Santé

Le mouvement antivax est loin d'être le seul responsable des épidémies de rougeole

Temps de lecture : 12 min

Notre trop grande focalisation sur le sujet nuit à la santé publique.

Séance de vaccination à Lapaivka, en Ukraine, le 21 février 2019. | Yuri Dyachyshyn / AFP
Séance de vaccination à Lapaivka, en Ukraine, le 21 février 2019. | Yuri Dyachyshyn / AFP

Le 5 juin 2019, le nombre de cas de rougeole aux États-Unis dans l'année a dépassé le millier, un record qui n'avait jamais été atteint depuis 1992.

Pour la plupart des gens, l'origine de cette résurgence de la maladie ne fait pas trop de doute: c'est de la faute aux antivax, ces personnes qui s'opposent aux vaccins. «Les autorités fédérales en matière de santé attribuent l'épidémie de cette année aux parents américains qui refusent de vacciner leurs enfants», relevait l'agence Reuters.

Cela semble aller de soi: la rougeole se propageant plus rapidement chez les individus non vaccinés, le retour en force du virus doit être le signe d'une augmentation majeure du nombre de personnes refusant la vaccination. Seulement, les chiffres nous content une histoire différente.

Crises sans frontières

Les chiffres de la vaccination contre la rougeole aux États-Unis ne sont pas vraiment en chute libre. À vrai dire, ils sont même très stables depuis de nombreuses années –autour de 91% ou 92% de la population.

S'il est possible que les foyers locaux de refus aient légèrement gagné en importance au fil du temps, ou que d'autres foyers aient vu le jour, les preuves formelles allant en ce sens sont assez légères.

Voici une explication plus simple et plus convaincante de l'augmentation soudaine du nombre de cas de rougeole aux États-Unis: des épidémies bien plus importantes ayant lieu à l'international ont fini par se propager jusqu'au pays de l'Oncle Sam.

Plus de 66.000 cas ont été recensés en Europe depuis le début de l'année, et l'on assiste également à des flambées alarmantes dans certaines régions d'Afrique et d'Asie. Ce sont ces crises qui ont déclenché celle que nous constatons aujourd'hui aux États-Unis.

En mai dernier, les centres américains pour le contrôle et la prévention des maladies (CDC) ont confirmé que les récentes poussées de rougeole qui ont touché les communautés juives orthodoxes de New York et la communauté russophone du comté de Clark, dans l'État de Washington, avaient toutes deux débuté à cause de touristes malades revenant d'Israël et d'Europe de l'Est.

En d'autres termes, il n'est pas nécessaire de poser l'hypothèse d'une montée en flèche de la folie antivax aux États-Unis pour expliquer la recrudescence de la rougeole.

Il est sans doute vrai que des poches de refus vaccinal persistent dans ce pays, mais c'est le cas depuis de nombreuses années. Si ces poches subissent aujourd'hui plus de cas de rougeole, cela est peut-être plutôt dû à des tendances dans des pays éloignés.

Malgré tout, cette explication mondiale ne fait que repousser la question un peu plus loin. La rougeole progresse aux États-Unis parce qu'elle progresse ailleurs dans le monde? Très bien, mais pourquoi progresse-t-elle ailleurs dans le monde?

Une fois encore, l'explication la plus fréquemment avancée est que la propagande antivaccination est en plein essor –non seulement aux États-Unis, mais partout– et que les taux de vaccination à travers le monde sont en chute libre.

Double dose

L'Organisation mondiale de la santé a fait parler d'elle en janvier, en ajoutant «l'hésitation vaccinale» à sa liste des dix principales menaces pour la santé dans le monde en 2019.

Lors d'une réunion d'expert·es de la santé organisée en mai à Genève, le président de la Gavi Alliance (l'alliance mondiale pour les vaccins et l'immunisation) a même qualifié la désinformation sur la vaccination de «maladie contagieuse».

De même, le numéro de juin du British Medical Journal met en garde: «Si la couverture vaccinale continue de baisser, la rougeole risque de redevenir endémique.»

La couverture vaccinale est-elle vraiment en baisse? Une fois de plus, l'étude des données montre que la situation est un peu plus compliquée que cela.

Le nombre de morts dues à la rougeole a diminué d'environ 80% depuis 2000.

À l'échelle mondiale, les taux de vaccination contre la rougeole sont à leur plus haut niveau historique –ou presque. Depuis le début du siècle, la proportion d'individus ayant reçu au moins une dose de vaccin contre la rougeole a augmenté de près d'un cinquième. Entre-temps, le recours à une deuxième dose de vaccin (qui en accroit l'efficacité) a plus que quadruplé. En 2000, 15% seulement de la population obtenait les deux injections; aujourd'hui, cette part est de 67%, et elle continue d'augmenter.

Les effets salutaires de tout ce travail ne pourraient être plus apparents. Le nombre de personnes qui ont contracté la rougeole sur la planète et le nombre de morts dues à la maladie ont tous deux diminué d'environ 80% depuis 2000.

Aux débuts des années 1980, plus de quatre millions de cas de rougeole étaient encore rapportés chaque année. En dépit de la croissance massive de la population qui a eu lieu depuis cette époque (un bond de plusieurs milliards de personnes à travers le monde), le nombre annuel de cas de rougeole est tombé à environ un cinquième de ce qu'il était auparavant, soit à quelques centaines de milliers de cas par an.

Compte tenu de tous ces progrès récents, la crise de la rougeole qui secoue actuellement le globe peut sembler quelque peu paradoxale. Regardez ce qu'il se passe en Europe.

En 2017, le continent enregistrait son meilleur taux d'immunisation: un record historique, avec 90% des Européen·nes ayant reçu leurs deux doses et 95% ayant reçu au moins une dose. Puis, presque immédiatement après, la rougeole a balayé le continent, infectant plus de 80.000 personnes rien qu'en 2018 et faisant soixante-douze victimes –un bilan trois fois plus sévère que ce qu'avait connu la région dans l'histoire récente.

Boucle de rétroaction

Si la couverture vaccinale est de plus en plus importante, comment expliquer un tel retour de la maladie? Beaucoup de facteurs différents entrent en jeu.

D'une part, les épidémies de rougeole ont tendance à survenir par vagues. Lorsqu'une maladie extrêmement contagieuse touche une population, elle se répand rapidement chez les plus vulnérables, tel un incendie dans un sous-bois sec. Une fois tout ce combustible consumé, l'épidémie commence à diminuer.

À ce moment, les personnes ayant été touchées sont désormais immunisées et les parents hésitants sont soudain devenus plus enclins à faire vacciner leurs enfants. Dans son ensemble, la population est devenue plus résistante à la maladie qu'elle ne l'était auparavant.

Cela déclenche une boucle de rétroaction. Avec la hausse de la couverture vaccinale, les cas de rougeole commencent à diminuer. La maladie devenant de plus en plus rare, la résistance s'amoindrit chez les personnes qui ne peuvent pas ou ne veulent pas se faire vacciner.

L'épidémie suivante entraîne une augmentation des cas de rougeole, qui à son tour conduit à une meilleure résistance globale et à une hausse de la couverture vaccinale.

Les taux d'immunisation semblent s'être stabilisés à environ 85% de la population.

Les épidémies de rougeole alternent avec des périodes dites «interépidémiques», et cette boucle ne s'arrête que lorsque les programmes de vaccination atteignent 95% de la population environ, le seuil d'immunité de groupe.

Ces dernières années, les taux d'immunisation semblent s'être stabilisés à environ 85% de la population. Au vu de ces niveaux de protection insuffisants, il faut s'attendre à des épidémies de rougeole plus ou moins périodiques.

Les différents groupes antivax qui agissent à travers le monde participent certes au problème, mais ils n'en sont pas la seule cause. Ils n'en sont peut-être même pas la cause principale.

Question d'inégalités

Aux États-Unis, le nombre d'enfants non vaccinés a quadruplé depuis 2001 –une statistique que les gens adorent citer comme preuve de la croissance du mouvement antivax. Les CDC, eux, attribuent plutôt ce phénomène aux inégalités en matière de couverture sociale, puisque ce sont les enfants qui n'ont pas d'assurance-maladie ou ceux qui vivent dans les zones rurales qui sont les plus exposés.

C'est cette même logique qui s'est appliquée dans plusieurs des pays où la dernière épidémie de rougeole a été la plus dévastatrice. Madagascar a recensé plus de 60.000 cas depuis janvier 2019, mais ce n'est pas parce que les gens refusent les vaccins: c'est parce qu'ils ne peuvent pas se les payer. Le prix d'une seconde dose équivaudrait aux dépenses d'une famille durant une semaine, à en croire cet article de Reuters.

Les conditions climatiques jouent aussi un rôle: les recherches montrent que les taux de vaccination ont tendance à chuter durant la saison des pluies, période à laquelle il est plus difficile de se rendre à l'hôpital.

Un sondage Wellcome mené auprès de 140.000 personnes du monde entier et publié en juin a montré que 97% de la population malgache considère que «vacciner les enfants est important» –contre 87% de la population américaine.

Un autre foyer d'infection récent a été le Venezuela, avec près de 6.000 cas depuis 2018. Une fois de plus, il s'agissait beaucoup plus d'une question d'accès à la vaccination que de croyance: l'abrupt effondrement politique et économique qu'a connu le pays l'a laissé à court de médicaments. Inutile de préciser que les groupes antivaccins vénézuéliens ne semblent pas avoir fait beaucoup de recrues sur Facebook ces derniers temps.

D'après le sondage Wellcome, le Venezuela fait partie des pays qui font le plus confiance aux vaccins, avec 93% des personnes interrogées estimant que «les vaccins sont sûrs» et 99% qu'ils sont importants pour les enfants.

Phénomènes locaux

Il existe bel et bien des endroits où le sentiment antivaccins a prospéré et où, en conséquence, les infections font rage. Mais il est souvent possible de trouver des causes spécifiques, locales à ces montées de méfiance.

Aux Philippines, il s'agit de la réponse de parents à une grave erreur gouvernementale. Un vaccin contre la dengue distribué dans les écoles présentait un danger mortel: les enfants l'ayant reçu étaient exposés à un risque de syndrome de Clarkson.

Les spécialistes estiment que dix à vingt enfants philippins ont pu en mourir, et les responsables politiques font aujourd'hui l'objet de poursuites.

L'Ukraine a été à l'origine de la plupart des cas en Europe –et aussi des plus grosses épidémies aux États-Unis. Dans ce pays, le problème a en partie été dû aux pénuries de vaccins survenues de 2009 à 2016, ainsi qu'à un reste de méfiance de la population face aux campagnes de vaccination telles qu'elles étaient mises en place à l'époque soviétique.

Le pays a aussi connu une grande peur liée aux vaccins: en 2008, un adolescent de Kramatorsk est décédé d'une infection bactérienne moins de vingt-quatre heures après avoir été vacciné contre la rougeole et la rubéole dans son école. Les médias locaux ont rapidement lié sa mort à un complot de vaccination maléfique dirigé par le magnat américain des médias Ted Turner.

Le gouvernement ukrainien a encore empiré la situation en suspendant son programme de vaccination durant le temps de l'enquête sur la mort de l'adolescent. Il est même allé jusqu'à faire arrêter le principal responsable de la santé publique dans le pays. La confiance de la population dans le vaccin ROR ne s'est jamais rétablie depuis.

Lorsque l'on parle du problème mondial qu'est la rougeole, ces particularités tendent cependant à s'effacer et nous préférons parler ad nauseam de l'essor du mouvement antivaccination aux États-Unis, en Europe et dans le reste du monde.

On entend souvent dire aujourd'hui que «le monde est en train de régresser» à cause de la défiance de la population pour la vaccination, que les antivax ont convaincu «un nombre croissant de parents de refuser les vaccins pour leurs enfants», ou encore que le mouvement s'est répandu sur les réseaux sociaux, qu'il a trouvé un écho chez des personnalités politiques populistes, voire qu'il est lui-même devenu une sorte d'épidémie.

Un article de fond sur le mouvement antivax paru fin juin sur Jezebel va jusqu'à affirmer que cette communauté «grandissante» est en train de «changer le monde». Je suppose que c'est plausible, mais encore une fois, les chiffres vérifiés et établis sur le long terme ne confirment pas cette idée.

Mesure officielle

Les démarches officielles pour analyser et régler le problème du refus de vaccination sont encore assez récentes. La communauté mondiale de la santé a commencé à se concentrer sur cette question au début des années 2000, après le boycott du vaccin antipoliomyélitique et l'épidémie associée au Nigeria. Le Projet pour la confiance vaccinale de l'École londonienne d'hygiène et de médecine tropicale a été lancé il y a seulement une décennie.

Quelques années après, les autorités sanitaires internationales ont commencé à réclamer des études à grande échelle sur la question. En mars 2012, le groupe consultatif de l'OMS sur la vaccination a mis en place un groupe de travail sur l'hésitation vaccinale. Un an plus tard, le ministère américain de la Santé et des Services sociaux demandait à son comité consultatif national sur les vaccins de mettre en place un groupe similaire. Ces instances visent à apporter plus de rigueur dans les études sur le sentiment antivaccins, ainsi qu'à concevoir des outils standards afin de le mesurer dans le temps.

Ces efforts ont commencé à porter leurs fruits, avec des informations plus nombreuses et de meilleure qualité, mais les données restent encore limitées.

Dans l'ensemble, la méfiance à l'égard de la vaccination est peut-être plutôt en train de reculer.

En octobre dernier, le Projet pour la confiance vaccinale a publié les résultats d'une grande enquête sur l'état de la confiance vaccinale dans l'Union européenne. Le rapport comparait les chiffres les plus récents, datant de 2018, à ceux obtenus lors d'une enquête menée en 2015.

Le niveau d'innocuité des vaccins a augmenté d'une marge statistiquement signifiante dans huit des vingt pays inclus dans l'analyse, et elle est restée identique dans huit autres. Elle n'a chuté que dans quatre États: la Finlande, la Suède, la Pologne et la République tchèque.

En moyenne, les hausses de confiance à l'échelle des pays ont également été plus importantes que les baisses. La plus forte augmentation était de 16%, en France, tandis que la plus forte diminution, en Pologne, n'était que de 7%.

L'étude présentait toutefois quelques résultats inquiétants. D'une part, la jeunesse européenne semble beaucoup plus méfiante à l'égard des vaccins que les personnes de plus de 65 ans. À moins qu'elle ne change d'avis en vieillissant, cela n'annonce rien de bon pour l'avenir de la santé publique.

Malgré tout, si l'on ne se reporte qu'aux tendances mesurées de la méfiance envers les vaccins durant ce bref intervalle (de 2015 à 2018), les nouvelles semblent plutôt bonnes. À vrai dire, la méfiance à l'égard de la vaccination –sans parler du sentiment antivax– est peut-être plutôt en train de reculer, dans l'ensemble.

Obsession contre-productive

Vous n'entendrez pourtant pas ce message aux informations. Voici comment le New York Times a présenté les résultats de l'enquête dans un article sur la crise de la rougeole en Europe: «Selon un rapport de l'Union européenne, le mouvement antivaccins s'est développé en Europe, notamment en Pologne.»

Reuters a pour sa part résumé les conclusions mitigées de l'étude par ce titre: «Faible confiance dans les vaccins en Europe, augmentation du risque d'épidémie».

Dans le même ordre d'idées, la BBC qualifiait récemment la méfiance envers la vaccination de «crise mondiale» en rapportant les résultats du récent sondage Wellcome.

Il est vrai que seulement 79% des personnes ayant répondu au sondage étaient d'accord pour dire que «les vaccins sont sûrs». Mais la même enquête a montré que la proportion d'individus se prononçant entièrement contre l'affirmation n'était que de 7% –les autres étaient «sans opinion» ou n'avaient pas répondu.

Examinons maintenant le comportement réel: 92% des personnes interrogées ont déclaré que leurs enfants avaient reçu au moins un vaccin. Ces chiffres mondiaux correspondent bien à ceux recensés aux États-Unis. Selon Wellcome, seulement 72% des Américain·es jugent les vaccins sûrs et 11% pensent le contraire, tandis que 93% indiquent que leurs enfants ont été vaccinés.

Pourtant, le scénario sur les antivax persiste –en dépit des chiffres, ou parfois même en s'appuyant dessus. La raison est simple: cette vue de l'esprit se fonde moins sur les faits que sur les réflexes et sur l'idée instinctive qu'une résurgence soudaine de la rougeole doit forcément être le résultat de quelque chose de tout aussi soudain –un mépris grandissant pour les expert·es, peut-être, la propagation d'idées marginales via les réseaux sociaux ou encore le pouvoir irrésistible des fausses informations. Cela semble aller tellement de soi en principe (c'est à la fois tellement exaspérant et rassurant) que les statistiques importent peu.

Voilà comment l'on se retrouve avec des articles nous apprenant que «la couverture vaccinale contre la rougeole est en baisse», basés sur une étude qui montre exactement le contraire. Ou que l'on voit fleurir des enqûetes comme celle du New York Magazine, «La rougeole pour les 1%», qui par un tour de passe-passe éhonté voudrait faire croire que la maladie est une punition envoyée aux bobos, chez qui la méfiance envers les vaccins aurait explosé en une génération seulement.

Tout cela peut paraître vraisemblable et très clair, mais c'est en train de nous distraire du vrai problème. Si nous voulons vraiment prévenir les prochaines épidémies de rougeole, nous devrons examiner toutes les raisons pour lesquelles les taux de vaccination dans le monde stagnent à moins de 95%. Notre obsession pour les antivax ne nous y aide pas.

Daniel Engber Journaliste

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