Santé / Culture

La psychochirurgie ne s'est pas arrêtée au pic à glace

Temps de lecture : 4 min

De la très barbare lobotomie aux techniques prometteuses de stimulation cérébrale, la médecine cherche depuis les années 1930 à traiter les maladies mentales en touchant à notre cerveau.

Le Dr Walter Freeman, accompagné du Dr James W. Watts, étudie une radio avant de réaliser une lobotomie. Photo du Saturday Evening Post du 24 mai 1941. | Studio Harris & Ewing via Wikimedia Commons
Le Dr Walter Freeman, accompagné du Dr James W. Watts, étudie une radio avant de réaliser une lobotomie. Photo du Saturday Evening Post du 24 mai 1941. | Studio Harris & Ewing via Wikimedia Commons

Actuellement au cinéma, le film The Mountain nous rappelle ce geste d'un autre temps qu'est la lobotomie. Son réalisateur Rick Alverson embarque le public sur les traces d'un personnage, incarné par Jeff Goldblum, évoquant le Dr Walter Jackson Freeman.

Le road-movie suit le périple du neurologue, qui sillonna les États-Unis à bord de sa «lobotomobile» –comme le véhicule fut baptisé a posteriori–, armé de son pic à glace, dans les années 1950 et 1960. Véritable prophète de la lobotomie, il en revendiqua à lui seul plus de 3.500.

D'un point de vue médical, la lobotomie est une opération de neurochirurgie consistant à déconnecter le lobe frontal du reste du cerveau en sectionnant les neurones qui l'y rattachent.

Freeman popularisa une technique particulière, qui passait juste au-dessus de l'œil: la lobotomie transorbitaire. Pratiquée de la sorte, l'opération ne prenait que quelques minutes.

Si elle apparaît aujourd'hui comme l'une des pires monstruosités de la médecine, la procédure était à l'époque présentée comme un progrès.

Nobel de la honte

Chaque année en décembre, mois de la cérémonie des Nobel, des articles sont publiés sur les pires controverses de l'histoire du prix. Figure toujours en tête le «Nobel de la honte» reçu en 1949 par Egas Moniz, inventeur de la lobotomie en 1935.

Le neurologue portugais, par ailleurs inventeur de l'angiographie cérébrale, était alors considéré comme un précurseur: la lobotomie était la première tentative de traiter des patient·es jusque-là cantonné·es à l'isolement, notamment les psychotiques.

Le neurochirurgien Marc Lévêque a consacré un livre à la psychochirurgie (la chirurgie pour soigner des troubles mentaux) intitulé La chirurgie de l'âme. Il résume bien la situation: «En cette année 1935, qu'a-t-on finalement d'autre à proposer à tous ces malades gravement atteints? L'internement à vie, l'hébétude du bromure voire des thérapies de choc comme les comas par hypoglycémie –ces fameuses cures de Sakel– ou bien des crises d'épilepsie provoquées par un médicament, le Cardiazol…»

La lobotomie, elle, permet de calmer les états d'agitation psychotique et donc aux patient·es de passer d'une hospitalisation à vie à un retour à la maison.

Mais comme souvent en médecine, lorsqu'une technique semble fonctionner et qu'il n'existe aucune alternative thérapeutique, elle est utilisée à outrance –d'autant qu'à l'époque, les institutions de contrôle sont peu nombreuses. De nombreux enfants jugés simplement trop agités subissent l'opération.

Alternatives plus sûres

Un problème majeur apparaît vite: les séquelles de la lobotomie sont parfois terribles et irréversibles. Dès le début, des critiques sont émises contre une technique jugée trop grossière, qui a des répercussions neuropsychologiques graves et entraîne une altération de la personnalité.

Incontinence urinaire, égocentrisme, indifférence, puérilité du malade et baisse dramatique du QI: le syndrome post-lobotomie est particulièrement lourd.

«Nous sommes en train de remplacer des psychoses par des déficiences mentales», s'alarme alors le Dr Hoffman, psychiatre en chef du service des anciens combattants aux États-Unis.

L'une des personnes lobotomisées les plus célèbres est Rosemary Kennedy, la sœur aînée de JFK. Opérée à 23 ans par le Dr Freeman pour des troubles du comportement, elle passa le reste de sa vie en institution.

Même l'inventeur de la procédure reconnaît ses limites. Lors de la Conférence internationale de psychochirurgie à Lisbonne en 1948, Moniz déclare: «Je ne sais ce qu'il adviendra de la leucotomie cérébrale [l'autre nom de la lobotomie, ndlr] comme traitement. Il est probable que, tôt ou tard, elle soit remplacée par des méthodes meilleures et plus sûres.»

C'est effectivement ce qui arrive, quelques années plus tard. La découverte des neuroleptiques va sonner le glas de la lobotomie. En 1951, le chirurgien français Henri Laborit identifie le premier d'entre eux, la chlorpromazine, efficace pour traiter les psychoses.

Cette découverte-là aurait bien mérité le prix Nobel: les neuroleptiques vont révolutionner la psychiatrie, au même titre que les antibiotiques ont transformé la prise en charge des maladies infectieuses.

Ce moment de l'histoire de la psychiatrie, marqué par l'apparition des neuroleptiques comme alternative à la lobotomie, est bien illustré par le film Shutter Island. Le film The Mountain se situe lui aussi à cette époque: sa fin correspond à l'arrivée des médicaments rendant la lobotomie obsolète.

Le Dr Freeman continua cependant à réaliser l'opération jusqu'en 1967, date à laquelle une patiente qu'il lobotomisait pour la troisième fois décéda des suites d'une hémorragie intracrânienne. Le lobotomiste fut alors interdit d'exercice et la technique progressivement interdite dans la plupart des États américains.

Retour en grâce

L'histoire de la psychochirurgie aurait pu s'arrêter là. Il faut dire qu'outre ses dérives, la lobotomie touchait au tabou d'une approche anatomique de la psychologie. Pourtant, la discipline a fait un grand retour dans les années 1980-1990, avec la mise au point de la stimulation cérébrale profonde.

Cette technique, utilisée pour la première fois au CHU de Grenoble en 1987, est d'une efficacité quasi miraculeuse sur certain·es patient·es souffrant de la maladie de Parkinson.

La méthode consiste à implanter dans le cerveau une électrode envoyant une stimulation électrique de faible intensité. Son indication s'étend aujourd'hui à certains troubles psychiatriques comme les TOC sévères, et pourquoi pas demain aux dépressions résistantes.

Aux États-Unis, des opérations telles que la cingulotomie sont parfois pratiquées pour les TOC résistants aux traitements, après un repérage par IRM.

De même, l'électroconvulsivothérapie –mieux connue sous le nom d'électrochocs–, un temps condamnée pour son utilisation abusive, connaît désormais un retour en grâce. Pratiquée dans de bonnes conditions et pour de bonnes raisons, elle donne des résultats impressionnants, notamment dans les cas de dépressions résistantes.

De nouvelles techniques de neuromodulation, à l'image de la stimulation magnétique transcrânienne répétitive, interviennent également directement sur le cerveau, mais sans être invasives.

En devenant plus précise et plus éthique, la psychochirurgie pourrait avoir de beaux jours devant elle. «L'avenir dans ce domaine s'annonce plutôt enthousiasmant pour les malades, note le Dr Marc Lévêque. Encore faudra-t-il rester vigilant, pour ne pas sombrer dans les dérives de la psychochirurgie de la première génération.»

Clément Guillet Médecin psychiatre et journaliste

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