Santé / Société

L'assistance médicale à la procréation reste un tabou en entreprise

Temps de lecture : 4 min

À peine une personne sur deux utilise les autorisations d'absence prévues par la loi pour ce protocole de soins qui génère pourtant un stress important.

Près de la moitié des personnes interrogées par Ipsos reconnaissent avoir eu recours au mensonge pour justifier les absences professionnelles nécessaires au traitement. | Tim Gouw via Unsplash
Près de la moitié des personnes interrogées par Ipsos reconnaissent avoir eu recours au mensonge pour justifier les absences professionnelles nécessaires au traitement. | Tim Gouw via Unsplash

Les sphères professionnelles et privées ne sont pas hermétiques, et les entreprises ne peuvent plus ignorer ce qui est important pour leurs employé·es en dehors du travail. Cette capacité à accompagner les préoccupations personnelles devient pour les entreprises un enjeu de gestion des talents. Les collaborateurs et les collaboratrices qui se sentent bien dans leur travail sont en effet moins absentes, plus autonomes, plus mobilisées, plus créatives, et ont de meilleures relations avec leur managers et leurs collègues.

Au contraire, le refus de cette prise en compte par les entreprises peut provoquer une fuite des salarié·es, entraînant une augmentation des coûts (turnover, absentéisme, etc.) et une baisse de la performance. Les entreprises doivent donc veiller à la motivation de leurs employé·es en faisant preuve de sollicitude à leur égard en cas de problèmes de santé. Prendre en considération des causes d'un stress ou d'un syndrome anxio-dépressif lié à la sphère personnelle permettra de limiter les conséquences négatives dans la vie professionnelle de l'individu.

Les cas, de plus en plus nombreux, des salarié·es qui suivent un parcours d'assistance médicale à la procréation (AMP) illustrent particulièrement bien ce principe.

Un couple sur cinq consulte

En France et dans la plupart des pays industrialisés, les femmes conçoivent leurs enfants de plus en plus tard. Or, la fécondité naturelle des femmes baisse dès l'âge de 31 ans avec une diminution importante après 35 ans. Actuellement, un couple sur cinq consulte pour des difficultés à concevoir. En France, en 2018, un enfant sur trente est né grâce à une technique d'AMP.

Or, l'impact sur la vie professionnelle de ce parcours de soins, qui a une dimension psychosociale importante, reste méconnu et donc encore insuffisamment pris en compte par les entreprises, comme le montrent les résultats d'une enquête Ipsos pour Gedeon Richter publiée en février 2019, réalisée avec des médecins spécialistes de la reproduction et le collectif BAMP (Association de patients de l'AMP et de personnes infertiles).

Cette enquête est riche d'enseignements puisqu'elle permet de montrer les difficultés qui touchent nombre de personnes travaillant dans des entreprises et donc d'aider celles-ci à mesurer la nécessité d'une plus grande considération et d'un accompagnement plus proche des salarié·es concerné·es.

Des mensonges pour justifier les absences

Au total, 63% des personnes interrogées actuellement en parcours AMP considéraient que l'AMP avait des répercussions sur l'organisation de leur temps de travail et 52% se déclaraient moins motivées pour aller travailler du fait de la baisse de leur bien-être au travail. Parmi les répondant·es, 55% indiquaient une hausse importante de leur niveau de stress du fait du parcours.

Cette diminution de la motivation et du bien-être au travail ne peut laisser les managers et les entreprises indifférentes quand on sait les leviers de performance que ces deux sentiments représentent.

Extrait de l'étude «Vécu et perceptions du parcours en AMP en France». | Ipsos pour Gedeon Richter (février 2019)

Ainsi, 50% des patient·es jugent que l'AMP a un impact important sur la qualité de leur travail. Il est probable que les entreprises ne prenant pas en compte le parcours de leurs employé·es les poussent à des comportements déloyaux: 46% reconnaissent par exemple devoir mentir pour justifier les absences professionnelles nécessaires au traitement, et seulement 54% ont osé utiliser les autorisations d'absence prévues par la loi pour le protocole de soin en AMP, témoignant ainsi du peu de confiance placée dans la compréhension de leur employeur.

Enfin, 35% des personnes déclarent avoir préféré démissionner pour se consacrer pleinement à leur parcours, ne pensant peut-être pas pouvoir mettre toutes les chances de leur côté en conservant leur activité professionnelle dans le champ de contraintes posé par l'entreprise.

L'enquête révèle un volet plus inquiétant encore qui reflète les réactions des entreprises et du management. En effet, seulement 58% des répondant·es déclarent avoir ressenti de la compréhension de la part de leur employeur. En outre, 37% confient avoir subi des pressions du management ou des collègues lors de leur parcours. Cette accumulation de réactions négatives dans le cadre de l'entreprise a conduit plus de 35% des interrogé·es à changer d'employeur.

Extrait de l'étude «Vécu et perceptions du parcours en AMP en France». | Ipsos pour Gedeon Richter (février 2019)

Bâtir une relation plus solidaire

Cette enquête met en lumière le manque de prise en compte des entreprises à accompagner et à soutenir leurs salarié·es dans ces moments émotionnels compliqués, alors même que ce soutien psychosocial et cette compréhension sont des leviers de performance importants.

Être respecté·e et faire l'objet d'une écoute attentive et bienveillante est devenu un désir fondamentalement humain qui ne peut être mis entre parenthèses dans le monde du travail. Aussi faut-il remettre en question la marginalisation des affects dans l'entreprise pour les considérer comme devant faire l'objet d'une attention essentielle dans les relations professionnelles. Plutôt que le tristement fameux «laissez vos problèmes personnels à la maison», il faut envisager «vos problèmes personnels sont nos problèmes professionnels». En observant l'impact des parcours en AMP sur la mobilisation des collaborateurs et des collaboratrices, il apparaît que ne pas s'adapter à leurs difficultés psychosociales ne peut avoir qu'un impact négatif sur l'entreprise.

L'entreprise et son management doivent donc envisager une relation émotionnelle plus solidaire et bienveillante avec les employé·es pour pouvoir les mettre en confiance et générer un accompagnement bienveillant en cas de difficultés de santé. C'est par l'acceptation de cette vulnérabilité et la capacité à accompagner les personnes en travaillant en collaboration avec la médecine du travail que les entreprises pourront minimiser l'impact de celles-ci et maintenir un degré de confiance et de bien-être au travail acceptable, synonyme d'engagement et d'efficacité sauvegardées.

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l'article original.

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