Société

La France a du mal à saisir la fonction de ses militaires

Temps de lecture : 5 min

Si la mission combattante est reconnue, elle n'apparaît toujours pas clairement aux yeux de nombre de responsables politiques comme ce qui ordonne l'ensemble de la vie militaire.

Le président Macron, la ministre des Armées Florence Parly et le chef d'état-major des armées François Lecointre à Cherbourg, le 12 juillet 2019. | Ludovic Marin / AFP
Le président Macron, la ministre des Armées Florence Parly et le chef d'état-major des armées François Lecointre à Cherbourg, le 12 juillet 2019. | Ludovic Marin / AFP

Comme chaque année, le 14 juillet, le ministère des Armées a pu se prévaloir de chiffres de sondages qui témoignent de la bonne image dont bénéficient les militaires au sein de la société française. Comme chaque année, en cette journée, les armées ont été saluées par les responsables politiques, qui ont dit tout le bien et toute l'admiration qu'elles suscitent. C'est un rite, et si l'on peut bien évidemment s'interroger sur son sens et ses modalités, il a acquis une légitimité que rien ne semble devoir ébranler à court terme.

Pourtant, ce rite et les affichages médiatiques qui l'accompagnent masquent, comme chaque année, des réalités bien plus complexes. Ces réalités éclatent parfois au grand jour, comme en 2017 alors que couvait la démission du général Pierre de Villiers, chef d'état-major des armées, finalement survenue le 19 juillet. Elles sont le plus souvent discrètes, mais faites de l'accumulation de petits et grands faits d'actualité, de débats plus ou moins bien menés et de l'empilement des strates mémorielles dans le temps long.

Cette année écoulée aura été emblématique des incohérences de la place des armées dans la société française, qui ne font pas toujours du bruit mais ne font pas de bien non plus au débat public et politique.

Hommage au courage combattant

Dans la nuit du 9 au 10 mai décédaient Alain Bertoncello et Cédric de Pierrepont dans une opération de libération de deux otages français au Burkina Faso. L'hommage national qui a eu lieu le 14 mai, dans la cour des Invalides, diffusé en direct sur TF1 et France 2, a marqué un tournant à deux égards par rapport aux précédentes cérémonies du même type, en particulier par rapport à celles qui ont ponctué l'engagement des forces françaises en Afghanistan entre 2008 et 2012.

Tout d'abord, le discours du chef de l'État a constitué un hommage au courage combattant. Il n'a pas seulement souligné la part de sacrifice qu'induisait l'engagement sous les drapeaux de ces deux hommes; il a d'abord rappelé leurs actions et leurs faits d'armes. Par ailleurs, sur les plateaux de télévision, des militaires en exercice et en uniforme étaient présents pour expliquer à leurs concitoyen·nes le sens de cet engagement.

C'était une première depuis l'électrochoc de l'embuscade d'Uzbin, en Afghanistan, en 2008. Elle a d'abord été rendue possible par des circonstances particulières: très vite, le 10 mai, la conférence de presse tenue par Florence Parly, ministre des Armées, et le général François Lecointre, chef d'état-major des armées, a permis de livrer un récit détaillé de l'action des militaires français dans la nuit qui avait précédé. Ce récit était incarné, précis, sans fausse pudeur sur le fait que ces hommes s'engagent pour combattre, donc pour porter atteinte à un ennemi au risque de leur vie.

Des militaires qui n'hésitent plus à se raconter

Entrent aussi en jeu des évolutions qui s'inscrivent dans le temps long: depuis 2008 en effet, l'action combattante des militaires français a trouvé une place nouvelle dans l'espace médiatique. Les journalistes traitent davantage du sujet tandis que, de son côté, la communication des armées assume peu à peu de raconter et montrer que les militaires ne sont pas d'abord, en opérations extérieures, des agent·es humanitaires ou des logisticien·nes hors-pair dont la mort, quand elle survient, constituerait un regrettable et surprenant accident.

Si ce mouvement a été possible, c'est aussi parce que le politique lui a laissé la marge nécessaire pour s'épanouir. Certes, certains emportements épiques observés ces dernières années au sommet de l'État mériteraient analyse.

Reste qu'on peut constater que des évolutions bien réelles se sont produites; elles permettent aux Français·es d'aujourd'hui de mieux saisir qu'un·e militaire a pour fonction de porter les armes pour son pays, quels que soient les légitimes débats sur l'usage qu'en font les chefs de l'État successifs.

Le paravent commode de la bonne image des armées

Pourtant, dans les mois qui ont précédé cette opération au Burkina Faso, bien d'autres faits d'actualité sont venus montrer à quel point des malentendus et des ambiguïtés demeurent. À quel point, si la mission combattante est reconnue, elle n'apparaît toujours pas clairement comme ce qui ordonne l'ensemble de la vie militaire.

En fait, elle ne demeure, pour beaucoup de responsables politiques, qu'une tâche parmi d'autres, plus spectaculaire et risquée mais dont la place n'est pas vraiment clarifiée dans le catalogue large de fonctions que les armées seraient capables de remplir, quand bien même elles n'auraient qu'un lointain rapport avec le sens de l'engagement sous l'uniforme.

Pour ces responsables politiques, la bonne image des armées, si elle peut être une satisfaction, est aussi un paravent commode. Il évite que des questions soient posées; il permet à beaucoup de se contenter de ces bons résultats de sondages sans chercher à mieux comprendre ce que vivent les militaires; il offre parfois, enfin, des occasions très tentantes d'utiliser le kaki à des fins de communication et d'affichage.

Il y a quelque chose d'incongru à saluer le courage combattant des deux commandos de la Marine nationale en 2019, tout en ayant affirmé sans sourciller, à l'occasion du centenaire du 11 novembre 1918, que les poilus de la Grande Guerre étaient «des civils que l'on avait armés». Il y a quelque chose de gênant à voir que, dans le même temps, le vocabulaire politique se militarise à tout bout de champ, au point que pour apparaître efficace dans l'action environnementale, on annonce la création d'un Conseil de défense écologique sur le modèle de ce qui a été mis en place, en matière militaire et de sécurité intérieure, après les attaques terroristes de 2015.

Il y a quelque chose de préoccupant à constater que l'opération Sentinelle qui perdure offre un terrain de jeu fort opportun pour une communication politique aléatoire lorsqu'une crise survient: les annonces de Benjamin Grivaux, le 20 mars 2019, concernant l'utilisation de Sentinelle dans le contexte du maintien de l'ordre face aux «gilets jaunes» en a été un signe éclatant.

Il y a quelque chose d'incohérent à voir coexister dans l'espace public l'hommage rendu aux deux militaires morts au Burkina Faso et le débat sur le Service national universel (SNU), fruit d'une mémoire brouillée du service d'antan précisément fabriquée par l'effacement de la finalité combattante de l'engagement militaire dans les représentations de la vie miliaire contemporaine à partir des années 1960.

Ce gouvernement n'est pas plus en cause que ses prédécesseurs. Les responsables politiques d'aujourd'hui sont les héritiers directs, dans ce domaine, de ceux qui ont parlé et agi depuis la professionnalisation initiée en 1996 (pour ne s'en tenir qu'à cette borne chronologique). L'articulation parfaite du débat public aux finalités qui font vivre une institution et justifie son existence est un doux rêve: les réalités et leur lot de contraintes commandent.

Reste qu'en la matière, le grand écart n'est pas sans conséquences préoccupantes sur la compréhension que peuvent avoir les Français·es des enjeux de défense et sur le moral de celles et ceux qui endossent l'uniforme.

Or, les dix années écoulées ont fait bouger des lignes en un sens qui rend plus visibles encore les incohérences majeures qui caractérisent le débat public sur la place des armées au sein de la nation et qu'un budget, seul, ne peut suffire à résoudre.

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l'article original.

The Conversation

Bénédicte Chéron Historienne, chercheur-partenaire au SIRICE, Université Paris-Sorbonne – Sorbonne Universités.

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