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France-Russie: Nicolas Sarkozy veut jouer la carte Medvedev

Daniel Vernet, mis à jour le 02.03.2010 à 9 h 47

Nicolas Sarkozy a pour le président russe les yeux de Chimène. Il représente la modernité et la possibilité de renouer avec Moscou.

Mardi 2 mars Lundi 1er mars, Dmitri Medvedev entame à Paris une visite d'Etat de quatre jours. Et le président russe est vu comme un porteur d'espoir. L'espoir qu'il sera possible de relancer (reset dans le langage diplomatique américain) les relations avec la Russie sans encourir le reproche de traiter avec un ancien officier du KGB, peu regardant sur les méthodes quand il s'agit de faire régner l'ordre. Nicolas Sarkozy a pour Dmitri Medvedev les yeux de Chimène. Le jeune président russe (Medvedev a 45ans) représenterait une nouvelle génération libre du passé soviétique, moderne, ouverte sur le monde extérieur et les technologies de pointe. Du temps de l'Union soviétique, on nous avait présenté Iouri Andropov, ancien chef du KGB devenu secrétaire général du Parti communiste de l'Union soviétique à la mort de Brejnev, comme un modernisateur, puisqu'il passait pour un amateur de whisky et de jazz. On nous vante aujourd'hui la modernité de Dmitri Medvedev qui a un iPad avant même sa mise en vente...

Ne pas critiquer Poutine

A l'appui de ce portrait, on cite de nombreuses déclarations, des discours, des articles. Le plus retentissant a été un texte donné au site gazeta.ru –encore un signe de modernité– peignant un tableau très sombre, mais très réaliste, de l'état réel de la Russie. Dmitri Medvedev se garde bien de critiquer son mentor, Vladimir Poutine, qui l'a installé sur le siège de la présidence, en attendant peut-être qu'il puisse lui-même y remonter. Il n'en a pas les moyens. A son propos, la question de Staline au sujet du pape: Medvedev, combien de divisions? La base du pouvoir dans la Russie actuelle repose sur les siloviki, les forces de l'ordre (armée, police, services de renseignements), auxquelles Dmitri Medvedev est étranger. L'appareil d'Etat est largement composé de créatures de Vladimir Poutine. Le chef de l'administration présidentielle est toujours l'idéologue de la «démocratie souveraine» et l'inventeur de la «verticale du pouvoir», ces concepts au nom des desquels les conquêtes démocratiques des premières années postcommunistes ont été réduites comme peau de chagrin.

Dans les milieux d'affaires, le discours de Dmitri Medvedev sur l'indispensable modernisation de l'économie russe trouve un certain écho. Mais les grands oligarques doivent leur influence à un système de rente fondé sur l'exploitation et l'exportation des ressources naturelles. Ils n'ont aucun intérêt à l'instauration d'une véritable économie de marché.

Un «clan Medvedev», mais sans Medvedev?

Dmitri Medvedev tente bien de semer quelques petits cailloux blancs, dans la limite de ses possibilités qui sont largement en deçà de ses prérogatives présidentielles. Il a donné un coup de balai dans la police pour tenter d'éradiquer la corruption mais il est difficile d'interpréter son  geste. Il a notamment évincé un vice-ministre de l'Intérieur, interlocuteur apprécié des défenseurs des droits de l'homme, qui réclament son retour. Il a changé de nombreux gouverneurs de régions pour mettre en place des hommes qui pourraient, le jour venu, être de précieux soutiens. Un institut de recherche, dont les dirigeants sont des proches, vient de publier un rapport sur la Russie au XXIe siècle, qui prône l'indispensable modernisation du pays. Et qui surtout insiste sur les liens étroits entre démocratisation de la société et modernisation de l'économie.

Dmitri Medvedev a pris ses distances vis-à-vis de ce rapport. Ce qui fait dire au politologue bulgare Ivan Krastev, observateur attentif du postsoviétisme, qu'un clan Medvedev est peut-être en train de se former en Russie, mais ajoute-t-il, «on n'est pas sûr que Medvedev en fasse partie».

En politique étrangère, le jeune président ne s'est pas démarqué des positions traditionnelles de la Russie, voire de l'URSS, remises au goût du jour par Vladimir Poutine. Trois mois après son arrivée au pouvoir, il a été obligé d'entériner la guerre avec la Géorgie qui n'était pas la sienne. Il a été le plus dur avec le président ukrainien Viktor Iouchtchenko, coupable de trop regarder vers l'Occident. Même son projet de nouvelle architecture européenne de sécurité, qui a l'heur de plaire à la diplomatie française, a un arrière-goût de manœuvre soviétique. Il s'agit toujours de reconnaître les zones d'influences en Europe et de donner à la Russie un droit de veto sur les décisions de l'Alliance atlantique.

Ne pas s'emballer

Il n'est pas exclu que Dmitri Medvedev fasse sienne une analyse réaliste de la situation de la Russie et de l'échec au moins partiel du projet de modernisation autoritaire cher à son prédécesseur et actuel Premier ministre Vladimir Poutine. Il est même possible qu'il s'emploie à rassembler autour de lui des forces susceptibles de soutenir un projet fondé sur la restauration de l'Etat de droit. Parce qu'il n'a guère les moyens des ambitions qu'on lui prête, il serait imprudent de manifester à son égard un engouement largement prématuré.

Daniel Vernet

Image de une: Medvedev devant la résidence présidentielle de Barvikha, en juillet 2009. REUTERS/RIA Novosti/Kremlin/Mikhail Klimentyev

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