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Les vastes chantiers de Sotchi

L'organisation des prochains JO d'hiver dans la station balnéaire russe soulève de nombreuses interrogations.

Il va donc falloir apprendre à vivre sans biathlon. Et cette morne existence durera quatre années. Car après le festin de Vancouver, cette discipline, devenue notre sport national l'espace de deux semaines à l'heure du dîner quand tombaient les médailles (six!), s'apprête à retourner à ses vaches maigres médiatiques. Plus de direct pour un bon moment si l'on excepte, bien sûr, la chaîne spécialisée Eurosport, toujours fidèle vaille que vaille à nos skieurs à la carabine. Prochaine fenêtre de tir pour eux sur grand écran: les Jeux olympiques de Sotchi, en Russie, programmés du 7 au 23 février 2014.

Avec 51 voix contre 47 pour la ville coréenne de Pyeongchang, Sotchi, station balnéaire située au bord de la Mer Noire à l'ombre des montagnes du Caucase, fut désignée, en effet, ville olympique le 4 juillet 2007 à Guatemala City. La Russie n'a jamais accueilli les Jeux d'hiver et il faut remonter à 1980 et aux Jeux d'été de Moscou, boycottés par une partie du monde occidental, pour retrouver le pays au centre du jeu olympique.

Soutiens de poids

Comme Tony Blair, déterminant à Singapour en 2005 lors de la désignation sur le fil de Londres aux dépens de Paris pour l'organisation pour les Jeux d'été de 2012, Vladimir Poutine avait su se montrer décisif. Le président russe s'était impliqué personnellement en faisant le voyage pour séduire les membres du Comité international olympique (CIO) à qui il avait même parlé en anglais et en français. Sotchi, le Nice de la Russie en raison de son climat comparable à celui de la Côte d'Azur (les deux villes sont situées à la même latitude), est aussi, il faut le souligner, l'une des destinations de vacances préférées de Poutine, skieur régulier. Dmitri Medvedev, son successeur au Kremlin, a d'ailleurs emprunté son sillage majestueux. Les deux hommes d'Etat y ont fait un court séjour ensemble au début de l'hiver. Une vieille habitude, il est vrai. Sotchi était aussi un des lieux de villégiature chéri par Joseph Staline, amateur des nombreuses maisons de cure de l'endroit.

Pourtant, la candidature de Sotchi, malgré les 12 milliards de dollars d'investissements promis par le gouvernement russe et les quelque 150.000 emplois possiblement créés, n'était pas la plus évidente sur le papier. Elle était la plus coûteuse et surtout la plus risquée. Contrairement à ses rivales, toutes les installations, vraiment toutes, étaient à bâtir. Une fois encore, il s'est dit que Juan Antonio Samaranch, l'ancien président du CIO et ancien ambassadeur d'Espagne à Moscou au temps de l'URSS, avait tiré les marrons du feu pour que la balance penche du côté des intérêts du CIO. Très actif lors de cette candidature, Gazprom, lobby puissant, avait également joué un rôle non négligeable pour enlever le morceau. Deux mois avant la désignation de Sotchi, VTB, la deuxième banque du pays, était, elle, devenue comme par «hasard» partenaire de l'IAAF, la fédération internationale d'athlétisme dont on connaît le poids dans le monde olympique, notamment auprès des pays africains. Tout cela était de bonne guerre sous le ciel éternellement brumeux du CIO.

Au diable l'assassinat, quelques mois plus tôt, de la journaliste Anna Politkovskaïa. Qu'importe que Sotchi se trouve dans une zone de tensions à proximité de l'Abkhazie et de l'Ossétie du Sud au cœur des frictions entre la Russie et la Géorgie (la Russie a envahi la Géorgie en 2008 par l'Abkhazie et l'Ossétie du Sud). Balayée d'un revers de main la tatillonne et bureaucratique politique des visas de la Russie, où il reste difficile de voyager. Quant aux vociférations des mouvements écologistes face aux dommages inévitables en termes d'environnement à cause des multiples travaux à venir, elles ne sont pas arrivées jusqu'aux oreilles des membres du CIO. Comme pour Pékin en 2008, le char de l'olympisme doit avancer.

Fierté nationale

Depuis le 4 juillet 2007, la crise financière est, hélas, passée par là et de vraies questions subsistent sur le réalisme économique de ce projet colossal. Mais l'observation est la même pour Londres, prise au piège du gigantisme des Jeux après les déboires de la City. De toute façon, Poutine et Medvedev ne lâcheront rien. Question de fierté nationale et internationale pour faire sortir de terre ce parc olympique coupé en deux avec celui de Sotchi, le long des côtes de la mer Noire dans la vallée d'Imeretinskaya où seront érigés tous les sites des sports de glace, et l'autre moitié nichée dans la montagne de Krasnaya Polyana, lieu des épreuves de ski et des sports de glisse. Les très folkloriques élections municipales d'avril 2009, à Sotchi, ont montré que le pouvoir moscovite ne comptait pas mollir sur cette épineuse question de l'organisation en imposant son candidat officiel, Anatoly Pakhomov, dans un simulacre de démocratie. Le maître de chantier reste, toutefois, Vladimir Poutine qui a déjà prévenu qu'il n'y aurait aucun problème de météo dans cette cité baignée de douceur l'hiver. «Les montagnes de Krasnaya Polyana ont une altitude supérieure de 400 mètres à celles de Whistler Mountain à Vancouver», a répété la délégation russe présente au Canada où les températures trop clémentes ont alimenté la chronique.

A Vancouver, les Russes étaient également à la manœuvre pour tenter de ramener la NHL, la ligue professionnelle nord-américaine de hockey sur glace, à de meilleurs sentiments. Entrée dans la famille olympique en 1998, la NHL menace, en effet, de la quitter après ces Jeux de Vancouver.  Son retrait priverait les Jeux Olympiques de Sotchi des meilleures crosses mondiales. Au centre de la controverse, l'obligation de suspendre le championnat nord-américain pendant près de trois semaines et le constat que le hockey sur glace n'a rien à gagner aux Jeux quand la compétition ne se déroule pas en Amérique du Nord en raison du décalage horaire démobilisateur pour les fans américains et canadiens.

Plus douloureux pour les Russes fut de constater à Vancouver qu'à quatre ans de Sotchi, leurs athlètes n'étaient plus au niveau. Avec 15 médailles, et seulement trois titres olympiques, ils sont tombés dans un gouffre de médiocrité indigne de leur histoire sportive. Dans la débâcle, les hockeyeurs ont été étrillés par le Canada en quarts de finale. Jadis souverains, les patineurs artistiques, si l'on excepte Evgueni Plushenko, ont mordu la glace. A la veille des Jeux, Jacques Rogge, le président du CIO, les a même carrément humiliés en enjoignant Dmitri Medvedev et les autorités russes à se montrer plus fermes contre le fléau du dopage après une série de cas positifs révélés au sein de l'équipe nationale de biathlon. Pressenti pour venir à Vancouver, le président russe est finalement resté à la maison. Vexé, peut-être, d'avoir été ainsi interpellé par Rogge. Mécontent certainement de voir la Russie à terre, à 22 médailles du total des Etats-Unis. «Si certains dirigeants n'écrivent pas leur lettre de démission, nous allons les forcer à le faire», a-t-il tonné à la télévision russe. «Ce n'est quand même pas une raison pour baisser les bras, se couvrir la tête de cendres et se flageller jusqu'à l'épuisement, a conclu Vladimir Poutine avant de se montrer menaçant. C'est l'occasion d'analyser de manière critique et de tirer des conclusions en matière d'organisation.» Sotchi doit sonner l'heure de la revanche et du triomphe. Mais voilà, pour le moment, tout est à (re)construire à tous les niveaux.

Yannick Cochennec

Image de une: Dimitri Medvedev et Vladimir Poutine près de Sotchi, REUTERS/RIA Novosti

À LIRE ÉGALEMENT SUR LES JO: Il n'y a pas que le curling et notre blog Nos yeux dans les Jeux

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