'éthique d'Emmanuel Levinas, le journal de Victor Klemperer et les romans de Vasili Grossman.

Journaliste de l'Armée rouge, ce dernier nous a livré des témoignages cruciaux sur le camp d'extermination de Treblinka. Est-ce que lui aussi doit être blacklisté pour nous avoir laissé un récit émouvant de la famine stalinienne en Ukraine et pour avoir comparé les deux?

La pensée élevée de ces rescapé·es et d'autres n'est pas la seule à naître d'analogies historiques impliquant la Shoah. Pour le meilleur et pour le pire, la politique américaine en dépend également.

Les mouvements pour la justice sociale et les droits civiques comprenaient des personnes juives qui pensaient pouvoir appliquer les leçons de la Shoah à l'Amérique, et des Afro-Américain·es qui voyaient dans l'Holocauste un exemple de politique impérialiste.

La guerre froide a été conduite sur la base d'une analogie: les États-Unis ne devaient pas apaiser Staline comme l'Europe avait apaisé Hitler. C'est sur la même analogie que la guerre en Irak a été conduite.

Les analogies, qu'elles soient instructives ou trompeuses, sont tout autour de nous. Dans les conversations, si elles sont sujettes à modification face à des preuves, elles peuvent s'avérer instructives. Mais un monopole sur l'interprétation historique revendiqué par une seule institution est une marque d'autoritarisme. C'est là que nous mènent le United States Holocaust Memorial Museum et les autres instances cherchant à imposer des tabous; c'est là qu'une démocratie ne doit pas aller.

Première étape vers bien pire

Le concept n'est pas que nous devons tous et toutes être d'accord avec Ocasio-Cortez lorsqu'elle déclare que «les États-Unis gèrent des camps de concentration à notre frontière sud». Le but des comparaisons historiques n'est pas de trouver deux événements parfaitement identiques –ce n'est pas possible–, mais d'apprendre à repérer les signaux alarmants.

Après tout, combien d'Américain·es savent que parmi les actes de violence commis par les nazis figurait la déportation de personnes juives considérées comme des migrant·es clandestin·es? Souligner ce fait aujourd'hui, c'est avancer une analogie qui se suggère toute seule, une fois que l'on connaît les faits. C'est l'un des dangers que l'on court quand on frappe les analogies du stigmate du tabou: cela garantit que nous n'apprendrons jamais ce que nous avons besoin de savoir.

La politique américaine choisit aujourd'hui d'infliger des violences à des gens qui n'ont pas la citoyenneté américaine. Nous soumettons les sans-papiers à des procédures interdites par le droit international, en premier lieu la détention, et nous leur refusons des droits garantis par notre propre Constitution, comme une application régulière de la loi. Ces mauvais traitements attirent l'attention par eux-mêmes.

Au centre de détention pour migrant·es de McAllen, au Texas, le 11 juin 2019. | DHS / Office of the Inspector General / AFP

En termes historiques, ce qui est inquiétant, c'est que le retrait de la protection de l'État peut être la première étape vers quelque chose de bien pire. Nous pensons –à juste titre– que la Shoah était une tentative de débarrasser la planète du peuple juif en le massacrant. Lors de sa mise en place, l'une des premières étapes d'importance a été la stigmatisation et la déportation des Juifs et des Juives n'ayant pas la nationalité allemande.

Le soir du 28 octobre 1938, les SS ont rassemblé environ 17.000 Polonais·es de religion juive et les ont expulsé·es en Pologne. Souvent, toute la vie de ces gens était en Allemagne, notamment celle des enfants, qui se considéraient allemands.

Voyez la famille Grynszpan. Leur fils adolescent, Herschel, était à Paris lorsque sa sœur Berta et ses parents ont été déportés. Le 3 novembre, il a reçu une carte de Berta: «Tout est fini pour nous.» Peu de temps après, Herschel a tiré sur un diplomate allemand, qui en est mort. À Berlin, Goebbels s'est servi de cet événement comme prétexte pour organiser la nuit de Cristal.

Il peut sembler valoir la peine de se demander où nous nous situons, par rapport à un scénario où la stigmatisation, la séparation des familles et la déportation conduisent à ce genre d'escalade.

La Shoah n'a pu se produire que lorsque la protection de l'État a été retirée à la communauté juive. Les assassinats qu'elle a subis ont davantage à voir avec l'absence d'État qu'avec les camps de concentration.

Près de la moitié des personnes juives assassinées l'ont été au bord de fosses creusés à proximité de leur domicile. La grande majorité de ces gens n'avaient jamais vu un camp de concentration. Mais certains de leurs bourreaux oui, en tant que gardes.

Un camp de concentration est un lieu sans droit, et la SS était une institution qui existait au-delà de la loi, dans un monde plus ténébreux défini par l'idéologie raciale nazie. Les massacres de masse ont été possibles lorsqu'une institution ne répondant à aucune loi s'est mise à opérer dans la vaste zone de non-droit créée par l'Allemagne en Europe de l'Est.

Ce cas extrême enseigne une leçon à portée générale: l'État de droit doit prévaloir partout, et l'état d'exception être maintenu à un minimum absolu.

Promesse de confiture

Fin 1941, le régime allemand a mis au point une nouvelle méthode d'industrialisation du meurtre: l'exposition forcée aux gaz d'échappement. Plutôt que d'être fusillé·es, comme les Juifs et Juives soviétiques, leurs coreligionnaires de Pologne seraient asphyxié·es.

À Bełżec, Sobibór et Treblinka, les membres de la communauté juive apatride, enfermé·es dans des ghettos dans l'attente d'une déportation qui ne se produirait jamais, furent envoyé·es dans des centres d'extermination.

À l'été 1942, la direction SS conclut que la nourriture consommée par les personnes juives travaillant dans le ghetto de Varsovie avait davantage de valeur que le travail forcé qu'elles fournissaient. Faméliques, elles furent attirées jusqu'au site de transport par la promesse qu'on leur donnerait du pain et de la confiture.

Oui, il y avait de la confiture dans la Shoah –dans l'esprit épuisé des supplicié·es. En vous y prenant petit à petit, vous pouvez peut-être comprendre cette histoire depuis la perspective des victimes, parce que vous aussi, vous êtes capable d'imaginer la confiture. Vous avez une idée de ce qu'est le travail, et de ce qu'est la faim. Vous pouvez vous demander ce que ça fait d'avoir très faim après plus d'un an de travail forcé.

Vous pouvez comprendre Bluma Bergman lorsqu'elle se rappelle qu'en 1942, les affamé·es du ghetto de Varsovie auraient fait n'importe quoi pour un peu de nourriture, «même si vous savez que vous alliez être tué».

Sachant ce que c'est que d'avoir envie d'un peu de pain et de confiture, vous pouvez essayer d'évoquer au moins un des horribles détails de cette abominable histoire. Mais vous ne le pouvez qu'avec l'aide d'analogies, de faits et d'empathie.

Si on ne réfléchit pas, on ne voit pas à quel moment on peut se tromper. L'année dernière dans l'Ohio, l'État d'où je viens, les services de l'immigration (ICE) ont attiré, en leur faisant miroiter la perspective de manger des beignets, des migrant·es manquant de nourriture dans un lieu où ils les ont ensuite arrêté·es. Ils se sont emparés des mères de famille et ont abandonné leurs enfants.

Si ce n'est pas exactement la même chose que d'utiliser de la confiture pour faire venir des gens sur l'Umschlagplatz, nous n'avons aucune fierté à en tirer. En 2018 comme en 1942, nous avons affaire au même genre de démarche mentale, qui consiste à piéger des personnes en souffrance avec du sucre. On peut passer la journée à insister sur les différences entre les deux situations, mais au bout du compte, il y a de quoi avoir honte.

Outre les chambres à gaz, les principaux instruments utilisés pour tuer les Juifs et les Juives furent des armes à feu et des moteurs à combustion interne. Se représenter ces outils de mort est un autre moyen de commencer à réfléchir rétrospectivement.

Vous avez peut-être déjà manipulé une arme à feu, donc vous êtes capable de vous représenter ce que cela signifie d'en utiliser une contre des enfants.

Vous avez probablement déjà appuyé sur un accélérateur et expulsé des fumées toxiques dans l'air, donc vous êtes capable d'imaginer ce qu'il se passe lorsque des gaz d'échappement sont libérés dans un espace clos renfermant des êtres humains.

Ces outils physiques à l'esprit, vous pouvez vous demander: que faudrait-il pour que des gens comme moi commettent ce type de meurtres, pour qu'ils dévoient la fonction de ces objets familiers? Ou plus modestement: dans quelles conditions ferions-nous des choses qui dans une vie normale seraient considérées comme inacceptables?

C'est là que nous devrions nous demander où mène le fait de travailler dans des zones légalement grises comme nos centres de détention. Ce ne sont pas les zones de non-droit qu'étaient les camps de concentration, mais ils ont banalisé d'évidentes violations des droits humains et privent de conscience morale une partie de nos compatriotes –ou en tout cas les placent dans des situations où leurs pires instincts peuvent s'épanouir.

Certains hommes, par exemple, semblent penser qu'il faudrait violer des députées. Isolément du reste, c'est un signe précurseur de la manière dont les actes dénués de tout droit dans une zone confinée encouragent une vision du monde empreinte d'illégalité.

Fouille de migrant·es avant leur transfert au centre de détention de McAllen, le 2 juillet 2019 à Los Ebanos, au Texas. | John Moore / Getty Images / AFP

Réfléchir rétrospectivement ne fait de vous ni un bourreau, ni une victime. Nous préférons toujours nous placer du côté des victimes; ainsi, chaque fois que quelqu'un nous lie à une référence à la Shoah, nous défendons par réflexe notre innocence.

C'est exactement ce qui se produit à l'heure actuelle: l'une de nos institutions officiellement chargées de préserver la mémoire est en train de défendre notre innocence en nous traitant comme les victimes offensées.

Mais la leçon morale à tirer de la Shoah, ce n'est pas que vous risquez d'être une victime. C'est qu'il existe un danger que nous ignorions les victimes. Ou que nous les tourmentions. Ou pire.

Émotion et conceptualisation

Le tabou de l'analogie est souvent présenté comme une marque de respect envers les survivant·es. C'est ainsi, par exemple, que la députée Liz Cheney a voulu faire honte à Alexandria Ocasio-Cortez.

Utiliser les survivant·es de cette manière revient pourtant à les faire taire, juste au moment où l'on commence à entendre leurs voix. Lorsque l'Allemagne de l'Ouest a débattu de l'héritage de la Shoah à la fin des années 1980, l'opinion prédominante était que les voix juives ne pouvaient qu'ajouter de l'émotion.

Ce que nous avons découvert depuis, à mesure que le recours aux témoignages devenait la norme dans les années 1990 et que les archives d'Europe de l'Est s'ouvraient, c'est que les voix juives ajoutent des faits, de la perspective et une possibilité de réflexion.

Rejeter les analogies historiques revient à disqualifier les souvenirs des personnes les plus directement concernées, de la communauté juive elle-même.

Aujourd'hui, nous pouvons croire que nous savons ce qu'a été la Shoah, mais les survivant·es ne pouvaient communiquer que dans des termes hérités du passé.

Des Juifs soviétiques ont parlé de terreur stalinienne. En Pologne, les victimes se sont souvenues des pogroms. Les rabbins ont rappelé à leurs congrégations les souffrances bibliques. En 1941 et en 1942, dans l'Union soviétique occupée, les fusillades publiques étaient associées à Yom Kippour.

Ce ne sont que des analogies imparfaites, puisque toutes les analogies le sont. Et pourtant, ce type de tentatives de donner un sens à des choses qui n'étaient pas familières a généré un vocabulaire d'expérience qui a permis aux Juifs et aux Juives de décrire la Shoah.

Après la guerre, les survivant·es ont continué –et continuent– à utiliser des analogies historiques. Une rescapée peut parvenir à comprendre le génocide au Cambodge à partir de sa propre expérience, ou se demander si nous avons suffisamment appris de la Shoah.

D'autres tireraient des leçons différentes, comme celle du sionisme. Si pour l'historien français Jules Michelet, la nation était un plébiscite quotidien, Israël est une analogie quotidienne.

Nous avons besoin d'analogies pour appréhender les faits et faire l'expérience de l'empathie. Mais nous en avons également besoin pour pratiquer la pensée conceptuelle, notamment sur la Shoah.

Les concepts que nous utilisons aujourd'hui sont nés d'analogies historiques. L'expression «épuration ethnique» a été créée par les bourreaux serbes pour décrire leurs propres pratiques au début des années 1990; aujourd'hui, nous l'utilisons pour faire référence à ce même genre d'actes perpétrés avant et après.

Le terme «génocide» a été forgé après la Shoah par le survivant juif Raphael Lemkin, dans un corpus qui regorge d'analogies et de comparaisons historiques, afin de décrire des tentatives de détruire une culture par la violence ou d'autres moyens.

Le mot hébreux «Shoah», qui s'est répandu après le documentaire de 1985 de Claude Lanzmann, fonctionne par analogie: c'est «la catastrophe qui vient de loin» dont Dieu menace les Juifs dans Ésaïe 10:3.

La même chose est valable pour «holocauste». À l'instar de nombreux termes qui nous semblent aller de soi aujourd'hui, il est né d'une série de rencontres avec le passé. En grec ancien, le mot dont est issu «holocauste» signifiait une offrande brûlée. Au début de l'époque moderne en Europe, il renvoyait à la mort des êtres humains par le feu. Au XIXe siècle, le massacre de masse de la communauté juive européenne.

L'une des raisons pour lesquelles le mot «holocauste» a une force si particulière en anglais américain, c'est parce que pendant la guerre froide, avant que l'Holocauste juif ne devienne un élément central de la mémoire américaine, nous utilisions ce mot dans le sens d'«holocauste atomique». Nous avons glissé de l'un à l'autre quasiment sans anicroche, tout en préservant le sens de «pire chose imaginable».

Similitudes avec les ghettos

Décréter qu'il est tabou de discuter des camps de concentration est encore plus grotesque que de le faire pour la Shoah, car cela déplace un voile couvrant l'Europe pendant la guerre pour le faire tomber sur toute l'histoire du monde moderne. Rejeter toutes les références aux camps de concentration revient à oublier l'impérialisme européen, l'Union soviétique et la Chine contemporaine.

Soit dit en passant, personne n'a paru se formaliser lorsque Anne Applebaum, éminente historienne du communisme, a de façon très réfléchie appliqué la phrase «plus jamais ça» à la Chine. Les violations des droits humains en Chine s'exercent sur une échelle radicalement différente de ce qu'il se passe en Amérique, et Applebaum a raison de dire qu'elles méritent davantage d'attention. Mais il n'est pas logique d'appliquer des termes historiques à d'autres tout en insistant pour dire qu'il est impossible de le faire chez nous.

Plus nous avons de points de référence, plus nous pouvons nous faire une image complète des risques que nous courons. Sous certains aspects, les centres de détention sont comme des camps de concentration: ils sont cachés au public et soumis à un régime de droit minimal.

Ils en diffèrent –en tout cas selon le concept allemand et soviétique– dans le sens où leur objectif initial n'est pas d'isoler une partie des citoyen·nes des autres pendant des durées déterminées et dans des zones de non-droit définies d'un point de vue territorial.

Les spécialistes de l'impérialisme, qui ont un point de vue plus large, peuvent ne pas être d'accord avec moi et ont peut-être raison –tout comme Ocasio-Cortez a peut-être raison.

Sous un certain angle, nos centres de détention rappellent aussi les ghettos: ils séparent physiquement des autres les personnes qui bénéficient le moins de la protection de l'État, ils concernent des familles entières –et impliquent souvent la séparation de leurs membres– et ils dépendent d'une société qui accepte de dénoncer ses voisins.

Fouille de migrants avant leur transfert au centre de détention de McAllen, le 2 juillet 2019 à Los Ebanos, au Texas. | John Moore / Getty Images / AFP

À leur création, les camps de concentration allemands étaient utilisés afin de punir les gens pour leurs opinions politiques, puis pour leurs comportements sociaux, et c'est seulement plus tard, après cette première déportation en 1938 et la nuit de Cristal, qu'ils ont servi à punir un groupe défini par son origine. Le même genre de schéma est valable, en gros, pour les camps de concentration soviétiques.

Nos centres de détention ont été ethniques dès le départ, et c'est bien ainsi qu'ils sont envisagés par le public. En ce sens, ils ressemblent davantage à des ghettos. Tout comme eux, ils créent des opportunités malsaines permettant à des entreprises privées de faire du profit.

Contrairement aux ghettos de l'Europe nazie, ils ne servent pas la vision terrifiante de l'élimination physique de toute une société. En revanche, ils servent une politique de division binaire dans laquelle nous sommes les bons qui obéissent aux lois, et les autres les méchants qui les violent.

L'aspect le plus orwellien de la position du mémorial est peut-être qu'il tente d'interdire une opération mentale saine à laquelle l'esprit humain se livre par réflexe: apprendre.

Aucune analogie avec les années 1930 ou 1940 ne sera jamais parfaite –si c'était le cas, ce ne serait plus une analogie–, mais tant que nous travaillons ensemble de bonne foi, la gamme de nos connaissance et de notre empathie s'étend, et l'effort mental nécessaire pour apprendre du passé peut aider à créer un meilleur avenir.

Plus nous en apprenons sur la Shoah, plus nous comprenons qu'il s'agit d'une horreur sans précédent. Plus nous en savons sur cette horreur sans précédent, plus notre clairvoyance s'affûte face aux défis d'aujourd'hui, et plus nous avons de chances d'éviter des catastrophes futures.

Les problèmes commencent quand nous interprétons le passé pour prouver notre innocence, avancer que les horreurs du passé démontrent notre rectitude morale actuelle et que nos actes sont par conséquent toujours justifiés.

Sens des responsabilités

Nous avons une obligation, lorsque nous disons «plus jamais ça», et c'est de nous demander ce que les États-Unis ont fait la dernière fois. Quand nous utilisons le souvenir de la Shoah pour flatter notre propre moralité, nous considérons comme une évidence que dans les années 1930, nous avons fait ce qu'il fallait faire. Ce n'est pas vrai.

Nous avons noué des relations diplomatiques avec l'Union soviétique fin 1932, au moment où Staline plongeait l'Ukraine dans la famine. Hitler louait nos politiques d'immigration et nos lois Jim Crow. Une bonne partie des reportages américains sur le Führer étaient plutôt admiratifs.

Des adeptes de la devise «America First» souhaitaient une alliance avec les nazis pour protéger la population blanche de toutes les autres, à l'image de Charles Lindbergh. La communauté juive aux États-Unis hésitait à parler de l'oppression de leurs coreligionnaires d'Europe, de peur qu'un retour de bâton antisémite ne diminue les probabilités que les États-Unis entrent dans la guerre.

Les États-Unis sont entrés en guerre, mais pas pour sauver les victimes de la Shoah. Le jour du Débarquement, elle était largement terminée. Les soldats américains ont libéré des camps abominables, comme Mauthausen, mais ils n'ont jamais vu les usines d'extermination ou les fosses de la mort.

Comme le comité présidentiel d'Elie Wiesel l'avait rappelé lorsqu'il avait recommandé la création de l'United States Holocaust Memorial Museum, la réalité de base était «l'absence de réaction américaine», à une époque où l'émigration aurait pu sauver des millions de vies.

Dans les débats publics de la fin des années 1930, la détresse spécifique de la communauté juive n'inquiétait pas grand monde. Un député américain s'était vanté d'avoir «réussi à empêcher d'ouvrir grand le pays à la racaille et aux réfugiés» en arrêtant une «invasion d'étrangers». D'autres avaient rejeté une proposition de recueillir un nombre limité d'enfants juifs réfugiés venus d'Allemagne, en suivant la logique de «l'Amérique et les Américains d'abord». Quoi que «plus jamais ça» veuille dire, cela ne peut pas signifier que nous utilisions aujourd'hui les mots que nous avons utilisés à l'époque.

«Plus jamais ça» signifie accepter que l'histoire puisse nous mettre mal à l'aise. Parce que les analogies sont indispensables, toute tentative de les interdire a une signification bien particulière: c'est une défense de la complaisance, quand la critique est nécessaire. Lorsque la comparaison historique est supprimée, nous n'avons plus de réflexion politique: nous avons des tabous. Nous n'avons plus de société civile, mais un conformisme autoritariste.

Indignée, Liz Cheney a utilisé les personnes juives assassinées dans les années 1940 comme un bouclier rhétorique contre les violations des droits humains américains; dans sa déclaration de rejet des analogies, le musée s'est servi de ces mêmes assassinats comme d'un bouclier rhétorique pour défendre la position déraisonnable de Cheney.

En réalité, le musée ne résistait pas à toutes les analogies historiques. Il approuvait implicitement notre analogie américaine officielle: celle qui dit que comme nous avons joué les gentils à l'époque, nous sommes les gentils aujourd'hui –et d'ailleurs pour toute l'éternité, quoi que nous fassions.

La position du musée s'oppose à toutes les autres analogies, dont celles qui nous aident à faire preuve d'empathie, à prendre du recul et à agir. Cela revient à défendre le statu quo, aussi loin que la situation dégénère.

Et quel est-il au juste, ce statu quo? Que sommes-nous en train de faire, nous les Américain·es, en 2019, à la frontière, dans nos centres de détention et dans nos villes? Malgré des récits précieux livrés par des avocat·es et des médecins, la population en général ne semble pas savoir –tout comme personne ne semblait se faire une idée claire des camps ou des ghettos dans les années 1930 et 1940.

Dans un pays libre, tout le monde devrait pouvoir visiter les centres de détention que nous finançons avec l'argent de nos impôts. C'est mauvais signe pour notre démocratie que ce ne soit pas possible. Les journalistes se voient interdire l'accès à ces complexes, et même les membres du Congrès doivent prévenir deux semaines à l'avance.

Quel genre de conditions, exactement, nécessitent de telles restrictions d'accès? C'est maintenant qu'il nous faut le savoir, et ne pas attendre que nos enfants et nos petits-enfants nous le demandent.

En attendant, que le musée retire sa déclaration, afin que nous puissions réfléchir ensemble, à la fois du passé que nous partageons et de l'avenir que nous devons construire ensemble.

Cela peut paraître dérisoire: une toute petite déclaration fait par un seul musée. Mais les mots sont importants, et les mots sur la Shoah dans la bouche d'une institution gardienne de son histoire le sont tout particulièrement.

Quand des crimes sont commis en notre nom, les mots peuvent faire obstacle à notre sens des responsabilités. Le musée est en train d'utiliser des mots pour transformer les crimes d'hier en excuses d'aujourd'hui, ouvrant ainsi la voie aux horreurs de demain. Ce n'est pas parce que la prochaine atrocité sera différente de la dernière qu'il faut la laisser se produire. Elle sera de notre fait, et nous aurons reçu l'alerte.

Timothy Snyder Professeur d’histoire

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