Culture

Cinq expos photos à Arles pour se plonger dans le passé, le présent et l'impossible

Temps de lecture : 6 min

De la nostalgie eighties et nineties, des intérieurs et des bibelots de classes moyennes, du tourisme de catastrophe et des atmosphères de science-fiction.

Exposition «Image, technologies & monde naturel» aux Rencontres de la photographie d'Arles, le 1er juillet 2019. | Gérard Julien / AFP
Exposition «Image, technologies & monde naturel» aux Rencontres de la photographie d'Arles, le 1er juillet 2019. | Gérard Julien / AFP

Pour l'édition qui marque leur cinquantenaire, les Rencontres de la photographie n'échappent pas à l'épidémie de nostalgie vintage qui s'abat sur l'Occident.

En déambulant dans les ruelles de la ville antique, on apercevait lors de la semaine d'ouverture de curieux spécimens culturels qu'on croyait appartenir à l'archéologie des loisirs des classes moyennes: des photographes amateurs portant leurs boîtiers en bandoulière, qu'on aurait pu croire sortis d'une série de Martin Parr.

Explication de cette faille temporelle: la marque Olympus prêtait des appareils aux festivaliers, leur donnant un style fin XXe siècle parfaitement ajusté à la ligne qui se dégage de cette édition.

À Arles, on vous conseille de rester trois jours pour profiter au mieux des expositions: j'aurais tendance à ajouter une demi-journée consacrée au décryptage d'un programme organisé en grandes séquences qui ont leur pertinence éditoriale, mais ne favorisent pas la déambulation sous 38 degrés, ressenti 44.

D'où cette sélection personnelle et subjective de cinq expositions parmi la cinquantaine proposée tout l'été, à effectuer dans l'ordre proposé pour optimiser ses déplacements et limiter à deux (ou trois) les arrêts en terrasse pour se désaltérer.

Des femmes saisies dans leur quotidien dans l'Amérique des années 1970, des intérieurs britanniques donc chaque objet exprime un rapport au monde, des styles vestimentaires qui appartiennent aujourd'hui au vestiaire vintage...

La sélection qui suit privilégie la démarche documentaire et l'ethnographie du quotidien au détriment des propositions plus arty de personnes photographiées toutes nues dans des intérieurs glauques –mais si c'est votre truc, sachez que Les Rencontres recèlent également quelques pépites en la matière.

Les expositions s'achèvent officiellement le 22 septembre, mais certaines s'arrêtent le 25 août. Comme au ski, il est conseillé de prendre un forfait, qui comprend une entrée par lieu et s'amortit au bout de deux ou trois expositions.

1. «Home Sweet Home – 1970-2018: La maison britannique, une histoire politique»

Andy Sewell, sans titre, série Something like a Nest [Quelque chose qui ressemble à un nid], 2014.

Les Rencontres proposent des monographies de photographes mais aussi des expositions collectives autour d'une thématique transversale. «Home Sweet Home» est de mon point de vue la plus riche et la plus cohérente.

L'exposition présente chronologiquement des séries de photos réalisées dans les foyers de ménages britanniques de toutes conditions, des appartements de la grande bourgeoisie à la classe ouvrière pavillonnaire en passant par les lugubres constructions brutalistes de l'après-guerre.

Déambuler d'une salle à l'autre revient à suivre l'évolution de la représentation de la société britannique par ses photographes, de la grande utopie de la moyennisation autour de la télévision, du bricolage et du jardin, devenu le loisir préféré des Britanniques dans les années d'après-guerre, à la vie précaire et décousue de l'underclass, le sous-prolétariat urbain des années Thatcher qui fera les grandes heures de la télé-réalité trash... et de la photographie sociale.

«Home Sweet Home» est aussi un éloge du détail, du quotidien, du banal et de l'infra-ordinaire du XXe siècle, qui restera celui de la révolution matérielle. C'est une illustration particulièrement bien documentée de la sociologie des styles de vie, au sein d'une société dans laquelle chaque motif de papier peint ou de moquette a valeur de message et exprime un désir de statut.

Des living-rooms proprets de la classe ouvrière à la critique des chavs et des aspirations au premium médiocre des nouveaux riches à l'épure des nouvelles classes moyennes, cette promenade dans les foyers anglais donne envie de voir prochainement une édition française... en partenariat avec Stéphane Plaza?

Lieu: Maison des peintres
Tarif (sans forfait): 12€
Jusqu'au 22 septembre

Au même endroit:

The Anonymous Project
«The House»

Tant que vous êtes dans les parages, visitez cette reconstitution d'une maison de classe moyenne, américaine cette fois. Dans chaque pièce de cette maison générique sont projetées les diapositives d'anonymes.

Des clichés qui, d'une manière tout aussi émouvante que troublante, dessinent un portrait collectif d'une vie qui pourrait être la nôtre: celle de soirées entre ami·es, de pique-niques sur l'herbe du dimanche ou d'un petit-déjeuner pris dans le confort d'une cuisine en Formica reconstituée pour l'occasion.

Lieu: Maison des Peintres
Tarif (sans forfait): 12€
Jusqu'au 22 septembre

2. Tom Wood
«Mères, filles, sœurs»

Tom Wood, Great Homer Street Market, Liverpool, 1991. | Avec l'aimable autorisation de l'artiste et de Galerie Sit Down.

L'exposition consacrée au travail du photographe Tom Wood s'inscrit dans la suite logique de la précédente, à la fois en raison du terrain, les rues de Liverpool, que de la période: c'est au cours du dernier quart du XXe siècle que cet Irlandais a documenté la vie quotidienne des femmes de Liverpool, donnant à ses photos cet aspect délicieusement nineties.

Au programme: des joggings Adidas à bandes, des sacs de course en plastique de marques discount, des bandanas et des mom jeans: pour un peu, on se croirait à une soirée de la Fashion Week 2019 dans un bar du Xe arrondissement de Paris.

Lieu: Salle Henri-Comte
Tarif (sans forfait): 6€
Jusqu'au 25 août

3. Eve Arnold, Abigail Heyman et Susan Meiselas
«Unretouched women»

Abigail Heyman, Supermarché, 1971.

À présent que vous êtes dans le centre de la vieille ville, profitez-en pour vous rendre à l'Espace Van Gogh tout proche pour l'exposition située au premier étage. Vous passerez devant les photos de rue de New York d'Helen Levitt.

À l'étage, donc, trois photographes des années 1970 qui ont chacune porté un regard intime sur la vie publique comme domestique des femmes dans l'Amérique conformiste non encore perturbée par la contre-culture. Les trois photographes «documentent le travail invisible des courses, du ménage et de la lessive, des “non-sujets” désormais étalés au grand jour».

Des images qui révèlent explicitement et, comme on dit, déconstruisent cette mise en scène de la vie quotidienne qui fut la marque de l'époque. En témoignent les légendes, souvent volontairement descriptives et prosaïques, de ces photographies de femmes –«Élise, préposée au classement» (Abigail Heyman), «Miss Kate Davis, factrice, pèle des pommes pour les tartes du diner paroissial, Long Island» (Eve Arnold)– et de lieux –«Supermarché», «Lavomatique» (Abigail Heyman), etc.

Lieu: Espace Van Gogh
Tarif (sans forfait): 14€
Jusqu'au 22 septembre

4. Philippe Chancel
«Datazone»

Philippe Chancel, Datazone #14, France, Marseille, quartiers Nord et quartiers Sud, 2017 et 2018. | Avec l'aimable autorisation de l'artiste et de Melanie Rio Fluency.

De l'infra-ordinaire au macroéconomique, changement de décor et de focale avec l'exposition spectaculaire de Philippe Chancel, dont l'ambition monumentale est simplement de documenter tout ce qui va mal dans la mondialisation.

Un tourisme de catastrophe dont les quatorze étapes réparties sur les cinq continents passent par le Japon d'après-Fukushima, l'hypercapitalisme kitsch, inégalitaire et débridé du Golfe ou la déglingue sociale des villes industrielles américaines à l'abandon.

Les photos sont tout simplement belles, classiques et le propos, limpide même si on peut s'interroger sur la cohérence d'ensemble: la crise des banlieues des pays riches et les désastres climatiques des pays du Sud ont-ils vraiment quoi que ce soit en commun? Le simple fait de documenter des contextes aussi divers dans le cadre d'un même projet, qui s'est étalé sur quinze ans, incite à conclure que c'est bien le cas.

En offrant «un aperçu de ce paysage global où tout s'est précipité», le projet «Datazone» reflète une nouvelle conscience planétaire, celle qui est en germe dans la pensée collapsologique, et qui appréhende toutes les menaces qui planent sur la planète comme autant d'émanations de la même hypercatastrophe globale.

«Datazone» est une mise en images de la pensée de Paul Virilio sur les accidents planétaires, ou de celle de Marc Augé sur la surmodernité, intellectuel volontiers cité par le photographe.

Lieu: Église des frères prêcheurs (à deux pas de l'accueil du festival)
Tarif (sans forfait): 12€
Jusqu'au 25 août

5. Marina Gadonneix
«Phénomènes»

Marina Gadonneix, Sans titre (Foudre). | Avec l'aimable autorisation de la galerie Christophe Gaillard.

On quitte enfin le centre pour se rendre dans le Parc des Ateliers, dont le périmètre correspond aux anciens bâtiments de la SNCF. C'est ici que le projet de fondation Luma est en cours d'élaboration: future plateforme culturelle organisée en archipel, elle est l'œuvre de la mécène dont tout le monde parle à Arles, Maja Hoffmann. Mais c'est une autre histoire.

La tour dessinée par le starchitecte Frank Gehry vous servira de boussole pour atteindre le complexe légèrement excentré, où se trouve le bâtiment de la Mécanique générale. À l'intérieur, l'exposition de la photographe française Marina Gadonneix, dont la spécialité consiste à s'inviter dans des centres de recherche scientifique pour y photographier des phénomènes naturels difficiles sinon impossibles à représenter: tremblements de terre, collisions de trous noirs, aurores boréales ou sol martien.

Les photographies de Marina Gadonneix n'enregistrent pas les phénomènes eux-mêmes en situation normale ou naturelle, mais documentent plutôt la manière dont des scientifiques les reproduisent en laboratoire pour en observer les comportements.

Avec cette expo dont le titre rappelle celui d'un film de M. Night Shyamalan, on navigue dans des environnements cliniques qui ravivent tout un imaginaire collectif de science-fiction et alimentent une fascination pour le surnaturel et le paranormal.

Lieu: Mécanique générale, Parc des Ateliers
Tarif (sans forfait): 14€
Jusqu'au 22 septembre

Jean-Laurent Cassely Journaliste

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