Parents & enfants / Société

Les cours de natation ne suffisent pas à protéger un enfant de la noyade

Temps de lecture : 8 min

Aux États-Unis, les enfants meurent plus souvent dans l'eau quand dans des accidents de la route.

Survivre à une noyade requiert des capacités plus spécifiques que les aptitudes habituelles qui permettent aux enfants de flotter. | Mariano Nocetti via Unsplash
Survivre à une noyade requiert des capacités plus spécifiques que les aptitudes habituelles qui permettent aux enfants de flotter. | Mariano Nocetti via Unsplash

Mon fils a failli se noyer deux fois, et à chaque fois, c'était de ma faute. Dans les deux cas, il avait passé trois quarts d'heure à s'amuser dans la partie peu profonde de la piscine. Puis, j'ai été distraite pendant une minute, et lorsque j'ai redirigé mon attention vers lui, il n'était plus là.

À chaque fois, il y avait beaucoup de monde dans la piscine avec lui, dont plusieurs proches, certains même à quelques mètres. Mais personne n'avait vu qu'il s'était éloigné et retrouvé là, où il n'avait plus pied et qu'il s'était enfoncé sous la surface. La seule raison qui explique que je l'ai remarqué, c'est que je le cherchais et qu'il était introuvable.

Ces deux expériences sont les plus traumatisantes que j'ai eu à vivre (j'en fais encore des cauchemars), et lui aussi a été assez choqué. Heureusement, il n'a rien eu de grave, du moins physiquement. Mais ces deux incidents m'ont démontré que les enfants qui se noient n'appellent pas à l'aide, ils ou elles ne se débattent pas et ne font pas de bruit. Mais, ces petit·es s'enfoncent dans l'eau et sombrent tout doucement. C'est tout.

Malgré des cours de natation

Aujourd'hui, aux États-Unis, les enfants meurent plus souvent de noyade que d'accident de la route, et les noyades sont la première cause de mortalité chez les enfants âgé·es de 1 an à 4 ans. Et, dans 10% des cas, les enfants qui survivent à la noyade souffrent de dommages neurologiques permanents.

Mon fils a suivi des cours de natation en groupe après sa première mésaventure. Mais après la seconde, je l'ai inscrit à des leçons particulières. Le meilleur moyen de l'empêcher de se noyer, supposais-je, était de m'assurer qu'il connaissait les notions de base de la natation.

J'avais tort. Comme je l'ai découvert lorsque je me suis plongée dans la littérature traitant du sujet, l'idée que les cours de natation permettent d'éviter les noyades, en particulier chez les jeunes enfants, est dangereuse: «C'est une partie du problème, pas la solution», soutient Kevin Moran, maître nageur expérimenté et chercheur spécialisé dans les noyades à l'université d'Auckland, en Nouvelle-Zélande.

L'American Academy of Pediatrics exprime un point de vue plus classique, mais elle affirme également que l'insuffisance de preuves ne permet pas de recommander les cours de natation pour les enfants de moins de 4 ans. Une seule petite étude américaine suggère que les cours de natation font baisser la probabilité des noyades, mais que cette pratique est loin d'être une panacée. Paradoxalement, l'idée pour les enfants que savoir nager diminue les risques de se noyer peut augmenter les dangers.

Pour les enfants, l'idée que savoir nager diminue les risques de se noyer peut augmenter les dangers.

Je sais que ce que je dis est sacrilège pour la majeure partie des lecteurs: une étude suggère que 68% des parents pensent qu'il est préférable de commencer à apprendre à nager à un enfant avant qu'il ne fête ses 3 ans, et plus de la moitié considèrent que donner des leçons de natation aux jeunes enfants est le meilleur moyen de les empêcher de se noyer.

Notre salle de sport de quartier a une longue liste d'attente pour les cours de natation des plus jeunes, et son site internet assure que les cours apprennent aux enfants la «sécurité dans l'eau», ce que tout parent sensé ne peut qu'interpréter comme prévention des noyades.

De même, la Croix rouge américaine prétend que «la meilleure chose que vous puissiez faire pour aider votre famille à ne courir aucun danger est de l'inscrire à un cours de natation adapté à son âge», qu'elle offre aux plus jeunes, dès l'âge de 6 mois. Pourtant les statistiques sont claires: savoir nager ne suffit tout simplement pas. Croyez-le ou non, les deux tiers des enfants qui se noient sont d'excellents nageurs.

Au-delà de la nage

Le fait est que les jeunes enfants n'apprennent pas les techniques de survie durant l'apprentissage classique de la natation, notamment parce qu'ils n'en sont pas capables. «En gros, ces cours ont pour but de préparer les enfants à la nage, de faire en sorte qu'ils soient à l'aise dans l'eau (en acceptant de recevoir de l'eau sur le visage ou d'avoir la tête sous l'eau), et de leur apprendre des techniques de base», explique Barbara Morrongiello, professeure à l'université de Guelph, au Canada, qui étudie les pratiques parentales de sécurité et la prévention des noyades.

Si les cours font apprécier aux enfants les jeux dans l'eau et la natation, c'est une bonne chose. Ce qui ne l'est pas, c'est que les parents croient que ces cours font plus que cela. «Les cours de natation pour les enfants de moins de 4 ans ne devraient pas être considérés comme un moyen d'empêcher les noyades», insiste Barbara Morrongiello.

La raison? Survivre à une quasi-noyade requiert généralement des capacités plus spécifiques que les aptitudes habituelles qui permettent aux enfants de flotter dans des conditions normales de baignade. Les enfants peuvent se noyer parce qu'ils ou elles sont très fatigué·es, qu'ils ou elles ont une crampe musculaire ou se sont blessé·es en jouant dans l'eau. C'est pourquoi ils doivent apprendre ce qu'il faut faire dans ce genre de situations pour éviter le pire.

Les enfants courent également beaucoup de risques lorsqu'ils tombent à l'eau tout habillé·es, car les vêtements rendent la nage plus difficile. L'eau froide a le même effet. Il faut aussi que, dans la panique suscitée par une noyade imminente, les enfants parviennent à rester suffisamment calmes et concentré·es pour nager jusqu'à un endroit sûr et qu'ils ou elles soient capables de retenir leur respiration plus que quelques secondes, ce qui est rarement le cas chez les petit·es.

«Savoir nager n'est que l'une des nombreuses compétences physiques et cognitives qu'il faut posséder pour prévenir la noyade», indique Kevin Moran. Pour le dire autrement, il ne suffit pas de savoir nager le crawl. Et si vous avez vu ces vidéos virales sur des bébés que l'on pouvait entraîner à ne pas se noyer, sachez qu'elles sont trompeuses et dangereuses.

La faute aux parents?

Pire encore: les recherches laissent penser que les leçons de natation peuvent pousser les parents à avoir trop confiance en les capacités de leur enfant et à le surveiller moins bien.

Selon une étude menée en 2014 par l'Association américaine de psychologie, Barbara Morrongiello et ses collègues ont observé durant huit mois les parents de jeunes enfants (âgé·es de 2 à 5 ans) qui prenaient des cours de natation.

Au fur et à mesure des leçons, les parents commençaient à croire que leurs enfants avaient la capacité de rester en sécurité dans des situations potentiellement dangereuses. Par exemple, que leur fils ou leur fille étaient capables d'estimer leurs propres capacités à nager et qu'il ou elle savait se tenir à l'écart des bassins quand il n'y avait pas de surveillance –chose que l'on n'apprend généralement pas lors des cours de natation.

Le père et la mère se mettaient également à penser qu'ils pouvaient se montrer moins vigilants lorsque leurs enfants étaient dans l'eau, ce qui n'est pas nécessairement vrai non plus. La petite étude mentionnée ci-dessus –qui laisse entendre que les leçons de natation diminuent bien le risque de noyade– a ce que l'on appelle de grands intervalles de confiance, un signe statistique montrant qu'il est impossible de juger de l'ampleur de l'effet et qu'il peut beaucoup varier beaucoup d'un enfant à l'autre.

Dans une autre étude, Barbara Morrongiello et ses collègues ont demandé aux parents d'estimer les compétences qu'avaient acquises leurs enfants durant les cours pour découvrir qu'ils en surestimaient généralement une sur cinq. Une surestimation qui semble être particulièrement prononcée chez les pères.

Certains scientifiques craignent aussi qu'en suivant des cours de natation, les enfants risquent de perdre leur peur naturelle de l'eau et soient plus enclins, par exemple, à sauter dans l'eau sans prévenir personne.

Et s'il y a bien une chose à éviter, c'est d'augmenter le nombre d'enfants qui jouent dans l'eau sans surveillance. J'en suis, bien entendu, un exemple, mais peu de parents surveillent bien leurs enfants. Dans un rapport de 2009, Kevin Moran et ses collègues ont observé des familles à la plage et ont constaté que 29% des parents ne surveillaient pas convenablement leurs enfants de moins de 5 ans, et que près de la moitié ne surveillaient pas convenablement leurs enfants âgé·es de 5 à 9 ans.

À vrai dire, une enquête américaine menée à l'échelon national en 2004 a montré que 88% des enfants qui s'étaient noyé·es étaient censé·es être sous surveillance au moment de la noyade, mais que les personnes qui surveillaient avaient été distraites. Elles étaient en train de parler au téléphone ou à d'autres nageurs, elles étaient en train de lire, de manger, de bronzer…

Des données sur des noyades d'enfants dans l'État de Washington montrent que 12% seulement des jeunes enfants qui s'étaient noyé·es étaient vraiment surveillé·es par quelqu'un, ce qui signifie que la majorité des noyades avaient eu lieu à proximité d'adultes qui ne faisaient tout simplement pas assez attention.

Prévenir plutôt que guérir

Un autre point à prendre en compte avec les leçons de natation pour jeunes enfants –surtout pour les bébés: l'exposition au chlore dans les bassins peut accroître le risque de problèmes respiratoires tels que le wheezing, la bronchiolite ou l'asthme. Et lorsqu'ils nagent, les enfants ont tendance à avaler quatre fois plus d'eau que les adultes, ce qui peut entraîner des troubles divers, notamment des infections et de la diarrhée.

L'inhalation d'une quantité, même limitée, d'eau dans les poumons peut entraîner des problèmes pulmonaires importants. La plupart de ces affections sont rares (je ne suis pas en train d'essayer de vous effrayer), mais ce sont des choses à prendre en compte lorsque l'on souhaite donner des leçons de natation à de très jeunes enfants.

Aux États-Unis et au Canada, les associations de pédiatres ne recommandent pas les leçons de natation pour les enfants de moins de 4 ans. En 2010, l'association des pédiatres américains ne la déconseillait pas non plus, notant qu'il «incombe aux parents, de manière individuelle, de décider si leur jeune enfant peut prendre ou non des cours de natation ou de survie dans l'eau en fonction de son exposition à l'eau, de sa maturité émotionnelle, de ses capacités physiques et des problèmes de santé qui peuvent être liés aux piscines».

L'inhalation d'une quantité, même limitée, d'eau peut entraîner des problèmes pulmonaires importants.

Barbara Morrongiello note qu'il existe des cours qui se focalisent plus sur la prévention des noyades, tels que le programme canadien Swim to Survive. Mais ces programmes s'adressent plutôt aux 8-9 ans, parce que, plus jeunes, les enfants n'ont pas la force et l'endurance pour utiliser efficacement ce qu'ils y apprennent.

Je ne suis pas du tout contre les cours de natation et je ne vais pas arrêter d'en payer à mon fils (il a 6 ans), car je les trouve formidables à bien des égards. Mais je pense qu'il est important que les parents comprennent qu'un enfant qui sait nager n'est pas un enfant qui ne peut pas se noyer.

Les pédiatres américains conseillent aux parents de rester toujours assez près de son enfant pour pouvoir le toucher –il est certain que j'aurais aimé être plus près de mon enfant lorsqu'il a failli se noyer. Ils recommandent aussi de fermer l'accès aux piscines par des barrières sur les quatre côtés et que les parents soient initiés aux techniques de réanimation cardio-pulmonaire.

Les bouées marchent bien, mais elles ne constituent pas non plus une garantie anti-noyade, car elles peuvent se coincer dans le matériel de piscine ou tout simplement s'enlever. Le fils de ma sœur a un jour été sauvé in extremis par un maître nageur après avoir sauté dans la piscine en ayant oublié qu'il avait tranquillement enlevé sa bouée (évitez de préférence les bouées gonflables).

Conclusion: «Le seul moyen de s'assurer que les enfants ne se noient pas est de les surveiller», résume Barbara Morrongiello.

Melinda Wenner Moyer Journaliste free-lance spécialisée en santé et science

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