Société

Je ne pourrais pas vivre sans chat

Temps de lecture : 3 min

[BLOG You Will Never Hate Alone] Sans eux, sans leur constante drôlerie, leur personnalité bondissante, leur folle folie, je dépérirais.

Je préférerais m'amputer de la main que de renoncer à leur fréquentation. | Nikita via Flickr
Je préférerais m'amputer de la main que de renoncer à leur fréquentation. | Nikita via Flickr

J'ai attendu d'avoir la trentaine pour avoir mon premier chat. Auparavant la question ne s'était pas posée. Nous n'étions pas une famille à animaux. J'ai mis du temps à prendre mon envol; j'étais lent et gourd –je le suis resté. Je n'ai pas eu le temps de rester célibataire que déjà je vivais en couple. Nous étions amoureux et un peu fous. Nous n'aurions pas su nous occuper d'un chat. Nous n'y pensions même pas. Et nous avions l'errance dans le sang.

Une fois installé ailleurs, loin de Paris, loin de la France, loin de tout, j'ai eu une envie de chat. Je ne saurais l'expliquer mais c'était comme une évidence: j'avais besoin d'un chat dans ma vie. Ce qui était un simple désir devint vite une obsession et à l'occasion d'un anniversaire, ce devait être mon trente-troisième, on m'en offrit un même si ce fut moi qui le choisis. Il était minuscule, il était roux, il était drôle. Je ne le savais pas encore mais il allait m'apporter les plus grandes joies de mon existence.

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Pendant dix-huit ans, nous avons cheminé ensemble. Je l'emmenais partout, d'un pays à l'autre, de maison en maison; en train, en avion, en voiture, à la neige, à la campagne, à la mer. Il était calme et doux, réfléchi et pondéré, mystérieux et indéchiffrable; fou surtout, comme seuls les chats savent l'être. Je crois bien qu'il me fascinait. Je pouvais passer des heures à le regarder, occupé à percer ses secrets. Plus que tout, ses yeux me troublaient; je percevais au plus profond de ses prunelles comme un appel vers une autre vie, une lueur d'éternité, la trace d'univers inconnus où il voulait m'emmener pour mieux me posséder. J'en frissonnais parfois. Voilà un chat qui parle avec Dieu en personne, me disais-je.

Quand il est parti, j'ai cru mourir. Je le pensais sincèrement immortel –je le crois toujours. Je lui en voulais de m'avoir abandonné de la sorte. Comment allais-je vivre sans lui, sans sa présence, sans son mystère, sans sa grâce, sans son amitié, sa tendresse, sa drôlerie? Je l'ai pleuré comme j'avais pleuré la mort de ma mère, dix ans auparavant. Sans retenue aucune, dans cet épanchement du cœur qui saisi de chagrin et de douleur se répand en larmes chaudes et amères. Je m'imaginais rester orphelin quand je m'aperçus peu de temps après sa disparition qu'il m'était devenu impossible de vivre sans la présence d'un chat à mes côtés.

C'était comme un besoin physique, une nécessité psychologique, la volonté ardente d'avoir dans ma vie un nouveau chat à qui je ne demanderais rien, si ce n'est d'être lui-même. Elle –c'est une demoiselle– a débarqué sans crier gare et depuis ma vie est redevenue une fête foraine perpétuelle. J'ai l'impression de vivre avec une pile électrique montée sur ressort; rien ne lui résiste et j'ai dû changer toute l'architecture de la maison pour ne pas avoir à déclarer des dégâts par milliers. Elle est déconcertante d'insouciance: je la pense sous le canapé quand elle est au-dessus du frigidaire, je la cherche dans le placard à balais alors qu'elle se cache derrière les livres de la bibliothèque. Bagarreuse comme un tigre du Bengale, joueuse comme un garnement indomptable, elle est une fantaisie enchantée qui jamais ne prend la peine de s'interrompre. Celle-là, contrairement au précédent, se fout de Dieu et de ses sortilèges-foutaises, foutaises me chantonne-t-elle quand je la poursuis dans toute la maison.

Je ne pourrai plus jamais vivre sans chat. M'annoncerait-on que suite à je ne sais quelle épidémie il me faudrait renoncer à leur fréquentation, je préférerais m'amputer de la main que de subir pareille malédiction. Sans eux, sans leur constante drôlerie, leur personnalité bondissante, leur folle folie, je dépérirais. Un chat vaut tous les antidépresseurs de la terre. À lui seul, il redonnerait le sourire à n'importe quel souffrant, peu importe la gravité de la maladie. Il chasse l'ennui avec autant de persuasion qu'il croit courser une souris transformée en boule de papier. Il enjolive le quotidien, illumine les mélancolies les plus noires et même quand il dort, ce qui lui arrive presque jamais, il a l'air si reposé que de le contempler vous plonge dans une sorte de rêverie ensorcelée.

Je mourrai entouré de chats; le dernier visage que j'emporterai ne sera pas celui des milliers de femmes séduites par mes soins, de mes maîtresses par millions, de mes innombrables conquêtes mais celui de tous mes chats ressuscités, assemblés autour de mon lit en un dernier adieu et à qui je dirai merci d'avoir été là; grâce à vous, ma vie fut un perpétuel enchantement.

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Laurent Sagalovitsch romancier

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