Culture

«L'Œuvre sans auteur», fresque paradoxale

Temps de lecture : 3 min

Parcourant trente ans d'histoire de l'Allemagne, le film évoque les rapports entre l'art et la politique, d'une manière qui contredit complètement la thèse qu'il entend défendre.

L'Œuvre sans auteur recourt, stylistiquement, aux équivalents cinématographiques de cet art pompier au service des pouvoirs totalitaires. | Capture d'écran via YouTube
L'Œuvre sans auteur recourt, stylistiquement, aux équivalents cinématographiques de cet art pompier au service des pouvoirs totalitaires. | Capture d'écran via YouTube

Treize ans après La Vie des autres, qui l'a révélé et a bénéficié d'un accueil massivement favorable et d'un Oscar, Florian Henckel von Donnersmarck présente une fresque qui se veut à la fois historique et didactique.

Historique en ce qu'elle couvre trente ans de l'histoire allemande, débutant au milieu des années 1930 alors que Hitler règne sans partage et se terminant en Allemagne de l'Ouest des années 1960, après la construction du mur, mais après un passage important par la RDA de l'après-guerre.

Didactique en ce que le film se veut surtout exposé sur la nature de l'art et sa place dans la société. Son personnage principal, Kurt, a été un petit garçon visitant l'exposition sur «l'art dégénéré» à Dresde en 1937. Il deviendra jeune peintre d'icônes communistes dans les années 1950 puis artiste contemporain de premier plan à l'Ouest, selon une trajectoire plus ou moins inspirée de la vie de Gerhard Richter.

Ellie (Paula Beer) et Karl (Tom Schilling) réussisent à passer à l'Ouest juste avant la construction du mur de Berlin. | Diaphana

Le parcours du héros artiste est dramatisé par une histoire d'amour entre lui et une jeune femme, Ellie. Cette dernière est, sans le savoir, la fille de celui qui, médecin SS, a assassiné la tante bien-aimée de Kurt, celle qui l'avait initié aux beautés de l'art moderne.

Ce très méchant personnage, respecté directeur de clinique sous le Reich et responsable du meurtre de masse des malades mentaux ou réputés tels par le régime hitlérien, a ensuite prospéré sous le socialisme réel version est-allemande puis dans le monde capitaliste. Il fera subir moult tourments à sa fille et à l'amoureux de celle-ci.

Herr Professor Seeband (Sebastian Koch) impose à son futur genre de peindre son portrait en majesté. | Diaphana

Ébats amoureux complaisamment filmés, reconstitution d'époque d'une propreté d'antiquaire chic, personnages taillés dans le marbre d'une psychologie sommaire, rebondissements mélodramatiques occupent sans cesse le devant d'un récit qui expédie en deux clichés des situations historiques essentielles, et esquive ses quelques enjeux plus singuliers, comme l'aveuglement volontaire de la fille du Herr Professor.

Éloge de la figure de l'artiste contemporain sincère et inspiré

Si on peut ici parler de fresque, c'est du fait de la durée du film (3h10) et de l'ampleur des thèmes qu'il aborde. Mais aussi, de manière plus ironique, par la similitude entre le cinéma selon Henckel von Donnersmarck et les fresques édifiantes telle celle que Kurt doit composer pour célébrer l'unité de la classe ouvrière selon les canons esthétiques du réalisme socialiste.

Le discours qu'entend tenir Florian Henckel von Donnersmarck est évidemment hostile à cette utilisation de l'art, il pointe la continuité entre la répression de l'expression créative par les nazis et par les staliniens, pour faire l'éloge de la figure indépendante de l'artiste contemporain dont Kurt est l'incarnation –incarnation rare: la plupart de ses confrères de l'Académie des beaux-arts de Düsseldorf qu'il a rejointe sont présentés comme des usurpateurs ou des ratés.

Le sulfureux professeur (Oliver Masucci) inspiré de Beuys. | Diaphana

Dans ce haut lieu de l'art moderne version milieu du XXe siècle, seul un professeur explicitement inspiré de Joseph Beuys est montré comme animé d'une sincérité d'écorché –littéralement–, supposée justifier ses recherches plastiques hétérodoxes. Le jeune Kurt y trouvera sa voie, inspiré par une conscience obscure de l'histoire et le souvenir de sa tante assassinée, traduite dans un tableau renvoyant de façon littérale au Aunt Marianne de Richter.

Si son destin de peintre de génie était visible dès le début comme une auréole autour de la tête de Kurt, son accomplissement reproduit tous les poncifs d'une figure d'artiste inspiré, et au passage doté des vertus supérieures du Bien, du Beau et du Libre, avec autant de majuscules que Jdanov ou Honecker en mettaient à Dictature du Prolétariat.

Parcourant l'histoire au pas de course, parfois de manière indigne –expédiant en quelques plans bâclés le gazage des malades mentaux par les nazis, puis avec encore plus de désinvolture la tragédie du bombardement de Dresde traité en deux vignettes– L'Œuvre sans auteur recourt, stylistiquement, aux équivalents cinématographiques de cet art pompier au service des pouvoirs totalitaires que son scénario dénonce.

Karl trouve la voie de son art personnel. | Diaphana

Personnages simplifiés, situations archétypales, assignation morale, platitude illustrative, imagerie convenue… rien de tout cela n'est inhabituel sur nos écrans, où paraissent tant de films qui semblent ne rien savoir du cinéma et de ce qu'on peut espérer de lui. Pourquoi s'alarmer particulièrement de celui-ci? Parce qu'il prétend faire de l'ambition esthétique, et de ses enjeux politiques et éthiques, son sujet même.

Évoquer des figures comme Richter et Beuys, s'en prendre à ce que peut, aujourd'hui comme dans les années 1960 ou bien avant, la recherche d'un artiste, mais le faire avec une esthétique de chromo bien-pensant est dès lors singulièrement embarrassant. Comme si personne ne s'était avisé de prévenir ce réalisateur que ce qu'il pratique pourrait être, aussi, un art.

L'Œuvre sans auteur

de Florian Henckel von Donnersmarck, avec Tom Schilling, Paula Beer, Sebastian Koch, Saskia Rosendahl

Séances

Durée: 3h10 (en deux parties)

Sortie le 17 juillet 2019

Jean-Michel Frodon Critique de cinéma

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