Culture

Trois livres pour bien vous ennuyer comme il faut cet été

Temps de lecture : 7 min

En vacances, le roman idéal est celui qui vous fait rapidement plonger dans une somnolence réparatrice. Voici notre sélection des lectures les plus propices à l'atteinte de cet objectif.

Ce roman devient aussi palpitant que la liste des exposants au salon Pollutec, nous faisant sombrer dans une délicieuse torpeur. | Hisashi via Flickr
Ce roman devient aussi palpitant que la liste des exposants au salon Pollutec, nous faisant sombrer dans une délicieuse torpeur. | Hisashi via Flickr

Deux romans et les mémoires d'un animateur. Ces trois ouvrages soporifiques raviveront tout le potentiel du hamac qui accueille vos siestes estivales. Testés et approuvés par nos soins.

La Cerise sur le gâteau (Aurélie Valognes)

Indice sieste: 4,5/5

Aurélie Valognes est l'«auteure préférée des Français en 2018». La vérité s'impose: à mon grand regret, je dois admettre que je ne suis pas français. Cela dit, j'ai lu entièrement La Cerise sur le gâteau et ça m'a pris trois mois, croyez-moi, il fallait de l'abnégation. Néanmoins, lire une page et demie chaque soir a toujours suffi à m'endormir.

L'intrigue est trépidante. Bernard doit partir à la retraite. Pas facile lorsqu'on a consacré sa vie au travail. Brigitte, sa femme, l'appelle «Monsieur Mauvaise-Foi», c'est ça la vie chez les Hargreaves. Elle en a «assez de prétendre être quelqu'un d'autre» et voudrait vivre des choses, d'ailleurs si on ouvrait une chambre d'hôte? La chambre d'hôte, le point final obligé du roman feel-good. Bernard n'a pas envie de s'occuper de sa femme, de ses enfants et petits-enfants. Puis, finalement, si, il a envie.

Du sponsoring de la Confédération des charcutiers («Elles se rendirent toutes les deux à la boulangerie, puis chez le boucher, où elles firent une razzia de rillettes, jambon et saucissons, pour leurs apéros dînatoires. C'était la fête, les vacances chez Papy et Mamie.») jusqu'aux désopilantes hésitations lexicales du petit Paul, qui aime «la confiture de Mémé Rabelle» (il faut entendre mirabelle) et réclame une «quiche de Rennes», sans oublier les jérémiades du couple de cadres lassé de Paris («le quotidien les bouffait [...]. Quand a-t-on cessé de se tenir par la main?», ben oui, quand?), tout ici suscite l'enthousiasme. Ce roman n'est que joies simples: mamie et Charlotte vont «beaucoup [s'amuser] à repeindre la chambre d'amis».

Les émotions négatives sont rigoureusement neutralisées: «J'avais l'impression d'être indispensable, mais la promotion méritée, elle ne vient jamais. On me prend pour un con... Argh! J'ai envie d'être en colère!»

Là est peut-être le secret de l'écriture d'Aurélie Valognes: elle aurait envie d'écrire et nous envie de la lire. Mais... Argh! On nous prend pour des cons.

L'intrigue bascule lorsque Paul convainc son grand-père de sauver la planète. Il est vrai que l'autrice avait déjà soigneusement coché toutes les cases des sujets sociétaux du moment: l'arrière-grand-mère qui a «préparé son enterrement», une voisine vegan qui nourrit son chat à l'Ebly, la sexagénaire qui «arrête de [se] teindre les cheveux» pour les assumer gris («Quoi? s'étrangla-t-il» –son mari n'était pas prêt), la charge mentale, le burn-out des enfants surchargés d'activités...

Ne manquait que l'écologie. Bernard passe au tri sélectif, au bio, achète des légumineuses en vrac et, à Noël, tout le monde a droit à sa brosse à dents en bambou. Le voici qui se «sent soulagé. Comme le colibri». Pari gagné: le roman devient aussi palpitant que la liste des exposants au salon Pollutec, nous faisant sombrer dans une délicieuse torpeur.

Indice réveil brusque: 2/5

Il faut absolument aborder ce livre comme s'il s'agissait d'un inédit de Oui-Oui. N'imaginez surtourt pas qu'il pourrait être sujet à une lecture sadienne, vous risqueriez immédiatement une interruption de sieste.

«“La ‘spéciale', c'est la tartine double? Avec le beurre et la confiture, partout partout, même dans les trous?” questionna Charlotte, subitement très intéressée.»

Pour dormir tranquille, évitez également de vous projeter en camp scout de Sainte-Foy-lès-Lyon: «Eh bien, pourquoi pas, mon chéri... Tu sais ce qu'on pourrait faire, là, maintenant, vu que nous sommes tous les deux éveillés? Viens avec moi, mets tes chaussons et ta robe de chambre. Je vais te montrer mon petit secret.»

Il Faut du Temps pour rester jeune (Michel Drucker)

Indice sieste: 4/5

Parfois, on regrette que les gens qui publient leurs mémoires n'aient pas Alzheimer. Michel Drucker a écrit un ouvrage non stimulant dans lequel il ne laisse rien ignorer des ingrédients de son «bouillon de légumes aux vermicelles» (parfois, il s'autorise «une tranche de jambon-coquillettes et un yaourt sans sucre avec à la rigueur une cuillère de miel») ni de ses exploits à bicyclette.

N'hésitant pas à recopier la base de données de Doctolib, il énumère sa cohorte de médecins: son cardiologue, celui qui «surveille ses yeux», l'autre qui «prend soin de [ses] poumons», un urologue, qui «prend soin» –ah non pardon, rien n'est précisé–, deux médecins généralistes et deux ostéopathes. Cette lancinante fresque hypocondriaque évoquerait presque La Montagne magique. Presque.

«À n'importe quel âge, vieillir n'est pas facile», explique-t-il. D'emblée, nos paupières sont lourdes.

Pour ne pas vieillir, il fait du vélo dès la page 9, car le livre commence page 9, et il en fait à peu près jusqu'à la fin du bouquin, ce qui rend cet ouvrage aussi palpitant qu'une étape de plat du Tour de France filmée au ralenti. Les rebondissements se poursuivent, à un rythme haletant.

Il se regarde dans la glace et se trouve «une sale gueule» (p. 20), est prêt à «partager [son] expérience. Pour partager, il n'est jamais trop tard» (p. 37), avale «des compléments alimentaires conseillés par Jeannie Longo» (p. 67), s'exclame «Vive le riz, vive les pâtes, vive les légumes, vive le poisson!» (p. 71), «fonce dans la cuisine en parler à Dany» (p. 105, Dany est toujours dans la cuisine, Michel fonce toujours), laquelle a «un air accablé», devient proustien p. 161 («le temps qui passe m'est resté en travers de la gorge»), demande à Jean-Pierre Foucault (p. 202) si «Ça va, Jean-Pierre?» en sachant que, non, forcément, ça va pas, Jean-Pierre car «pour lui non plus la sénénité n'était pas une évidence», on le devine dans ses écrits, car Jean-Pierre écrit, lui aussi. Finalement, au terme d'un insoutenable suspense, Michel nous rassure: «Je serai toujours au début du reste de ma vie» (p. 267).

Entre chaque contemplation métaphysique, il cite des chansons in extenso (ça meuble) et égrène les noms de célébrités amies: Raymond Devos, Johnny Hallyday, Claude François, Charles Aznavour, Thierry Le Luron... Son name dropping ressemble de plus en plus au carré platinum du Père-Lachaise, sans Jim Morrison. Forcément, c'est le seul endroit animé du cimetière.

Entre deux cadavres, il s'amuse à compter les vieux et recense ainsi plus de 20.000 centenaires:

«Cinq femmes pour un homme, ce qui trahit bien l'inégalité entre hommes et femmes qui subsiste de nos jours. Les bonhommes picolent, fument comme des pompiers, oublient leurs calories, leur cholestérol, se stressent et se crèvent au boulot quand leurs dames sont quand même beaucoup plus sereines. Toutefois, depuis ces dernières années, ce déséquilibre tend à s'estomper puisque de plus en plus de femmes mènent des existences d'hommes.»

Ah ben voilà, les demoiselles, hein, ça vous apprendra à faire les hommasses.

Indice réveil brusque: 1/5

Le principal enseignement de ce livre se trouve en page 5:

«MICHEL DRUCKER
avec la collaboration de Jean-François Kervéan»

Ce dernier a déjà prêté plusieurs fois sa plume à Michel Drucker mais aussi à d'autres grandes figures du monde littéraire: Hervé Vilard, Loana, Nabilla, Catherine Breillat. Il parvient à écrire sans ciller: «J'ai dépassé l'âge parce que l'âge, c'est dépassé», citation qui pourrait détrôner celles de Paulo Coelho sur les sites de rencontres.

Battements de cœur (Cécile Pivot)

Indice sieste: 4/5

Paul est un solitaire mais il rencontre Anna à une soirée et «un je ne sais quoi vacille en Paul, de manière si légère et furtive qu'il n'a pas le temps de mettre des mots sur cette étrange sensation», vraisemblablement un grand amour ou une demi-molle, ben oui, ça vacille. Anna est une femme qui regarde le ciel bleu électrique de Paris parce qu'il lui «rappelle certains tableaux de Nicolas de Staël».

Donc, voici Paul dont le «visage fréquemment exposé au soleil, est marqué comme si des failles avaient creusé ses traits». Des failles? Oh oh, on voudrait tellement en savoir plus. Et voici Anna, qui est «irrésistiblement attirée par les hommes qui la fuient», ah tiens mais qu'est-ce que cela peut-il donc signifier de failles? À la quarantaine épanouie, Anna ne serait-elle pas restée «une petite fille en manque de tendresse», celle que ses parents n'ont pas assez aimée, par exemple? Ainsi va l'implacable narration sans surprises du roman de hamac. «Derrière ses airs bourrus et sa tête de sauvage, Paul est un gentil», eh ben, il cache bien son jeu, Paul.

«Peut-être commence-t-il à se lasser de ces aventures au même arrière-goût insipide, qui se ressemblent toutes, fin comprise.» Il l'invite chez Buffalo Grill, ah non pardon, au Plaza Athénée, où ils mangent sobrement, «lentilles vertes du Puy et caviar, délicate gelée d'anguille pour elle, légumes du château de Versailles, pignons de cèdre, trompettes des morts pour lui», on n'en est qu'aux entrées et déjà le commun des mortels a claqué son RSA, bientôt «elle tressaille lorsque, d'un mouvement, assuré, il se penche vers elle pour lui parler».

Le soir, ils jouaient au jeu des sept erreurs.

Bientôt, Anna se pose les vraies questions qui interrogent. Comme «Paul est le grain de sable qui peut faire dérailler sa vie», «elle craint que le bonheur ne la dévore toute entière, jusqu'à son bon sens». Un soir, elle prépare le dîner en rangeant la chambre de son fils, «résultat: tout est trop cuit». Si c'est pas un signe qu'elle est perturbée, ça. «“Je ne suis pas un cadeau”, insiste-t-elle.»

Il la demande en mariage, quand même il est pas bégueule, ce Paul. En toute simplicité, ils achètent une maison rue Mouffetard, pour un prix qu'on peut estimer aux salaires cumulés de trois ronds-points de «gilets jaunes». Et c'est là que ça commence à merder, l'argent fait pas toujours le bonheur, hein, mais on spoile pas, question de respect pour le lectorat intrépide.

Indice réveil brusque: 2/5

Paul bannit de l'éducation de ses enfants les expressions comme «en gros», «c'est trop», «c'est clair», «c'est juste» et «“pas de souci” qui lui porte sur les nerfs». Il n'est pas exclu que le lecteur ou la lectrice du Figaro conjugaison qui sommeille en vous s'en trouve courroucé·e, au risque d'un réveil durable. Qu'on se rassure, aucun autre paragraphe ne parvient à un tel niveau de tension.

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