Sciences

Pourquoi 22°C n'est pas la température idéale

Temps de lecture : 4 min

Cessez de vouloir absolument vivre dans une pièce où il fait 22°C. Cette température ne vous rendra pas plus productif, pire, elle augmenterait l'émission de gaz à effet de serre.

Des études montrent une tendance à confondre performance cognitive (mémoire, attention, raisonnement) et productivité. | Jarosław Kwoczała via Unslpash
Des études montrent une tendance à confondre performance cognitive (mémoire, attention, raisonnement) et productivité. | Jarosław Kwoczała via Unslpash

L'avez-vous remarqué? Par une chaleur caniculaire ou dans la froidure hivernale, les bureaux du monde entier semblent alignés sur la même température. Dans la majorité des cas, le thermostat est réglé sur 22°C.

Ce nombre, considéré comme le sésame de la productivité, est aussi bien recommandé en Europe par la REHVA (Federation of European Heating, Ventilation and Air Conditioning Associations) qu'aux États-Unis par l'ASHRAE (American Society of Heating, Refrigerating and Air-Conditioning Engineers).

En Australie (comme dans d'autres pays), cette précision figure même sur les baux commerciaux: «Un locataire qui chauffe ou rafraîchit un bureau à une température inférieure à 20°C ou supérieure à 24°C encourt une amende», précise Fan Zhang, docteure en science architecturale. La spécialiste s'est interrogée sur les origines de ce nombre magique, qui nous permettrait d'être au top de nos performances.

Études caduques et périmées

Professeure à la Griffith School of Engineering and the Built Environment, établissement proche de Brisbane, Fan Zhang a ainsi décidé de mener une enquête approfondie sur le sujet, en collaboration avec d'autres scientifiques de l'Université de Sydney et de l'Université de Floride Centrale.

Pour ce faire, l'équipe de recherche s'est plongée dans quelque 300 études réalisées dans des domaines aussi variés que l'architecture, la psychologie, l'ergonomie, la science médicale, la neuroscience…

Les spécialistes en sont venus à cette hypothèse: la soi-disant température idéale serait une sorte de mythe véhiculé d'étude en étude, résultant d'analyses basées sur des tests souvent peu approfondis. Certains ont été réalisés il y a un siècle, avec les moyens et les connaissances de l'époque –voire sur des animaux plutôt que sur des hommes.

Et, peu de ces analyses ont tenu compte des multiples facultés d'adaptation du corps humain au stress thermique, ou ont fait de lien entre stress et performance.

Absurdes et dangeureuses croyances

«En fait, ces études reposent sur la loi de Yerkes-Dodson, qui date de 1908. Une théorie représentée par un U inversé, qui montre un pic de performance à une température de 22°C.»

Outre le fait que ces expérimentations aient été basées sur des animaux et non des êtres humains, Fan Zhang dénonce l'approche simpliste et méthodologiquement discutable de cette proposition. «Que cette loi ait été et soit encore aussi influente et qu'elle reste à ce jour considérée comme valide semble totalement incongru», affirme-t-elle.

«Il faut par exemple tenir compte du fait que les effets psychologiques et physiologique liés au stress thermique ont souvent été ignorés dans ces études.» Elles omettent aussi le fait qu'on ne perçoit pas tous la chaleur ou le froid de la même façon, ni d'un jour sur l'autre, en fonction du niveau de fatigue, de la richesse du dernier repas consommé, ou encore du cycle hormonal.

«Que cette loi reste à ce jour considérée comme valide semble totalement incongru.»
Fan Zhang, docteure à la Griffith School of Engineering and the Built Environment

Aussi, ces études montrent une tendance à confondre performance cognitive (mémoire, attention, raisonnement) et productivité.

La professeure explique que «la productivité est facile à mesurer, bien qu'en passant d'une économie industrielle à une société de services, basée sur le savoir, ses frontières sont devenues plus floues. Les études que nous avons lues y fourraient pêle-mêle absentéisme, propre perception de la productivité, etc. Mais si vous vous absentez une journée, ce n'est pas forcément à cause de la température du bureau! Et avoir l'impression d'avoir été productif, ou le contraire, ne reflète pas forcément la réalité».

Fan Zhang et Richard de Dear, docteur en climatologie appliquée à l'université de Sydney, en viennent alors à la conclusion que «les études précédentes qui se concentrent sur une mesure quantitative de la perte de productivité due à des températures défavorables sont problématiques». Et d'ajouter que la fable de la température idéale que nous gobons tous représente une sévère menace pour l'environnement.

Les deux scientifiques ont alors réuni dans le laboratoire d'Indoor Environmental Quality de l'Université de Sydney vingt-six volontaires, âgés de 31 à 50 ans, installés dans des bureaux où la température oscillait entre 22°C et 25°C. Leur rythme cardiaque et leur activité cérébrale ont été mesurés au cours de deux sessions d'une heure.

Ces personnes ont également rempli un questionnaire, dont les résultats ont été croisés avec ceux d'étudiant·es soumis au même type d'expérience dans une pièce où la température atteignait 31°C.

Trois degrés pour sauver la planète?

Balayé le pic à 22°C de Yerkes-Dodson. Le graphique illustrant les résultats de l'étude dessine un sommet très élargi, correspondant à la zone de confort optimal (sur le plan physiologique et psychologique) des participant·es à l'étude. Constat: l'être humain développe face au stress thermique des facultés d'adaptation étonnantes, comme le professeur Peter Hancock de l'Université de Floride centrale l'avait suggéré dès 1989.

Pour Fan Zhang, Richard de Dear et Peter Hancock, il ne fait aucun doute que la température optimale se situe quelque part entre 23°C et 26°C, variant en fonction des personnes testées: «Un delta de trois ou quatre degrés ferait toute la différence. L'utilisation de chauffage et de la climatisation sont hyper énergivores: cela représente 40% à 50% de la consommation d'électricité dans les locaux commerciaux, que nous justifions un peu facilement en prétextant le gain de productivité supposé des employés s'ils sont confortables.»

Et notre confort alors? Rien ne vous empêche de lancer la mode de la bouillote au bureau. Sans surprise, les solutions préconisées par Fan Zhang –testées et approuvées par ses cobayes– pour éviter l'utilisation excessive de chauffage ou de climatisation relèvent du bon sens: ventilateur, vêtements adaptés permettant de se réchauffer en hiver ou de moins transpirer en été (les Australiens sont par exemple friands de lin européen, dont ils apprécient les qualités thermorégulatrices).

Des astuces simples et efficaces qui permettraient de sauver ces quelques précieux degrés de différence et ainsi limiter l'émission de gaz à effet de serre.

Elodie Palasse-Leroux

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