Boire & manger / Culture

À table avec Picasso

Temps de lecture : 9 min

L'artiste avait un rapport très personnel à la cuisine.

Sculpture de L'homme au mouton installée sur la place Isnard à Vallauris. | Office du Tourisme de Vallauris Golfe-Juan
Sculpture de L'homme au mouton installée sur la place Isnard à Vallauris. | Office du Tourisme de Vallauris Golfe-Juan

C'est pendant l'été 1946 que Pablo Picasso, Françoise Gilot et leur fils Claude se rendent à Vallauris, la cité de la céramique, pour visiter au Nérolium l'exposition estivale «Poterie, fleurs, parfums». Plus tard, en 1949, naîtra leur fille Paloma.

Le Nérolium à Vallauris. | Office du Tourisme de Vallauris Golfe-Juan

Le peintre espagnol, né à Malaga en 1881, et sa famille habitent la villa La Galloise, achetée en 1948, perchée sur les terrasses des collines du village de potiers. Petite bâtisse exigüe, située à l'écart de Vallauris, elle contraint Picasso, 66 ans, à vivre à l'extérieur, travaillant dans le jardin mais aussi dans l'atelier Madoura de ses amis Suzanne et Georges Ramié, ce pour quoi il a élu domicile dans cette bourgade d'artistes attachés à l'atelier Madoura. Peu après il acquiert les ateliers du Fournas.


Intérieur de l'atelier Madoura. | Office du Tourisme de Vallauris Golfe-Juan

La vie quotidienne du peintre de Fumées à Vallauris (1951, huile sur toile) est racontée en détail dans Picasso, les années Vallauris. Un remarquable ouvrage biographique enrichi de notations sur son existence heureuse là-bas, publié par les Éditions de la Réunion des Musées Nationaux, Grand Palais, diffusé par Flammarion.


Picasso, les années Vallauris. | Éditions de la Réunion des Musées Nationaux, Grand Palais

De la céramique à la cuisine

Selon sa biographe Camille Frasca, Picasso en privé incarne le chef de famille, il gare sa Chrysler jaune offerte par un ami américain dans le jardin. Son fils Paulo, qu'il a eu avec Olga Khokhlova, est devenu le chauffeur de son père. C'est à Vallauris qu'il sculpte La femme à la poussette (1950) et peint Mère et enfants jouant (1951) ou encore de nombreux portraits de Claude et Paloma, des enfants joueurs aux couleurs gaies. Les toiles de l'époque abondent de thématiques familiales de grand format.

Le jardin de la villa comprend un petit bassin dans lequel l'artiste, déjà une célébrité mondiale, a fait installer une table pour déjeuner les pieds dans l'eau. C'est le Picasso vallaurien qui arpente la plage en maillot rayé et le village en sandales ou en charentaises, il se plaît dans ce site azuréen argileux.

Le peintre de l'Enfant jouant avec un camion (huile sur toile, 1953) laisse certains photographes pénétrer sa vie privée. La Galloise marque le début de la starisation médiatique de l'artiste, il reçoit les photographes Robert Capa, Edward Quinn et Robert Doisneau –admirables clichés pour la postérité dont celui fameux de Picasso à table et ses dix doigts en petits pains.

Mais c'est à Vallauris qu'il s'adonne de façon boulimique à la céramique, proche à maints égards de la cuisine: les récipients sont cuits et servent ensuite à la cuisson des aliments. Ainsi modèle-t-il en relief les mets à manger, des poissons, des œufs avec des saucisses: c'est là une dimension importante de sa création des années 1950.

Extérieur de la Poterie Madoura. | Office du Tourisme de Vallauris Golfe-Juan

Plutôt saucisse que caviar

Pour le grand ethnologue académicien français Claude Lévi-Strauss, la nourriture est bonne à manger et «bonne à penser». Picasso affiche des habitudes alimentaires d'une vraie sobriété.

Sa biographe Androula Michael note que les goûts du peintre pour les nourritures quotidiennes n'ont rien à voir avec la gastronomie, ni avec l'art culinaire. Il mange comme un homme simple, toile cirée, verre à moutarde, le chien tout près de Françoise et du maître en maillot de marin.

La romancière Alice B. Toklas raconte: «Un jour où Picasso déjeunait avec nous, je décorais un poisson d'une manière qui, je le pensais, l'amuserait. Le poisson était couvert d'une mayonnaise rouge, à la tomate. À cela s'ajoutait un décor d'œufs durs, d'herbes et de truffes.» Picasso s'exclama devant la beauté du plat: «Mais il aurait dû être fait en l'honneur de Matisse plutôt que de moi!»

L'Espagnol vêtu comme un vacancier provençal, souvent en short, était attaché à une quotidienneté terrienne, à une certaine modestie aux deux repas. Les plats sophistiqués n'étaient pas de son goût. «Que voulez-vous, Olga aimait le thé, les gâteaux et le caviar. Et moi, j'aime les saucisses catalanes avec des haricots», déclarait un jour le peintre de La guerre et la paix (1953).

Un régime strict

À table, l'enfant de Malaga où il est né, qui consacrait à Vallauris ses dimanches à la corrida, mangeait peu et selon des règles diététiques strictes. Quand il avait des invités, il veillait à ce qu'ils puissent se resservir plusieurs fois, en abondance.

David Douglas Duncan note qu'il appréciait les champignons crus avec du riz, un peu de viande et les poissons sans sel, des feuilles de salade sans assaisonnement, il avalait tout cela avec un verre d'eau fraîche des Alpes. Lors d'occasions particulières, il buvait quelques gorgées d'un vin léger. Sinon il ne faisait d'entorse à son régime que lorsqu'il y avait de la cuisine espagnole, par exemple ses chères saucisses de Buitrago, ce que confirme Eugenio Arias, son ami et coiffeur espagnol de Vallauris.

Près de la Méditerranée, la cuisine et les plats rapprochent Picasso de l'Espagne désormais inaccessible pour lui, communiste bienfaiteur du parti qu'il a soutenu –portrait de Staline en 1953.

À Paris, rue de la Boétie (75008) où il a vécu, il a écrit une recette de baba à l'eau-de-vie, farine, sucre et huile d'olive, un dessert que sa mère lui envoyait. «Je ne sais pourquoi je me souviens de tout cela qui n'a rien à voir avec ce que j'écris», (février 1936). Dans ses textes littéraires s'épanouit le registre culinaire rattachant les plaisirs du corps aux souvenirs.

«Les pierres de l'âtre sont les fesses, la marmite le vagin et la cuillère à pot, le pénis.»
Picasso

Voici une liste de plats et d'ingrédients dont fourmillent ses poèmes: l'huile d'olive garantie sans mélange, les poissons, les tomates, les aubergines, les salades, les olives vertes et noires, les radis et les poireaux.

«Quelle félicité me donne l'odeur du poireau, celle des choux, navets, carottes, pommes de terre, haricots blancs et choux raves», indique-t-il dans ses écrits. Il n'en finit pas de citer les grains de riz, le riz blanc, le riz gras, maigre, au lait, en soupe et les citrons, melons, figues, raisins secs de Malaga, les oranges, noisettes et amandes, le chocolat tendre respire la joie, l'odeur de lys et le café grillé qu'il aime.

Au déjeuner et au dîner, la plupart des plats sont typiques de la cuisine de son pays: la matelote d'anguille, le ragoût de mouton, les cassolettes de pain frit à l'andalouse, les croûtons de pain à l'ail et huile d'olive, les œufs frits aux pommes de terre.

Voilà le véritable dictionnaire culinaire d'un gourmet sérieux: les sardines à la poêle, la morue (bacalhau) frite, les anchois, les rougets, la cassolette de calamars dans leur encre, le poulet au riz, la dinde et sa farce, le morceau de boudin posé sur du coton, la paella valencienne, la soupe au jambon d'Estrémadure, le chorizo, le gaspacho, les escargots, les écrevisses, le fromage de brebis, le manchego, les churros, les pâtisseries… Mais ce sont surtout les œufs et encore les œufs qui entrent dans le menu presque quotidien de Picasso, et dans ses œuvres picturales.

L'amour de la bonne chère

Les nourritures évoquées dans les écrits du peintre épris de Dora Maar à Paris (1907-1997) sont réelles, mais aussi «matières à fantasmes». Le peintre inspiré de La guerre et la paix (1952 à Vallauris) tisse un rapport évident entre le culinaire, l'érotisme et la sexualité: ainsi que l'exprime Claude-Lévi Strauss, le-faire-la-cuisine est assimilé à faire-l'amour. «Les pierres de l'âtre sont les fesses, la marmite le vagin et la cuillère à pot, le pénis», indique le grand ethnologue (1908-2009) dans Le cru et le cuit (1964).

Dans sa pièce Le désir attrapé par la queue (1941), Picasso écrit du personnage de Gros Pied: «Tes fesses sont un plat de cassoulet et tes bras une soupe d'ailerons de requin et ton nid un nid d'hirondelles… je m'affole je m'affole je m'affole.»

«La langue, organe à la fois du goût et du langage est pris dans sa double fonction. La cuisine de la maison devient la cuisine de la peinture, sauces, poêle-palette, mélanges, transformations: le ciel, une meringue de fraises!», écrit le peintre poète en 1936, texte publié dans l'ouvrage La cuisine de Picasso, lié à l'Exposition de Barcelone en 2018. Il voit la cuisine comme une boucherie divine, celle de la corrida. La cuisine, nourriture de la vie, est au cœur de l'activité poétique du peintre, elle a amplifié sa création et renforcé son pouvoir de métamorphose.

L'œuvre du génial artiste cubiste s'est enrichie «des architectures odorantes de la cuisine de Vallauris», les céramiques l'ont inspiré comme la bonne chère. Ainsi a-t-il réalisé un plat rectangulaire Aux trois sardines (1948) en terre blanche de forme estampée au manganèse et une pignate (récipient) décorée en terre rouge (1950) et un plat ovale Le boudin et les œufs en terre cuite de 37 centimètres.

Sur la place du marché de Vallauris fut installé L'homme au mouton (1943), «la première sculpture de Picasso visible dans un lieu public», écrit Pierre Daix, auteur du Nouveau Dictionnaire Picasso (Bouquins, Laffont, 1 024 pages).


Le nouveau dictionnaire Picasso par Pierre Daix. | Amazon

C'est en 1955 qu'il quitte Vallauris pour vivre à La Californie de Cannes en compagnie de Jacqueline Roque (1926-1986) rencontrée à l'atelier Madoura à Vallauris.

«Si Pablo veut continuer à peindre ou à sculpter, il n'y aura pas de repas.»
Jacqueline Roque

À Golfe-Juan, il se baigne sur la plage, poursuivi par José Artur pour une interview, il lance du sable sur le magnétophone de l'animateur de Pop Club. Dans la villa cannoise haut perchée, Jacqueline mitonne les plats du marché, elle fait la bouillabaisse et le couple a pris ses habitudes alimentaires chez Roger, un cuisinier marocain des environs. Picasso mange le couscous exquis en compagnie de Jacques Prévert.

Pour le réveillon de la Saint Sylvestre, Jacqueline convie des amis dont le producteur de musique américain Norman Granz qui s'invite sans prévenir –c'est un fieffé gourmand qui apporte au couple Picasso des boîtes de caviar de 500 grammes.

Jacqueline, le soir d'un dîner de fin d'année, avertit ses hôtes: «Tenez-vous prêts à ne pas dîner, car si Pablo veut continuer à peindre ou à sculpter, il n'y aura pas de repas.»

À Mougins, en 1961, il s'installe dans une grande maison du quartier de Notre-Dame-de-Vie, tout près du Moulin de Mougins, un restaurant que le grand chef azuréen Roger Vergé a ouvert dans les années 1970. Picasso n'ira jamais, mais en revanche il dîne chez Tetou à la sortie de Golfe-Juan pour la fameuse bouillabaisse.

Le Moulins de Mougins. | Office du Tourisme de Mougins

Au cours des repas à Mougins où le maire de l'époque lui refuse le droit de bâtir un atelier dans le parc, il mange à sa manière, simple et frugale. C'est là, à table, qu'on le verra en photo sucer une arête de poisson, un cliché célèbre. Des capsules d'eau minérale, il fera de ses mains des cygnes profilés –génial manipulateur du métal.

Un des génies du siècle pour André Malraux, Pablo Picasso est monté au ciel d'Ingres et de Matisse le 8 avril 1973 à Mougins, au mas de Notre-Dame-de-Vie, auteur de 60.000 œuvres dont Pierre Daix, son ami, a rédigé le catalogue raisonné dans son Nouveau Dictionnaire Picasso.

«Picasso est un des plus grands peintres de tous les temps, il faut remonter à la Renaissance pour trouver un talent égal au sien», écrit Bill Rubin, un bon connaisseur de son œuvre.

À lire: Picasso, les années Vallauris, ouvrage collectif sous la direction d'Anne Dopffer et Johanne Lindskog, 256 pages, nombreuses reproductions d'œuvres, textes précis et vécus, 39 euros.

À Vallauris: parcours Picasso à travers le village par l'Office du Tourisme (04.93.63.18.38) le jeudi matin sur inscription, Musée National Pablo Picasso, La guerre et la paix à la chapelle du château-musée, place de la Libération et visite de l'atelier Madoura lié à l'A.V.E.C. (Association Vallaurienne d'Expansion Céramique).


Entrée du Château Musée Picasso. | Office du Tourisme de Vallauris Golfe-Juan

Restaurants à Vallauris

Le Café du Coin

Cuisine du marché, bouillabaisse.

16 place Jules Lisnard 06220 Vallauris. Tél: 04.92.90.27.79. Menu à 18 euros. Prix moyen à la carte 25 euros. Fermé dimanche soir et lundi. Terrasse.

Restaurant Le Café du Coin à Vallauris. | Office du Tourisme de Vallauris Golfe-Juan

Le Clos Cosette

Cuisine méditerranéenne au cœur d'une ancienne poterie.

1 rue du Tapis Vert. Tél: 04.93.64.30.64. Formule au déjeuner à 17,50 euros. Fermé le lundi.

Restaurant Le Clos Cosette à Vallauris. | Office du Tourisme de Vallauris Golfe-Juan

Le Mesclun

Cuisine maison, pizzeria, groupes admis.

47 avenue Georges Clémenceau. Tél: 04.93.64.56.73. Menus à 15,90 et 20 euros. Carte de 11 à 17 euros. Pas de fermeture.

Restaurant Le Mesclun à Vallauris. | Office du Tourisme de Vallauris Golfe-Juan

Nicolas de Rabaudy

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