Égalités / Société

Le porno crée sa «femme parfaite» et c'est un cliché sexiste

Temps de lecture : 8 min

Ce sont (encore) les bisexuelles et les Eurasiennes qui vont souffrir des stéréotypes sexuels dont elles sont l'objet.

Le site porno xHamster a demandé à 50.000 membres d'imaginer une «femme parfaite». | Ben_Kerckx / Pixabay
Le site porno xHamster a demandé à 50.000 membres d'imaginer une «femme parfaite». | Ben_Kerckx / Pixabay

Combattu et encore très présent, le marketing sexiste a encore de beaux jours devant lui. En particulier dans l'univers de la pornographie. En juin, xHamster, site porno, a demandé à 50.000 membres d'imaginer une «femme parfaite». Le résultat, tout sauf surprenant, véhicule son lot de clichés et de stéréotypes pour créer une femme hypersexualisée: eurasienne, épilée intégralement, aux cheveux longs, bisexuelle et surtout pas féministe.

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La «femme parfaite» devient alors une machine qui englobe tous les fantasmes masculins, entre sexisme et fétichisation raciste et bisexuelle. Un résultat qui a «donné envie de mourir» à Carina Hsieh, une journaliste du Cosmopolitan.

«La femme bi est chaude, quoi»

Premier des nombreux problèmes à soulever: la sexualité de cette femme imaginée. «On est dans l'hypersexualisation de la bisexuelle qui se rend disponible pour les hommes et pour le regard des hommes. Elle peut coucher avec des femmes mais il faut qu'un homme puisse intervenir», résume Alice, cofondatrice de Paye Ta Bi, un compte Instagram voué à visibiliser la bisexualité en éliminant les préjugés.

Il ne faut pas voir dans le résultat de ce sondage une femme libérée sexuellement mais une bisexuelle vouée à répondre aux désirs d'hommes hétérosexuels. «Elle est bisexuelle pour être disponible pour des plans à trois mais pas avec deux hommes. Seulement pour le plaisir de l'homme hétérosexuel en faisant l'amour avec lui et une autre femme», selon Alice.

Parmi les personnes interrogées, 40% souhaitaient que cette femme soit bisexuelle.

«C'est une constante des témoignages que l'on reçoit, ajoute Anne, l'autre fondatrice. Entendre de la part des hommes hétérosexuels que la bisexualité, c'est trop bien. Ou le coup de l'ex qui t'appelle parce qu'il a une nouvelle copine et qu'elle veut tenter un truc avec une fille. Il te contacte pour un plan à trois et toi, t'es censée sauter de joie parce que la femme bi est hyperdisponible. Elle est chaude, quoi.»

Pour elle, cette récurrence se voit dans le porno ou le cinéma. «Sur ces sites, les catégories lesbiennes sont tournées par rapport à un fantasme hétérosexuel masculin. Même chose pour des films comme La vie d'Adèle.»

De son côté, xHamster évoque que les personnes qui regardent du porno voulaient une femme «à leur image» puisque, selon le site, 22% d'entre elles sont bisexuelles. Pourtant l'écart est encore plus grand dans le sondage: 40% des personnes interrogées souhaitaient que cette femme soit bisexuelle.

La femme eurasienne plébiscitée

Autre fétiche, celui de la mixité. Si l'on regarde le sondage de près, une majorité des votant·es voulait «une femme parfaite» blanche (près de 40%). Pourtant, xHamster a choisi de créer une femme eurasienne, alors qu'un·e sondé·e sur dix à peu près souhaitait une femme asiatique.

«Ce plébiscite de la femme eurasienne ne m'étonne pas», précise Grace Ly, autrice, créatrice du blog La petite banane et du podcast Kiffe ta Race avec Rokhaya Diallo. «Penser que la personne “mixrace” est plus attractive que les personnes non mélangées racialement est une idée très ancrée dans la société.» C'est un poids à porter. «On pense que la personne mélangée est plus belle et qu'en plus elle va mettre fin au racisme dans le monde», souffle l'autrice.

«Je suis encore entourée de personnes qui se disent humanistes mais pas féministes.»

Olympe de G., réalisatrice de pornographie alternative audio et vidéo

L'écrivaine Ashley McDonough, sur le site de Madame Noire, dénonçait également cette idée: «Parler de ces enfants comme s'ils étaient “l'idéal” fait plus de mal que de bien [...] Cela envoie un message malsain et perpétue des modes de pensées ignorants et inexacts.»

Grace Ly continue: «À chaque fois, c'est pareil: quand on parle de mixité, on ne parle que du mélange avec une personne blanche et pas de personnes noire et asiatique, par exemple. On touche du doigt le colorisme, le racisme par la teinte de la couleur de peau. Dans le cas de l'eurasienne choisie [à l'issue du sondage], il s'agit de mettre en avant une forme d'exotisme et en même temps d'être rassuré par les traits d'une personne blanche.»

Le troisième point le plus problématique est la réponse relative au fait que cette femme se doit de ne pas être féministe (selon 60% des sondé·es). «En fait, “féministe” reste un gros mot. Je suis encore entourée de personnes qui se disent humanistes mais pas féministes ou qui se sentent attaqué·es par l'emploi de ce terme», souligne Olympe de G., réalisatrice de pornographie alternative audio et vidéo.

«L'égalité, ça ne fait pas bander»

Pour la pornographe, cette vision erronée du féminisme cause un tort sérieux à des femmes qui refusent de se reconnaître dans ce mot. «C'est dommage parce que c'est une incompréhension de ce qu'est le féminisme, qui inclut aussi la sexualité féminine. Une femme féministe sera plus libre dans son corps et ses désirs. On aurait tout intérêt à ce que la femme idéale le soit. Que peut-il y avoir de mieux que d'être au lit avec une partenaire qui connaît son corps et qui n'est pas là uniquement pour le plaisir masculin?»

On touche ici le point le plus sexiste de cette étude. Sur sa personnalité, c'est la seule question qui est posée. «On demande si elle est féministe mais pas si elle a un travail et quel est-il», réplique Anne. Grace Ly ajoute: «Le féminisme, c'est être l'égal de l'homme. Dire “elle ne doit pas être féministe”, c'est dire qu'être l'égale de l'homme ça ne fait pas bander les mecs.» «Elle doit fermer sa gueule», reprend Anne. D'ailleurs, xHamster a choisi de la nommer Shy («timidité», en anglais).

«Il faut qu'elle soit salope, mais pas trop. Il faut qu'elle suive le mouvement, le désir de l'homme», juge Alice. Olympe de G. reprend: «Il faut qu'elle ait l'air de ne pas trop y toucher. Parce qu'une femme qui revendique sa sexualité, c'est effrayant. Elle doit avoir envie, mais pas trop. Son prénom va dans ce sens-là.»

«On y retrouve tous les fantasmes et problèmes qu'il y a dans la cervelle de certains mecs

Anne, cofondatrice de Paye Ta Bi

La critique récurrente est que Shy est pensée par rapport aux désirs de l'homme hétérosexuel. xHamster précise que les sondé·es sont des hommes, des femmes et des non-binaires mais sans préciser les proportions.

«On y retrouve tous les fantasmes et problèmes qu'il y a dans la cervelle de certains mecs, reprend Anne. On n'a pas fini de lutter pour nos droits puisqu'ici, tout se mélange et se recoupe: le droit des femmes, le droit à la sexualité, le droit aux plaisirs au même titre que les hommes.»

Stéréotype de toutes pièces

D'autres stéréotypes sont visibles. Shy se doit d'être épilée intégralement –«bien sûr: même les féministes s'épilent», ose xHamster– et de porter les cheveux longs. Ce point a fait tiquer Olympe de G. «J'ai toujours eu les cheveux longs mais récemment je me suis coupé les cheveux. Depuis, j'ai remarqué une différence dans les attaques que je subis dans les commentaires sur les réseaux sociaux ou sur des vidéos. On me renvoie à la masculinité en partant du principe que je ne suis pas hétéro.»

Le choix des sondé·es ou ces commentaires renvoient à des jugements sociétaux: «Je travaille beaucoup sur la sexualité des femmes de plus de 40, 50 ou 60 ans et j'ai remarqué que c'est à ces périodes qu'une femme se coupe les cheveux plus court. Elle considère qu'elle n'est plus un objet de désir. Dans les religions aussi on a le sentiment que l'énergie sexuelle est concentrée dans les cheveux. C'est pour cette raison qu'on couvre ceux des femmes.»

«Ce qui est passionnant dans le porno, c'est la diversité.»

Olympe de G., réalisatrice de pornographie alternative audio et vidéo

Pour les quatre femmes interrogées, le problème ne tient pas à la pornographie en soi mais à la société qui la fait vivre. «Vouloir créer un stéréotype de la femme idéale est en soi problématique», pense Olympe de G. Shy, qui n'existe pas, a été imaginée en computer-generated imagery (CGI), une forme de réalité virtuelle. Elle possède même son compte Instragram.

«Le 3D dans le porno peut permettre de diversifier les corps, de modéliser ce qui nous plaît vraiment et de se sortir des contraintes de la nature. La volonté de standardisation du corps de cette étude est problématique.» «Être contre ça, ce n'est pas être contre le cul, souligne Alice de Paye ta bi. C'est dire qu'à la place d'une vision hétéronormative il y a plusieurs formes de sexualité envisageables.»

Si cette cette vision l'emporte, c'est parce que xHamster doit y trouver son compte. «On voit les ficelles du marketing, insiste Olympe de G. Quand on regarde les résultats, beaucoup de sondé·es répondent à plusieurs questions par “on s'en fout”. C'est complètement ignoré. On peut imaginer qu'ils avaient déjà préparé cette femme et qu'ils l'ont légèrement customisé pour intégrer le marché du porno en réalité virtuelle. En créant son compte Instagram après avoir intégré dans le processus 50.000 utilisateurs, on s'assure 50.000 abonnés potentiels.» Pour une seule et même femme. «Alors que ce qui est passionnant dans le porno, c'est la diversité», conclut Olympe de G.

Dans la bulle française des réseaux sociaux, un premier thread a alerté des problèmes sous-jacents à ces résultats. Une mise en lumière qui a attiré les commentaires houleux de la part d'hommes contents du résultat et assez satisfaits qu'elle ne soit pas féministe.

En soulignant tous les critères qui posent problème, il n'est pas pour autant question de pointer du doigt et de maudir les personnes qui ont répondu à ce sondage sans prendre du recul. «C'est important que nous nous emparions de la pornographie comme un sujet digne d'être traité, estime Grace Ly. Je ne pense pas que ce soit la pornographie le problème, mais la façon dont la société l'a imaginée. La porno n'est pas une boîte de Pandore où on met tous nos péchés inavouables. Elle fait partie de notre société et n'est que le reflet de nous-mêmes. Il faut continuer à se regarder dans la glace et se demander pourquoi ça nous excite. On ne parle pas d'interdire quoi que ce soit mais de se demander pourquoi une femme eurasienne excite plus que les autres. On ne va pas dire aux gens qui ont répondu à ce sondage que c'est raciste et sexiste, mais essayer d'en discuter. Parce que ce sont nos cousins, nos amis et nos frères qui ont répondu.»

Frédéric Scarbonchi Journaliste

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