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L'extrême droite grecque ne disparaît pas, elle se recompose

Temps de lecture : 8 min

Le parti néonazi Aube dorée n'a pas réussi à se maintenir au Parlement lors des élections législatives du 7 juillet. Cela ne doit pas occulter la présence de l'extrême droite au sommet de l'État.

Le nouveau Premier ministre grec, Kyriakos Mitsotakis, le soir des élections légistlatives le 7 juillet 2019 à Athènes. | Louisa Gouliamaki / AFP
Le nouveau Premier ministre grec, Kyriakos Mitsotakis, le soir des élections légistlatives le 7 juillet 2019 à Athènes. | Louisa Gouliamaki / AFP

Le suspense a duré jusque tard dans la soirée du 7 juillet. Avec 2,93% des suffrages récoltés aux élections législatives, Aube dorée a finalement échoué à atteindre la barre des 3% nécessaires pour entrer à la Voulí, le Parlement grec. Un soulagement après sept années de présence du parti néonazi sur les bancs de l'hémicycle.

Longtemps groupuscule semi-clandestin, Aube dorée était entré au Parlement en 2012 à la faveur de la crise économique et sociale. Surfant sur le désespoir d'une population asphyxiée par des mesures d'austérité et rejetant la culpabilité sur les étrangers venus manger le pain des Grecs, le parti fondé par Nikólaos Michaloliákos obtenait près de 7% des voix et dix-huit sièges aux élections de juin 2012.

Trois ans plus tard, le parti néonazi réitérait son score aux législatives de septembre 2015, et maintenant une présence importante au sein de la Voulí.

Une libération de la parole raciste et des succès électoraux qui ont donné à ses sympathisants un sentiment de puissance et d'impunité. Durant cette période, les attaques contre des immigrés, des militants de gauche et des centres sociaux se sont multipliées et deux personnes ont été assassinées en 2013: Shahzad Luqman, travailleur immigré pakistanais de 27 ans, et Pávlos Fýssas, rappeur antifasciste de 34 ans.

Plus grand procès politique du pays

Le meurtre du jeune homme grec finit par ouvrir les yeux de ceux qui feignaient ne pas savoir ce que représente Aube dorée. Une enquête est ouverte, des arrestations ont lieu, et le 20 avril 2015 s'ouvre le plus grand procès politique du pays, visant à démontrer le fonctionnement d'Aube dorée en organisation criminelle: soixante-neuf personnes sont jugées, dont le leader du parti et plusieurs cadres.

S'il n'est pas fini, «le procès a joué un rôle fondamental dans la chute d'Aube dorée», estime Dimitris Psarras, journaliste spécialiste de l'extrême droite et auteur de Aube dorée – Le livre noir du parti nazi-fasciste grec. «Le soutien mais aussi l'organisation du parti ont été ébranlés par quatre années de procès», détaille-t-il.

«Tous les électeurs ne participaient pas au caractère violent et tous n'étaient pas identifiables au nazisme.»
Dimitris Psarras, journaliste

Le parti a perdu plus de la moitié de son électorat entre 2015 et 2019, échouant à maintenir des député·es au sein du Parlement grec, et voit l'organisation imploser. Plusieurs cadres prennent leurs distances, comme Ioannis Lagos, eurodéputé, qui vient d'annoncer quitter Aube dorée. Les ancien·nes député·es perdent leur immunité et en l'absence d'un soutien populaire, «chacun essaye de sauver sa peau» selon le journaliste.

Il poursuit: «L'électorat de 7% ne représentait pas un solide mouvement. Tous les électeurs ne participaient pas au caractère violent et tous n'étaient pas identifiables au nazisme, mais ils considéraient que c'était important qu'un tel parti entre au parlement pour secouer le système politique» dans une période de crise.

Sa stabilisation et le retour au bipartisme autour d'un grand parti de droite, la Nouvelle Démocratie, et d'un parti dit de gauche radicale, Syriza, laisse moins d'espace d'expression à une formation se présentant comme antisystème.

C'est l'avis de Dimitris Kousouris, historien à l'Université de Vienne et auteur de plusieurs ouvrages sur le fascisme en Grèce. Les résultats aux élections législatives du 7 juillet, remportées par la Nouvelle Démocratie (39%) devant Syriza (31%), traduisent «une stabilisation de deux pôles principaux. Dans cette situation, la classe politique n'a pas besoin d'un parti comme Aube dorée», analyse l'historien.

Droite et extrême droite, liens ininterrompus

Mais pour Dimitris Kousouris, ces résultats et la quasi-disparition du parti néonazi ne signifient «certainement pas la fin de l'extrême droite en Grèce». Plutôt une adaptation, une recomposition tout au plus.

«Une partie de l'électorat d'Aube dorée s'est tournée vers la Nouvelle Démocratie», note l'universitaire, expliquant ce virage par les liens historiques et continus entre le grand parti de la droite et les différents courants d'extrême droite du pays depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Celle-ci marque le début de la guerre civile (1946-1949) et ouvre une longue période d'instabilité politique en Grèce. Le Front de libération nationale (EAM), puissant mouvement de résistance sous l'Occupation fondé par les communistes, s'oppose aux troupes alliées, royalistes et britanniques puis américaines, soucieuses d'empêcher les communistes de prendre le pouvoir. Elles s'appuient sur des milices d'extrême droite et collaborationnistes pour défaire les forces de gauche et introduire une monarchie parlementaire.

Le bilan est lourd (150.000 morts) et laisse de profondes séquelles dans le fonctionnement du système politique grec.

L'Union nationale radicale (ERE), ancêtre de la Nouvelle Démocratie, est créée en 1956 par le Premier ministre Konstantínos Karamanlís. «Après la guerre civile, la droite intègre au sein de l'appareil d'État des personnalités farouchement anticommunistes et de nombreux éléments d'extrême droite», raconte Dimitris Kousouris.

Et dans une période où la polarisation politique reste très forte, le Parti communiste interdit et de nombreuses organisations de gauche réprimées, le Premier ministre «n'est pas toujours capable de contrôler ces éléments». L'assassinat de Grigóris Lambrákis, député de la Gauche démocratique unie (EDA), en mai 1963 l'illustre.

Cette complaisance du grand parti de la droite républicaine envers l'extrême droite se poursuit après la dictature des colonels (1967-1974). «À la chute des colonels, il y a pratiquement une impunité généralisée, ajoute Dimitris Kousouris. L'épuration de l'appareil d'État est très partielle, et à l'exception de quelques procès, la structure est restée intacte.»

La Nouvelle Démocratie remplace l'Union nationale radicale en 1974, mais l'intégration en son sein d'éléments d'extrême droite ne s'interrompt pas.

Sur les cendres du LAOS

Aujourd'hui, «le parti veut créer un bloc assez large avec toutes les forces conservatrices et nationalistes, et on y retrouve plusieurs politiciens d'extrême droite», explique l'universitaire.

Parmi eux, Spyrídon-Ádonis Georgiádis, vice-président de la Nouvelle Démocratie et tout juste nommé ministre de la Croissance et des investissements dans le nouveau gouvernement de Kyriakos Mitsotakis. Il animait pendant longtemps des émissions de télévision pour le compte du LAOS (Alerte populaire orthodoxe), parti nationaliste d'extrême droite fondé en 2000 par Georgios Karatzaferis, ancien de la Nouvelle Démocratie. Et si Spyrídon-Ádonis Georgiádis a fait le chemin inverse en 2012, après les échecs électoraux du LAOS, son passage au parti traditionnel relève plus d'une stratégie carriériste.

Il est l'auteur d'un livre sur «les mythes de l'homosexualité dans la Grèce antique», réfute la répression meurtrière de l'École Polytechnique en novembre 1973, et fait une fixation sur les Juifs.

Saluts nazis, négationnisme et xénophobie ont longtemps accompagné la carrière politique du nouveau ministre de l'Agriculture.

Outre ses déclarations outrancières, sa maison d'édition a publié un pamphlet antisémite, Juifs: toute la vérité, écrit par Konstandínos Plévris, grand idéologue néofasciste et théoricien de la dictature des colonels –dont le fils vient d'être élu député pour la Nouvelle Démocratie.

Autre transfuge du LAOS devenu figure importante de la Nouvelle Démocratie, Makis Voridis vient d'être nommé ministre de l'Agriculture. Connu pour son activisme au sein de l'Union politique nationale (EPEN), parti fasciste créé par l'ancien dictateur Papadópoulos, celui qui est également porte-parole de la Nouvelle Démocratie participait dans sa jeunesse à des expéditions punitives –à la hache– contre ses opposants politiques.

S'il renie ce passé aujourd'hui, saluts nazis, négationnisme et xénophobie ont longtemps accompagné la carrière politique de Makis Voridis. Israël a annoncé qu'il ne coopérerait pas avec le ministre de l'Agriculture, et le Comité central des communautés juives de Grèce a fait part de sa préoccupation à la suite de cette nomination.

«Vases communicants»

«C'est intéressant de constater que la Nouvelle Démocratie s'est félicitée de sa victoire grâce à l'intégration des électeurs d'Aube dorée. Cela montre qu'il y a toujours des contacts avec les partis radicalisés qui existent en Grèce», souligne Filippa Chatzistavrou, professeure assistante de sciences politiques à l'Université capodistrienne d'Athènes et chercheuse à la Fondation Hellénique pour la politique européenne et extérieure (ELIAMEP). «Il y a un effet de vases communicants et une diffusion idéologique qui tend à normaliser l'extrême droite», poursuit-elle.

La chute d'Aube dorée et l'ouverture de la Nouvelle Démocratie sur sa droite «ont permis de réunir une droite xénophobe, une droite populiste-nationaliste et un centre-droit libéral» sous la même étiquette, estime la chercheuse.

«Certains éléments peuvent nous alerter: l'envie de contrôler les médias, de faciliter la vie aux grandes entreprises, de mener une politique migratoire stricte.»
Filippa Chatzistavrou, professeure en sciences politiques

Ce mélange politique s'articule autour de trois pôles: «Une forme d'autoritarisme dans la gestion de l'État; un agenda très néolibéral sur le plan économique; un populisme nativiste qui met en avant les politiques identitaires.»

De quoi qualifier le nouveau gouvernement de fascisant? «On ne peut pas parler de fascisme, qui a une signification précise, tempère Filippa Chatzistavrou. Mais disons que certains éléments peuvent nous alerter: l'envie de contrôler les médias, de faciliter la vie aux grandes entreprises, de mener une politique migratoire stricte.»

Dans un contexte européen de résurgence des droites dures, il s'agit néanmoins de différencier la Nouvelle Démocratie des exemples italien et hongrois. Le parti de Kyriakos Mitsotakis, héritier d'une grande famille politique, ne joue pas sur l'anti-establishment, n'est pas favorable au protectionnisme économique et se présente comme résolument pro-européen.

Solution grecque

Cet espace politique, c'est une nouvelle formation entrée au Parlement le 7 juillet qui l'occupe: Solution grecque. Ce parti nationaliste créé en 2016 par Kyriákos Velópoulos s'est converti en la cinquième formation politique du pays en obtenant dix sièges à la Voulí.

Lui aussi ancien membre de LAOS, ami de Spyrídon-Ádonis Georgiádis, il doit sa notoriété à des émissions de téléachat mystiques qu'il animait sur des chaînes locales. Il y vendait des «lettres manuscrites de Jésus» et des produits médicinaux de plantes du Mont Athos, péninsule du nord de la Grèce qui regroupe de nombreux monastères –interdits aux femmes– et constitue un haut lieu de l'orthodoxie.

Surtout, il profitait de ces émissions pour dispenser des cours d'histoire et de relations internationales pour les nuls, et faire la promotion de ses ouvrages aux titres évocateurs (La Grèce perd son sang, La mort de la nation).

Empruntant la rhétorique de Trump, utilisant le slogan «Make Europe christian again», Velópoulos surfe sur le rejet des médias et la croissance des théories conspirationnistes pour se positionner en rempart face aux puissances extérieures et à l'immigration. Il agite les peurs dans un style très direct et joue du traditionnel sentiment victimaire des Grecs en se présentant comme le garant d'une identité en danger.

Il veut notamment construire «un mur de six mètres de haut» à la frontière avec la Turquie, soumettre la peine de mort au référendum, renvoyer les ONG présentes sur le territoire et déporter tous les «migrants illégaux»

À l'instar de la Nouvelle Démocratie, Solution grecque a bénéficié de la chute d'Aube dorée pour faire son entrée au Parlement, preuve s'il en est que l'extrême droite n'est pas morte en Grèce. Elle a simplement changé de costume.

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