Economie

Eric Le Boucher: Et vous? Vous l'aimez l'agriculture?

Eric Le Boucher, mis à jour le 02.03.2010 à 9 h 44

Il va falloir d'ici à 2050 nourrir 9 milliards de personnes en doublant la quantité de nourriture produite.

De Gaulle y promenait volontiers sa grande carcasse et ses grosses lunettes, Pompidou s'y forçait, Giscard y brillait par ses connaissances (comme toujours et partout), Mitterrand évitait ce «peuple de droite», et Chirac y restait des heures, comme chez lui.  Nicolas Sarkozy s'y sent mal, pas seulement à cause de la gaffe du «casse toi pauvre con!» de 2008. Trop citadin, trop jeune, issu de l'immigration par son père aussi, rien ne l'attache vraiment à la glaise de Beauce, à l'artichaut breton ou au Reblochon. Même le vin n'est pas son fort.

Famines et guerres

C'est bien sûr une faute. Politiquement, puisqu'il vexe un électorat traditionnel de son camp dans une période de dramatique effondrement des revenus des paysans; ils sont retombés au niveau de 1990. Symboliquement, puisque la société française plonge dans un retour à la nature, dont l'agriculture, dans sa version bio, est un composant. Economiquement enfin puisque le secteur «primaire» est promis, contrairement aux apparences, à un grand avenir. Il va falloir d'ici à 2050 apprendre à nourrir 9 milliards d'individus en doublant la quantité de nourriture produite, dans un cadre complexe de manque d'eau, de sols limités et dégradés. L'agriculture du XXIe siècle est au centre d'enjeux planétaires considérables, susceptibles de créer des famines et des guerres.

La France est la première puissance agricole d'Europe, deuxième exportatrice mondiale après les Etats-Unis et devant le Brésil. Son blé, sa viande et son lait commandent en aval une industrie agro-alimentaire à fort potentiel d'emplois. Toutes ces raisons auraient dû convaincre le président de la République d'inaugurer ce salon traditionnel de la Porte de Versailles, «la plus grande ferme de France». Il va le clore, mais le mal est fait.

Des taureaux forts comme des hippopotames

Au Concours général agricole qui sélectionne pendant le salon les meilleurs animaux et produits depuis des lustres, les taureaux ont doublé de poids en un demi-siècle. Ils rivalisent aujourd'hui avec des hippopotames. Ce résultat est le fruit d'un constant effort de taille, ou, plus généralement, de productivité. La «révolution verte» d'hier, aujourd'hui mal nommée puisqu'elle s'appuyait sur les engrais, les produits chimiques et les aliments recomposés, a permis depuis les années 1930 une hausse continue des rendements et, pour le consommateur, une baisse des prix. La part des revenus des ménages consacrée à la nourriture a pu baisser fortement pour laisser place aux autres dépenses de logement, de loisirs et de culture. Ce succès est dû aux agriculteurs.

Aujourd'hui, la mondialisation fait naître des nouvelles puissances, comme le Brésil, qui visent à devenir dans l'agriculture ce que la Chine est à l'industrie. Les rapports Nord/Sud mais aussi Sud/Sud sont à redessiner. Parallèlement, l'investissement des  marchés financiers dans les matières premières agricoles, parce qu'ils y voient des raisons structurelles de hausses des cours, vient perturber la stabilité des prix dans une activité qui a besoin du contraire. L'agriculteur ne peut pas semer à l'automne sans savoir si le prix de ses céréales sera le simple ou le double à l'été suivant.

Ne comptez plus sur les politiques

Dans ce cadre mondial mouvant, il faut en Europe une deuxième révolution verte qui parvienne à maintenir la hausse des rendements mais en réorientant fondamentalement les stratégies pour aller vers moins de chimie et vers plus de qualité. Il faut le faire dans un contexte de rigueur budgétaire qui va pousser les Etats-membres à couper dans les crédits de la PAC (Politique agricole commune) à partir de 2013. Les citoyens de la majorité des pays les encourageront. Faudra-t-il renationaliser les aides agricoles d'une façon qu'il faudra rendre conforme aux traités?

Toutes ces questions soulignent pourquoi le monde agricole est fondamentalement perturbé, sinon perdu. Ce n'est pas aux seuls Etats de répondre, au contraire peut-on dire, il faut imaginer des agricultures plus autonomes des aides publiques: elles représentent pour la première fois en 2009  plus de 50% des revenus des agriculteurs français! C'est évidemment beaucoup trop. C'est pourquoi la non-venue de Nicolas Sarkozy à la porte de Versailles donne, finalement, un signal de lucidité pour les agriculteurs: ne comptez plus sur les politiques pour vous sauver.

Eric Le Boucher

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Image de Une: Les vaches arrivent au 47éme Salon de l'agriculture à Paris Benoit Tessier / Reuters

 

Eric Le Boucher
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Cofondateur de Slate.fr
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