Égalités / Culture

«XY Chelsea», le retour à la vie libre de Chelsea Manning

Temps de lecture : 5 min

Un documentaire suit la lanceuse d'alerte depuis sa sortie de prison en 2017.

Capture d'écran du trailer du documentaire XY Chelsea via YouTube.
Capture d'écran du trailer du documentaire XY Chelsea via YouTube.

«Les soldats, dans l'armée américaine, sont tellement jeunes. Les gens ne se rendent pas compte.» Ce commentaire presque anodin, entendu au début de XY Chelsea, premier long-métrage documentaire de Tim Travers Hawkins diffusé sur la chaîne américaine Showtime, condense à lui seul failles et errances de l'institution américaine, et par extension, trouve un point de départ idéal à son sujet: Chelsea Manning, jeune analyste condamnée à trente-cinq ans de prison, en 2013, pour avoir téléchargé puis diffusé en ligne des centaines de milliers de documents confidentiels sur les agissements de son employeur.

Lorsque Barack Obama commue sa peine le 17 janvier 2017 –quatre jours avant l'arrivée au pouvoir de Donald Trump–, elle vient de passer une bonne partie de sa jeunesse dans diverses prisons de haute sécurité réservées aux hommes. Mais cette liberté retrouvée sera chaotique et de courte durée.

Le documentaire dégage une beauté hypnotique lorsqu'il ne sait pas vraiment où il va, où regarder, que filmer, dépassé par une histoire en pleine construction, et se laisse porter par son sujet. En juillet 2019, nous sommes encore en pleine affaire Chelsea Manning: cette dernière se retrouve de nouveau au cœur de l'actualité depuis le début du procès de Julian Assange, fondateur de Wikileaks, arrêté à Londres le 11 avril dans d'étranges circonstances.

Après deux mois de détention, en début d'année, pour avoir refusé de témoigner devant un grand jury, dont elle juge la procédure trop secrète, Chelsea Manning est retournée en prison en mai, victime d'un acharnement judiciaire inédit.

A priori, son personnage ne méritait pas de biopic, tant le recul nécessaire à une efficace rédemption hollywoodienne fait défaut à cette histoire en train de s'écrire.

Pourtant, la transition de Manning, son combat courageux, presque dérisoire, pour obtenir du gouvernement, après procès, de pouvoir débuter un traitement hormonal pendant une détention qualifiée d'«inhumaine», offrent à cette absence préalable de substance un formidable moteur de mise en scène: c'est tout autant la femme Manning qui naît sous nos yeux (sa chirurgie de réattribution sexuelle a lieu pendant le tournage), qu'un personnage public en devenir. Elle se présente aux élections sénatoriales dans le Maryland, découvre l'addiction perfide à Twitter, s'infiltre de manière maladroite dans un rassemblement de l'alt-right américaine, manque une nouvelle fois de se suicider, puis durcit ses positions.

Assange, Snowden et les autres

À ce titre, XY Chelsea est l'anti-Citizenfour, le docu très politique de Laura Poitras sur Edward Snowden, autre lanceur d'alerte star ayant révélé le scandale de surveillance de masse initiée par la NSA (Oscar du meilleur film documentaire en 2015).

En contact avec lui dès le début, soit avant les leaks, Poitras, grande habituée des machines à broyer, s'attachait à dénoncer frontalement les agissements des gouvernement impliqués, avec l'aide du Guardian.

Le complexe militaire auquel s'attaque Chelsea Manning est, paradoxalement, encore plus omniscient et féroce que les services de renseignement, rapidement affaiblis par le poids de grands médias internationaux mis dans la boucle, malgré un sujet hautement plus explosif qu'une guerre lointaine: la surveillance généralisée de la population. Qui, même en 2013, se souciait du sort de quelques civils irakiens pris dans le feu de bavures?

En mars 2019, la NSA a même déclaré vouloir mettre un terme au programme incriminé, mis en place par le Patriot Act adopté sous Bush fils après les attentats du 11-Septembre. «Le vaste programme d'écoutes téléphoniques n'a jamais contrecarré une seule attaque terroriste», écrivait alors le New York Times.

L'armée, elle, continue sa marche en avant, plus puissante et opaque que jamais: le budget de la défense sera de 716 milliards de dollars en 2019; un record. Et les erreurs de jugement se multiplient.

Mais ici, on en saura finalement très peu sur les raisons qui ont poussé Chelsea Manning à transmettre à Wikileaks, faute de trouver des médias assez courageux, des preuves des méfaits de l'armée américaine en Irak: tout porte à croire que sa sensibilité exacerbée a été le seul moteur, peu de place étant laissée à une réflexion sur les conséquences de cet acte.

Dans la reproduction de l'un de ses mails, qui ouvre le film en surimpression, elle s'avoue d'ailleurs volontiers «naïve». Une naïveté en miroir de celle du réalisateur, plus intéressé par l'être humain que par ses actions.

Étonnamment, le personnage de Julian Assange, dernier angle de cette triangulaire des whistleblowers, n'est même pas évoqué. La suite des événements nous apprendra qu'elle tente de le protéger.

Transmutation

La première séquence de XY Chelsea, la sortie de prison, scénarisée car attendue (la commutation de peine tardant à se concrétiser), est sans doute la moins intéressante, bien qu'elle révèle une assemblée de militant·es venu·es s'accoler à l'histoire particulière de Chelsea Manning.

Même entourée, on la sent bien seule, tel un oiseau aux pattes cassées, psychologiquement écrasée par une histoire plus grande qu'elle, et un futur à inventer. Aller de l'avant, dans un élan un peu pathétique et désespéré pour continuer à exister sur le terrain qui l'a fait connaître, est la seule issue.

Mais au fond, Manning n'en a pas envie. Au commencement, on sent son besoin de revenir à une vie normale, son envie d'explorer ce qui lui reste de paix intérieure.

La fragilité avec laquelle elle traverse le monde, en soi un sujet, sera vouée à s'évanouir. De plus en plus têtue au fil du docu, malgré une pression immense, elle semble apprendre à accepter le fait qu'il n'y aura pas de retour en arrière, que la notoriété des «traîtres à la nation» ne s'évanouit pas aussi facilement que celle d'une influenceuse Instagram.

«Je ne suis pas une héroïne [...] Je ne sais même pas qui je suis, ce que je fais.»

Chelsea Manning dans «XY Chelsea»

XY Chelsea, comme son titre l'indique, parle d'identité. Le sujet de la transition, plus central que les agissements dans ce documentaire, est évidemment fascinant. Quoi de plus symbolique que de renaître de l'autre côté de la rive, à la sortie d'une affaire politico-médiatique insensée et épuisante, pour recommencer à zéro? Quoi de plus fort et fou que d'entrer dans un tourbillon judiciaire garçon pour en ressortir fille?

Ce pourrait être un arc de rédemption parfait. Corps, voix, cheveux, peau changent, se délestent de ce moi brutalisé. Malheureusement, le passé, retors, est toujours là, et avec lui le danger. La violence des personnes qui se disent patriotes et souhaitent encore la mort de Chelsea Manning pour trahison est aussi sourde que celle de ceux qui la mégenrent par plaisir.

Les plans, de moins en moins flous au fur et à mesure du film, et la bande originale, composée à l'occasion par le duo Johnny Hostile & Jehnny Beth, participent à la nouvelle définition de son être, en épousant une sorte de minimalisme hérissé de poussées de rage. Ces images et ce son, éminemment contemporains, synthétiques et tristes, sont d'une brutale modernité.

«Je ne suis pas une héroïne», répète Chelsea Manning à la fin du documentaire, résignée malgré tout à accepter sa mission en naviguant de unes de magazines en discussions publiques tendues.

«Je ne sais même pas qui je suis, ce que je fais», déclare-t-elle, un soir de désespérance. C'était il y a un an et demi, vers la fin du tournage. Depuis, l'histoire en a décidé autrement. Chelsea Manning a grandi, repris des forces. À presque 32 ans, l'excuse de la jeunesse ne fonctionnera plus; elle se battra désormais. Quitte à retourner en prison, comme c'est le cas aujourd'hui.

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