Sports / Monde

Bolsonaro a volé la vedette aux footballeurs pendant la Copa America

Temps de lecture : 6 min

L'ingérence du président brésilien a presque fait oublier les polémiques footballistiques.

Le président Jair Bolsonaro s'empare de la coupe pendant que les membres de l'équipe brésilienne célèbrent leur victoire en finale conte le Pérou au stade Maracana (Rio de Janeiro) au Brésil le 7 juillet 2019. | Mauro Pimentel / AFP
Le président Jair Bolsonaro s'empare de la coupe pendant que les membres de l'équipe brésilienne célèbrent leur victoire en finale conte le Pérou au stade Maracana (Rio de Janeiro) au Brésil le 7 juillet 2019. | Mauro Pimentel / AFP

La Copa America, équivalent sud-américain du Championnat d'Europe de football, s'est achevée dimanche dernier 7 juillet au Brésil par la victoire finale et attendue du pays hôte. Alors que le pays où le football est roi organisait la compétition pour la première fois depuis trente ans, le ballon rond est loin d'avoir été le principal centre d'attention de cette édition 2019. Pour cause: il s'agissait de la première compétition sportive d'envergure au Brésil depuis l'élection du président d'extrême droite Jair Bolsonaro.

À la rescousse de Neymar

Les enjeux extra-sportifs firent leur apparition une dizaine de jours avant le début de la coupe sud-américaine. Le 3 juin, on a appris que le joueur du Paris Saint-Germain et star de la sélection auriverde Neymar Jr était accusé d'abus sexuel.

S'ensuivit un emballement médiatique classique où versions et contre-versions se sont entre-choquées tandis que la Confédération brésilienne a eu bien du mal a cacher son embarras quant à la participation ou non de son meilleur joueur à la compétition qui approchait. Miracle, Neymar se blessera lors de l'avant-dernier match de préparation contre le Quatar trois jours après les révélations sur les accusations dont il a fait l'objet. Le joueur devra rester hors des terrains pendant plusieurs semaines.

Malgré la nature de l'affaire, c'est pourtant bien autour de celle-ci que le nouveau chef de l'État brésilien va se permettre un premier interventionnisme pour le moins malvenu. Avant le match contre le Quatar et alors que Neymar clamait son innocence et que l'instruction venait à peine d'être lancée, Bolsonaro a annoncé vouloir se rendre au stade pour «pouvoir prendre Neymar dans [ses] bras avant la rencontre». De préciser: «Il traverse un moment difficile, mais je le crois. Neymar, ce soir, je suis avec toi.»

Une négation de la parole de l'accusatrice aussi grave que peu surprenante de la part de celui qui, en 2014, disait à une députée qu'elle ne méritait «même pas d'être violée». L'ambiance posée, la première Copa America de l'ère Bolsonaro pouvait commencer.

L'homophobie en ouverture

La Copa commença par une amende de 15.000 euros infligée à l'équipe brésilienne dès le match d'ouverture. En cause: des insultes homophobes descendues des tribunes jaunes et vertes à l'encontre du gardien bolivien Carlos Lampe.

Tristement commune lors de matchs entre clubs, ce genre d'agression est cependant plus rare au cours des rencontres internationales. L'homophobie s'est pourtant bel et bien fait une place au beau milieu d'un match officiel inaugurant une compétition majeure en ce mois de juin 2019.

«Supporters de Cruzeiro faites attention Bolsonaro va tuer les pédés.»

Chant des ultras de l'Atlético Mineiro

Match impliquant le pays hôte, le Brésil, dont le président ne cesse d'étaler sa haine envers l'homosexualité. Des répercussions du discours violent professé par le chef d'État brésilien ont d'ailleurs déjà été constatées sur des supporters de football lors du derby de Belo Horizonte entre l'Atlético Mineiro et Cruzeiro en septembre 2018, au beau milieu de la campagne qui mènera Bolsonaro à la tête du Brésil.

Ce jour-là, les ultras de l'Atlético Mineiro chantèrent en chœur: «Supporters de Cruzeiro faites attention Bolsonaro va tuer les pédés.»

Messi entre en scène

Vinrent ensuite les polémiques en apparence plus footballistiques –quoi que bien plus grossières qu'à l'accoutumée. Vint Lionel Messi.

L'Argentin aura tenu l'autre premier rôle de cette Copa America, celui d'opposant numéro un, d'adversaire plus petit mais à la caisse de résonance au moins aussi élevée que celle d'un président. Rarement loquace en interview post-match, la star mondiale aura animé les zones mixtes durant toute la compétition et procéda crescendo.

Alors que l'Argentine offrait des prestations médiocres et que Messi lui-même était remis en question, le joueur de Barcelone fit d'abord son autocritique après le quart de finale de son équipe contre le Venezuela: «Ce n'est pas ma meilleure Copa America, je ne joue pas comme je l'espère.» Habitué aux terrains magnifiques du Camp Nou, où son jeu tout en technique, en vitesse et en précision peut se développer, le numéro 10 ne s'arrêta pas là et justifia son niveau de jeu: «Le ballon devient un lapin, il saute dans tous les sens et c'est difficile de le contrôler. C'est une honte d'avoir des pelouses aussi mauvaises dans une Copa America.»

«Ils n'ont jamais eu recours à l'assistance vidéo à l'arbitrage pendant cette Copa America, c'est incroyable!»

Lionel Messi, footballeur international

La critique fut lancée quelques jours avant une demi-finale qui s'annonçait électrique contre le pays hôte. Elle le sera, surtout une fois le match terminé et remporté 2 à 0 par le Brésil. Dans la zone mixte, Messi est en colère: «Leur deuxième but vient d'un penalty qui n'a pas été sifflé pour nous. Il y a aussi le penalty sur Nicolás Otamendi.» Classiques excuses d'un perdant? Pas vraiment. Si l'Argentine ne méritait pas de gagner ce match plus que le Brésil, Messi n'exagère en rien en pointant du doigt ces deux actions. Le jeu aurait dû être arrêté sur la première et le penalty est évident sur la seconde. Dans cette nouvelle manière de trancher en cas de faute où l'assistance vidéo (VAR) est censée réparer les erreurs d'appréciation de l'arbitre, ces décisions sont tout bonnement incompréhensibles.

Messi se lâche: «Ils n'ont pas arrêté de siffler des penalties discutables pendant cette Copa America et cette fois, ils n'ont jamais eu recours à l'assistance vidéo à l'arbitrage. C'est incroyable! souffle-t-il avant d'ajouter: J'espère que la Conmebol (la Confédération sud-américaine) fera quelque chose. Mais je crois qu'ils ne feront rien.» Le sous-entendu est grave mais reste, pour le moment, sous-entendu.

Une question d'interférences

La Fédération argentine prendra la suite et fera parvenir à l'organisation du tournoi un document long de six pages au ton beaucoup plus explicite soulignant une situation «aggravée par la présence du président du Brésil Jair Bolsonaro. Une présence qui n'est pas passée inaperçue auprès des joueurs, des dirigeants et du public en général. Ses manifestations politiques ont d'ailleurs été évidentes pendant la rencontre et on ne peut pas oublier de mentionner qu'il a effectué un véritable tour de terrain olympique à la mi-temps de la rencontre».

Les soupçons d'influence du chef d'État brésilien (l'ingérence politique est bien évidement strictement interdite par les règlements de la Conmebol et de la Fifa) vont encore plus loin.

«En voyant les images, j'affirme que les arbitres vidéo auraient pu m'appeler.»

Roddy Zambrano, arbitre

Dans son document, la Fédération argentine reprend les informations de divers médias selon lesquels la communication entre la salle vidéo et l'arbitre aurait été bloquée parce que le service de sécurité présidentiel aurait utilisé la même fréquence radio. Toutes les parties impliquées nient l'accusation, quoi que la Conmebol concède des problèmes techniques réglés avant le début de la rencontre.

La défense sera ensuite involontairement mise à mal par l'arbitre lui-même. Dix jours après la demi-finale, l'Équatorien Roddy Zambrano revient sur le match pour une radio de son pays où il explique à propos du deuxième penalty non sifflé: «Ils [les arbitres vidéo] ne m'ont pas appelé pour le voir et n'ont pas considéré que c'était une action qui méritait un penalty. En voyant les images, j'affirme qu'ils auraient pu m'appeler.»

Problème: l'arbitre vidéo principal, l'Uruguayen Leodán González, affirmait quelques jours plus tôt avoir demandé à son collègue de revoir l'action au moment où celle-ci avait eu lieu. Soit l'un des deux ment soit la communication radio, contrairement à ce qu'affirmait la Conmebol, a bel et bien été défaillante peu importe la raison, présidentielle ou non.

Messi exclu, Bolsonaro sur le terrain

Alors qu'il ne restait plus que deux rencontres, la finale Brésil-Pérou et le match pour la troisième place entre l'Argentine et le Chili, surgit une nouvelle polémique. Juste avant la mi-temps, Messi et un joueur chilien se sont chamaillés sans qu'aucun coup ne soit porté.

L'arbitre a exclu les deux joueurs. Une décision disproportionnée qui a étonné l'ensemble des observateurs, adversaires de Messi compris. Mais qui permettra au génie argentin de soigner sa sortie et de focaliser à nouveau l'attention sur la zone mixte où il se présentera après avoir refusé de participer au protocole de remise de médailles. Non qu'il aurait été vexé à la suite de son carton assure t-il, mais pour ne pas «participer à cette corruption».

Le mot est lâché et il fera le tour du monde. Ses propos pourraient coûter deux ans de suspension à la star. De quoi gâter la prochaine Copa America. En attendant, le Brésil s'impose 3-1 en finale et remporte la compétition.

Imperturbable, Jair Bolsonaro s'offre même une dernière polémique en descendant sur le terrain pour poser coupe en main au milieu de joueurs scandant son nom. Comme s'il faisait partie de l'équipe victorieuse. Comme s'il y était un peu pour quelque chose.

Newsletters

Le record du marathon a-t-il été battu grâce à des chaussures trop performantes?

Le record du marathon a-t-il été battu grâce à des chaussures trop performantes?

Depuis 2016, les records sur marathon se sont améliorés grâce à un modèle de baskets particulier. Certain·es y voient une remarquable innovation, d'autres un avantage inéquitable.

Une équipe de foot italienne voulait jouer en blackface pour condamner le racisme

Une équipe de foot italienne voulait jouer en blackface pour condamner le racisme

L'idée était notamment de soutenir Mario Balotelli, récemment victime de cris racistes lors d'un match à Vérone.

Christine Lagarde par ses anciennes coéquipières de natation synchronisée

Christine Lagarde par ses anciennes coéquipières de natation synchronisée

Bien avant le FMI, les ministères ou même les cabinets d'avocat, la nouvelle présidente de la Banque centrale européenne brillait dans les bassins.

Newsletters