Culture

Les BD à glisser dans votre valise cet été et celles à laisser en rayon

Temps de lecture : 8 min

Certaines bandes dessinées peuvent remplacer des romans soporifiques. Notre sélection paresseuse (mais rigoureuse et enthousiaste) pour vos vacances.

Le dessin de François Miville-Deschênes restitue une jungle somptueuse, vénéneuse, écrin idéal aux morsures soudaines de pièges diaboliques. | Éditions du Lombard, 2019
Le dessin de François Miville-Deschênes restitue une jungle somptueuse, vénéneuse, écrin idéal aux morsures soudaines de pièges diaboliques. | Éditions du Lombard, 2019

Le Loup ****

«Gémir, pleurer, prier est également lâche.»

Après Ailefroide, altitude 3954, saisissant récit de souvenirs d'une adolescence vouée à l'alpinisme, Jean-Marc Rochette revient dans les montagnes pour un récit d'une grande simplicité: Le Loup. C'est l'histoire d'une louve qui attaque des moutons dans les Écrins.

Jean-Marc Rochette, Le Loup. | Casterman, 2019

Le berger la tue, mais épargne son louveteau. Tous deux se regardent et prennent rendez-vous. Devenu adulte, le louveteau attaquera le troupeau à son tour, car le duel, inévitablement, doit avoir lieu.

S'ensuit une longue traque, un face à face mortel, entre neige, roches, crevasses et gel. Un vain affrontement qui évoque Moby Dick, Le Vieil Homme et la Mer, et peut-être aussi les westerns spaghetti.

Jean-Marc Rochette, Le Loup. | Casterman, 2019

Le récit se nuance d'un constat écologique, celui d'un territoire fragile en destin partagé. Le berger est un solitaire, hanté par la mort d'un fils au Mali, guerre aussi absurde sans doute que celle qu'il mène à un animal qui lui inspire pourtant fascination et respect.

Comme il s'en explique aux gardiens du Parc national: «Je vais vous dire un truc: les loups et les bergers, ça va pas ensemble... C'est eux, ou nous. Ça fait plus de 5.000 ans que mes ancêtres les chassent ici. C'est une guerre qui date d'avant les rois de France, qui dure depuis toujours. Alors, c'est pas la République qui va me casser les couilles.»

Quelqu'un pourrait certainement dire à l'auteur que son talent ne cesse de croître. Ample et rugueux, son dessin brosse à grands traits des silhouettes brutes, dans un univers d'arrêtes, de pointes, d'à-plats sombres qui sont autant de pentes vertigineuses, d'étendues blanches réhaussées de l'ombre bleu, sombre de rocailles brutales autant qu'impavides.

En embrassant amoureusement des montagnes où les dialogues se font rares, son pinceau déroule un envoûtant récit de chasse silencieuse.

Le Loup
de Jean-Marc Rochette
Casterman

Paru le 15 mai 2019

Prix: 18 euros

Zaroff ****

«Ce grand duc avec ses trucs, ses astuces, ses ruses de Russe blanc.»

Chéri des cinéphiles, The Most Dangerous Game (Les Chasses du comte Zaroff) fait partie de ces films d'angoisse pionniers, aux noirs et blancs ténébreux, de Dracula jusqu'à Frankenstein en passant par l'inaltérable Freaks.

Adapté d'une nouvelle de Richard Connell, le film d'Ernest B. Schoedsack (oui, King Kong, c'est lui) et Irving Pichel raconte une impitoyable chasse à l'homme, pratiquée par un Russe blanc, sur une île privée où il attire ses victimes en naufrageur moderne et cruel. Rien à voir avec Hunger Games: en sadique raffiné, Zaroff (Leslie Banks) nourrit soigneusement les personnes qu'il entend exécuter. Nous sommes en 1932: le Russe cruel meurt à la fin, mais un genre est né, le survival.

Dans une suite inespérée et parfaitement menée, Sylvain Runberg ressuscite Zaroff, plus teigneux que jamais. Et inverse les rôles: la fille d'une de ses victimes, à la tête d'un gang de mafieux bostoniens, retrouve ses traces et entame une chasse, nourrie d'une colère vengeresse et froide. Chasseur chassé, Zaroff gagne une dimension nouvelle avec ce récit où il se révèle plus dangereux encore en bête traquée.

D'un réalisme sans faille, le dessin de François Miville-Deschênes restitue une jungle somptueuse, vénéneuse, écrin idéal aux morsures soudaines de pièges diaboliques, terre poisseuse absorbant des flots de sang. Aux crocs des crocodiles se succèdent les flèches aiguisées, dans une traque sans merci. «La seconde île de Zaroff, bien que peu crédible, d'un point de vue morphologique, n'en offre pas moins un terrain de jeu fort réjouissant.»

François Miville-Deschênes et Sylvain Runberg, Zaroff . | Collection Signé, Le Lombard, 2019

Cette indication du dessinateur québécois n'est pas fortuite: sa plume semble en effet s'attacher à reconstituer une jungle de studios, celle du film de 1932, dont on retrouve la végétation touffue et les marécages brumeux. Tout est donc trop parfait, ici, trop invraisemblablement décoratif, trop factice, et c'est là une jubilation supplémentaire.

Zaroff
de François Miville-Deschênes et Sylvain Runberg
Collection Signé, Le Lombart

Paru le 24 Mai 2019

Prix: 17 euros

Servir le peuple ****

«Fais-moi Mao, Johnny, Johnny, fais-moi Mao...»

Parfaitement inattendue, cette BD d'Alex W. Inker, d'après un roman de Yan Lianke (Wei ren min fu wu –Servir le peuple–, 2005), dévoile une syllabe de la Révolution culturelle, celle du cul, dans un récit où les pensées du président Mao se perdent dans la toison pubienne de la jeune épouse d'un officier vieillissant (et impuissant) de l'armée populaire de Libération. Mais c'est un peu plus qu'un petit livre rouge à lire d'une seule main.

Alex W.Inker, Servir le peuple. | Sarbacane, 2018

«Petit Wu pouvait réciter, sans en oublier un seul mot, deux cent-quatre-vingt-six phrases des trois classiques de la Révolution culturelle: "Servir le peuple", "À la mémoire des Norman Béthune" et "Comment Dugong déplaça des montagnes".»

À force de bourrage de crâne courage, de ténacité et de chance, Wu, paysan des montagnes, devient l'ordonnance et le cuisinier du colonel. Il s'applique à la tâche et nettoie soigneusement les navets sous le regard concupiscent de Liu.

De plus en plus dénudée, elle lui rappelle son devoir inaltérable: «Tu dois servir le peuple, petit Wu!», s'exclame-t-elle. Le phallus de Wu se fait étendard de la glorieuse marche du maoïsme («Sois le peuple! Fais-le! Fais-le!») et c'est à peine si les cunnilingus prolétaires pourraient être suspectés de déviationnisme.

«Petit Wu sut si bien servir le peuple qu'il n'eut pas à rentrer au dortoir les soirs suivants. Sa grande sœur Liu appela ses supérieurs pour qu'ils le laissent dormir chez le colonel.»

Alex W.Inker, Servir le peuple. | Sarbacane, 2018

Avec Du Côté de chez Chan, Gérard Lauzier avait joyeusement défloré le verbiage maoïste et son impossible érotisme conjugal. À partir du roman subversif de Lianke, Inker explore un érotisme contre-révolutionnaire où le désir se construit sur les ruines idéologiques du maoïsme, comme seule résistance possible au totalitarisme, l'ascension sociale permettant de démystifier la propagande.

Il en résulte un livre jubilatoire, tendrement érotique, souvent drôle, servi par un dessin empruntant habilement aux images d'époque ses figures statufiées, jouant des oppositions de couleurs (vert et rouge prédominent), le dessinateur soulignant son envie de «travailler autour de l'imagerie communiste, des affiches aux lianhuanhua, ces petites BD édifiantes (...) ramenées d'un voyage en Chine.»

Jouissif.

Servir le Peuple

de Alex W. Inker

La Sarbacane

Paru le 03 octobre 2018

Prix: 28 euros

Orwell ***

«En ces temps d'imposture universelle, dire la vérité est un acte révolutionnaire.»

Une fois ouverte la couverture, rouge vif, où le visage d'Orwell s'inscrit en traits souples, quelque 150 pages racontent Orwell, façon bio à l'ancienne, le plus souvent en noir et blanc avec, ici ou là, qelques insertions de couleur et, en invités, des planches confiées à Juanjo Guarnido, André Juillard, Enki de plus en plus bof Bilal... L'objet est beau. Et puis une vie d'Orwell, c'est toujours bon à prendre.

Pierre Christin rend ainsi hommage à celui qui a «inspiré toute une partie de (son) travail d'anticipation politique» et a aussi, souligne-t-il, constitué le modèle du personnage de Jefferson B. Pritchard, dans Les Phalanges de l'Ordre noir, sommet de sa collaboration avec Enki alors génial Bilal. À la fin de l'album, comme Orwell, Pritchard se retirait dans une île, ruminant la mort de ses amis et la victoire des franquistes.

Mais revenons à Orwell. Éric Blair, le vrai, rejeton de «la frange inférieure de la classe moyenne supérieure», dont on suit le parcours pas à pas. Admis à Saint-Cyprien, «à tarif réduit», il y éprouve rapidement les différences de classe, entre activités inaccessibles, car trop coûteuses, et coups de cravache punitifs. Un temps officier (sahib) de l'armée coloniale, il en conçoit un rejet viscéral de l'impérialisme. Suivent des années de pauvreté, aux côtés d'ouvriers, dont il louera la common decency.

Pierre Christin et Sébastien Verdier, Orwell. | Dargaud

Il découvre l'existence de signes distinctifs bourdieusiens dans un grand hôtel parisien où il fait la plonge: on le somme de raser sa moustache, qui est réservée aux cuisiniers...

La suite est plus connue. Des premiers romans aux chefs-d'œuvre, Animal's farm et 1984, qui gardent étrangement toute leur pertinence alors que le régime communiste qui les inspira est depuis longtemps tombé, en passant par l'engagement dans les Brigades internationales, grave blessure au cou à la clef, puis, à Londres, dans la Home guard durant le Blitz.

Pierre Christin et Sébastien Verdier, Orwell. | Dargaud

Le dessin semble parfois un peu raide, mais le personnage l'était sans doute. Le scénario apparaît souvent académique, comme si Christin s'était trouvé intimidé par la stature d'Orwell, et ne pouvait faire mieux qu'un hommage intimidé façon les Belles Histoires de l'oncle Paul.

Peu importe: on découvre une vie exigeante en quelques traits et épisodes soignés. Devant la statue du Commandeur, on ne peut que s'incliner.

Orwell

de Pierre Christin, Sébastien Verdier

Dargaud

Paru le 14 juin 2019

Prix: 20 euros

Et aussi...

D'autres BD pourront agrémenter vos vacances, comme Saint-Rose, À la recherche du dessin ultime *** (Hugues Micol et Laurent Hirn, Futuropolis, 16 euros). Faire abstraction du dessin faussement maladroit et se laisser emporter par un scénario très inventif, où l'absurde règne en maître.

Prometteuse, une nouvelle série, Nevada *** (Fred Duval, Jean-Pierre Pécau, Colin Wilson, chez Delcourt, 15 euros), explore les possibilités du western hollywoodien en croisant tournages de films et acteurs à la dérive, qu'un privé est chargé de ramener au bercail. Le dessin de Colin Wilson fleure son Blueberry parvenu à maturité.

On se plongera aussi dans l'histoire poisseuse de La Vampire de Barcelone*** (Éditions du Long Bec, 19 euros), Enriqueta Martí, qui terrifia la Catalogne, avec des meurtres d'enfants dont les chairs auraient servi d'onguents, à moins qu'ils n'aient été offerts à la concupiscence de quelques notables. Ivan Ledesma, Jandro González et Miguel Angel Parra en donnent une restitution plutôt elliptique, circulant autour de la réalité, que l'enquête d'alors peinait à établir. D'où un récit qu'on pourra juger frustrant, car il ne dit pas tout, mais qui respecte les zones d'ombre de l'affaire.

À oublier?

Inutile de se précipiter pour acheter aveuglément (comment ça, trop tard?) Le Dernier Pharaon **, nouvel avatar des Aventures© de© Blake© et© Mortimer©, la franchise sans doute la plus rentable à l'ouest du Pecos.

Ce n'est pas faire injure à François Schuiten de lui dire qu'il s'est tout simplement foutu la plume dans l'œil en espérant renouveler la série, à la fois dans le graphisme et le scénario. Il y a des pièces de musée, qui doivent leur charme à l'inaltérable. Tenter de moderniser la franchise d'Edgar Pierre Jacobs semble voué à l'échec.

Nous voici dans un nouvel avatar des Cités obscures, agréable à l'œil, mais dénué du charme britannique qui fait la saveur de la série et, pour tout dire, un peu à l'étroit dans un scénario trop touffu et bavard pour être saisissant (Le Dernier Pharaon, François Schuiten, Thomas Gunzig et Jaco Van Dormael, Blake et Mortimer, 18 euros).

Lassé peut-être du succès de Titeuf, Zep s'essaye désormais à des albums explorant un univers plus réaliste. Dans Paris 2119 * (Rue de Sèvres, 17 euros), il est scénariste et confie les cases à Dominique Bertail. Il pèche ici par l'inconsistance du scénario, trop léger pour justifier un album complet, tandis que les dessins cèdent à la facilité d'une esquisse peu soignée, faussement maladroite, mais assez pour susciter l'agacement.

Le talent n'excuse pas la nonchalance; on aimerait davantage de densité.

Jean-Marc Proust Journaliste

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