France

Copé: Faire converger les politiques industrielles en France et en Allemagne

Jean-François Copé, mis à jour le 03.03.2010 à 18 h 17

Comme je l'avais déjà écrit sur Slate, en décembre dernier, j'ai la profonde conviction que la France et l'Allemagne ont tout intérêt à affronter ensemble les défis du XXIe siècle. Plutôt que de pratiquer une concurrence fratricide sur des marchés à faible croissance, il est temps de construire une politique de convergence de nos deux pays, afin de faire le poids face aux géants asiatiques et américains.

Pour l'instant, malgré la monnaie unique, nos politiques économiques ont trop divergé. La France a surtout misé sur le moteur de la demande, stimulant les exportations de son premier partenaire commercial, l'Allemagne, tandis qu'outre-Rhin, on faisait le choix inverse en jouant la carte de la désinflation compétitive. Depuis le début des années 2000, cela a permis aux Allemands de renforcer l'emploi industriel et de gagner des parts de marchéen 2002, l'Allemagne a dépassé la France en parts de marché mondiales. Cette politique s'est notamment faite au détriment du pouvoir d'achat des Allemands et donc la consommation intérieure, ce qui a bien entendu pesé sur nos exportations vers l'Allemagne.

Dans le domaine de l'industrie, deux phénomènes particulièrement marquants montrent un décrochage de notre pays face à l'Allemagne:

• Premièrement, en proportion, l'emploi industriel allemand a dépassé l'emploi industriel français en 2005, alors qu'il lui était bien inférieur dans les années 1990;

• Deuxièmement, depuis 2001, le solde commercial français est devenu largement négatif alors que celui de l'Allemagne est en pleine expansion: en 2007, le solde commercial en points de PIB était ainsi de -2% pour la France et de près de +8% pour l'Allemagne. De même, la part des exportations françaises sur les exportations allemandes a chuté de près de 20 points entre 1999 et 2008, passant de 56% à 37%.

Il ne s'agit pas d'idéaliser notre voisin et de sombrer dans l'autodénigrement. La France a des atouts que les Allemands nous envient. Par exemple, nos grandes entreprises se classent mieux que les allemandes: en 2008, 31 entreprises françaises faisaient partie du top 500 des entreprises mondiales (pour une capitalisation totale de 1.735 milliards de dollars), contre 22 entreprises allemandes (1.200 milliards de dollars). Dans un autre domaine, la démographie, l'Allemagne s'intéresse à nos politiques: notre natalité est un moteur de croissance et une contribution pour répondre aux défis du vieillissement. Outre-Rhin, où le renouvellement de la population ne semble plus assuré, c'est un vrai sujet de préoccupation qui pèse sur l'avenir du pays.

Il n'y a pas de modèle parfait mais, des deux côtés du Rhin, nous avons tout intérêt à comparer nos approches, pour nous inspirer des meilleures pratiques qui existent chez l'autre et faire converger nos choix économiques. En poursuivant la réflexion sur les délocalisations, ouverte dans une récente chronique qui a suscité beaucoup de vos réactions, je souhaite que nous observions quelques raisons qui expliquent les gains de compétitivité de l'Allemagne, dans l'industrie.

1/ En gelant les salaires, en augmentant la durée du travail et en transférant une partie des charges sociales du travail vers la consommation, l'Allemagne a réussi à maîtriser le coût du travail, le faisant revenir à peu près au niveau français, alors que dans le même temps, nous avons dû assimiler le choc des 35 heures. Or, à coût du travail égal, l'Allemagne s'en sort mieux que nous...

2/ Le capitalisme allemand est traditionnellement construit sur le «Mittelstand», un réseau de grosses PME locales, ultracompétitives car innovantes et soutenues depuis toujours par les banques des Lander qui les financent massivement. Ce sont ces entreprises qui créent de la croissance et des emplois et assurent aujourd'hui le dynamisme de l'industrie allemande. En France, il nous manque un tel tissu entrepreunarial. Il y a dans notre pays 30.000 PME entre 50 et 999 employés contre 65.000 en Allemagne. Seules 5.000 entreprises françaises ont plus de 250 salariés. Outre-Rhin, c'est le double. Pourquoi un tel décalage?

Tout d'abord parce que le modèle français s'est traditionnellement construit sur la prégnance de l'Etat et des grandes entreprises publiques et privées. Ensuite, parce que nos banques rechignent souvent à prendre des risques en investissant dans des structures de taille moyenne, moins solides que les géants du CAC 40, tandis que nos dirigeants de PME n'ont pas l'habitude d'ouvrir leur capital pour renforcer leur croissance. Enfin, en France, les formations sont souvent éloignées de la réalité des PME. Nos étudiants rêvent soit de devenir fonctionnaire, soit de décrocher un poste de cadre dans une grande entreprise. La PME apparaît moins prestigieuse et plus risquée... En Allemagne, la grande majorité des jeunes s'orientera au contraire naturellement vers une de ces PME du Mittelstand. D'autant plus que le réseau de «Fachhochschulen», ces établissements d'enseignement supérieur proposant des cursus professionnalisés de niveau Bac+4, sont en contact étroit avec les PME. Les Fachhochschulen constituent une structure intermédiaire entre la formation universitaire et la formation en alternance. Elles font partie de l'enseignement supérieur mais, à la différence des IUT en France, elles n'exigent pas l'obtention du baccalauréat (Abitur), et valident les qualifications professionnelles. Grâce aux Fachhochschulen, l'enseignement supérieur n'est plus limité à la théorie, mais s'étend à la transmission de connaissances appliquées essentielles dans une PME.

3/ L'Allemagne a développé une véritable culture de l'export qui existe peu en France. Notre pays compte aujourd'hui près de 100.000 entreprises exportatrices, soit trois fois moins qu'en Allemagne, et 10.000 de moins depuis le début des années 2000. Les PME françaises ainsi sont les moins exportatrices d'Europe (16% de leur chiffre d'affaires, contre 22% en moyenne en Europe).

Ceci est dû au positionnement de l'Allemagne qui est présente sur des marchés moins concurrentiels, notamment celui des machines outils, qui s'exportent très bien dans les pays émergents. La forte crédibilité du «made in Germany», qui rime universellement avec durabilité et sécurité est également un atout de poids. Le «made in France» n'a pas une réputation comparable, hormis dans les secteurs où la «french touch» est reconnue, notamment le luxe. Surtout, les Allemands ont une ouverture plus grande sur l'extérieur, notamment l'Europe de l'Est, la Russie, mais aussi l'Asie. La maîtrise de l'anglais est un élément déterminant. Cela peut relever du détail mais en réalité, c'est un frein pour beaucoup d'entrepreneurs français qui ne se sentent pas à l'aise pour échanger dans la langue du commerce international.

En réduisant la demande intérieure, la politique de l'offre menée en Allemagne a aussi forcé les entreprises locales à exporter davantage pour compenser la faiblesse de la demande intérieure. En France, où la consommation est le premier moteur de la croissance, les entreprises ne voient pas toujours la nécessité d'exporter pour survivre et craignent que le gain d'une exposition à l'international soit plus faible que les efforts consentis pour gagner des parts de marché. Enfin, l'Allemagne a su s'appuyer sur la «profondeur stratégique» que lui ouvrent les pays de l'Est pour y délocaliser certaines de ses productions à moindre valeur ajoutée et ainsi réduire ses coûts de production finale.

4/ Enfin, il faut noter que les pouvoirs publics allemands jouent un rôle clé dans l'incitation à l'investissement, notamment à travers la politique fiscale. Par exemple, les entrepreneurs ont plus de liberté pour choisir le rythme d'étalement d'amortissement de leurs actifs. Cela les motive à investir fortement dès qu'ils dégagent des profits, de manière à limiter leur taux d'imposition, plutôt qu'à se servir des dividendes. De même, dans l'année qui suit la réalisation d'un investissement important, les dispositifs fiscaux permettent un remboursement de près de 25% des montants investis. Un dirigeant d'entreprise rencontré dans les Vosges cette semaine, et dont la PME est présente à la fois en Lorraine et dans le Land du Brandebourg, m'a ainsi confirmé qu'il était plus incitatif pour son industrie d'investir outre-Rhin.

Je ne défends pas une politique de copié-collé du «modèle allemand» qui a aussi ses limites, mais j'ai l'intuition que nous pouvons tirer parti de quelques «bonnes pratiques» allemandes pour transformer notre tissu industriel, redevenir un leader de l'export et sortir renforcé de la crise. Il n'est pas sain que la France et l'Allemagne choisissent des chemins de croissance trop différents alors que nous avons en commun une monnaie, tant d'intérêts et tant de projets. Ne perdons pas notre temps et notre énergie à nous prendre des parts de marchés les uns les autres au niveau européen. Si nous voulons peser dans la mondialisation, faisons converger nos grandes orientations économiques pour aller chercher ensemble la croissance face aux concurrents des autres régions du monde!

Jean-François Copé

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Photo de une: Le 4 février 2010 à l'Elysée. REUTERS/Philippe Wojazer


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