Égalités / Culture

«Perfect World», amour et handicap au pays du manga

Temps de lecture : 5 min

Adaptée à la télévision et au cinéma, l'œuvre de la mangaka Rie Aruga renverse les idées reçues sur ces affections en particulier et sur la société japonaise en général.

Perfect World de Rie Aruga. | Planche extraite du manga / Éditions Akata
Perfect World de Rie Aruga. | Planche extraite du manga / Éditions Akata

C'est un signe des temps. Le manga est désormais bien engagé dans des problématiques sociétales comme l'acceptation des personnes transgenres, l'alcoolisme parental ou encore l'inclusion des personnes handicapées.

En réalité, pour le lectorat averti, il y a toujours eu des œuvres ayant à cœur de raconter une réalité japonaise, comme Complément affectif de Mari Okazaki (qui évoquait la pression sociale à se mettre en couple chez les femmes de 30 ans et la difficulté à faire carrière) ou à témoigner d'un instant historique (comme Gen d'Hiroshima, basé sur les souvenirs de l'auteur Keiji Nakazawa et qui ne cache rien de la réalité du quotidien des victimes qui ont survécu à la bombe d'Hiroshima).

Plus récent, le manga Perfect World, prépublié dans le magazine Kiss et édité par Kōdansha, traite avec beaucoup de délicatesse et de courage de la difficulté pour certaines personnes touchées par le handicap de s'impliquer dans une relation amoureuse; le tout à travers l'histoire de Tsugumi et Itsuki.

La première travaille dans une agence de décoration d'intérieur quand elle retrouve par hasard le second, son premier amour de lycée. Celui-ci a réalisé son rêve de devenir architecte mais un drame survenu quelques années auparavant l'a laissé handicapé, le contraignant à se déplacer en fauteuil roulant. Si elle est au départ réticente à s'engager avec quelqu'un qu'elle estime «amoindri», Tsugumi finit par voir la force de ses sentiments l'emporter.

Bienfaits sociétaux

En France, le manga publié aux éditions Akata en est actuellement à son neuvième volume. Au Japon, la série est un véritable phénomène: toujours prépublié chez Kiss, Perfect World a été adapté depuis pour la télévision sous forme d'une série (dites drama au Japon) et d'un long-métrage.

Un succès qui a fait beaucoup pour la représentation des personnes handicapées, comme l'explique la mangaka Rie Aruga: «Je n'ai pas la prétention de dire que grâce au manga la société a été bouleversée. Mais je reçois beaucoup de lettres de mes lecteurs, aussi bien de personnes touchées par le handicap que pas du tout et je constate que les personnes qui en sont atteintes me remercient d'avoir fait ce manga et d'avoir essayé de décrire au plus juste ce qu'ils et elles ressentent.»

L'autrice ajoute: «Les autres m'expliquent: “Il y a tellement de choses qu'on ignorait. Avant je ne savais pas me comporter avec des personnes handicapées mais maintenant je ressens mieux leurs craintes, leurs hésitations et je ne suis plus aussi mal à l'aise qu'avant.”»

«Ma petite contribution a provoqué des petits changements susceptibles d'améliorer la vie de ces gens.»

Rie Aruga, mangaka

Les adaptations en film et en drama ont œuvré à l'élargissement de l'audience: «J'ai aussi reçu la lettre d'une personne handicapée qui m'a raconté que depuis elle a l'impression que les voitures s'arrêtent plus quand ils la voient et que les gens lui proposent davantage leur aide. Elle a l'impression que les gens sont plus prévenants avec elle. Je pense que ma petite contribution a provoqué des petits changements susceptibles d'améliorer la vie de tous ces gens.»

Pourtant, au départ, signer une série sur le handicap n'était pas l'idée de Rie Aruga: «C'est une proposition du magazine de prépublication Kiss qui m'a demandé de mélanger les thèmes de l'amour et du handicap. Comme je n'étais mangaka professionnelle que depuis trois ans, j'étais un peu inquiète parce que c'est un thème délicat. À force de faire des recherches, je me suis dit que cela pouvait être intéressant. Ma curiosité a été piquée et j'ai poursuivi mes investigations sur internet.»

Affiche promotionnelle de Perfect World pour son lancement en avril 2019.

La mangaka a dû se familiariser avec son sujet: «Au début, j'ai tâtonné parce que ma connaissance en matière de handicap était vraiment nulle. J'ai fini par rencontrer un architecte en fauteuil roulant. Je l'ai contacté et il a toujours été très coopératif. Je l'ai interviewé à plusieurs reprises et je continue à recueillir ses propos encore aujourd'hui. Il me parle de tout sans aucun tabou. Mon travail consiste à transformer ces données brutes en un récit qui puisse être lu avec plaisir par les amateurs de manga.»

Aujourd'hui, cet architecte se dit ravi d'avoir participé à un tel projet: «Il me dit toujours: “C'est exactement ce que j'ai ressenti.” Il est tellement content qu'il a décoré son cabinet professionnel avec l'intégralité des tomes de Perfect World et avec des pages de la revue de prépublication.»

«J'ai contacté un architecte en fauteuil roulant qui a toujours été très coopératif.»

Rie Aruga, mangaka

Pour être à la hauteur d'un tel sujet, elle a souhaité se documenter le plus possible: «Cet homme m'a vite présenté d'autres personnes. Recueillir différents points de vue m'importait. J'ai rencontré des gens avec des handicaps variés mais qui vivaient aussi différentes situations matrimoniales. J'ai aussi contacté une association qui aide les personnes handicapées victimes de tremblements de terre –une problématique très présente au Japon. J'y ai appris beaucoup de choses. J'ai aussi interviewé des personnes qui travaillent dans des centres de rééducation.»

Quand Rie Aruga a eu assez de matériel pour se lancer, elle a commencé à raconter l'histoire intense et douloureuse d'Itsugi et de Tsugumi. C'est parce que Perfect World est centré sur leur histoire que la mangaka affirme ne pas être vouée à offrir une œuvre universelle à laquelle toutes les personnes touchées par le handicap pourraient se reconnaître.

Vision instinctive

La force supplémentaire du manga tient au choix de l'autrice de représenter un couple en opposition avec ce que la société japonaise impose encore en matière de modèle amoureux.

Le jeune homme est handicapé, il a besoin d'une prise en charge particulière et de l'attention quasi permanente d'une tierce personne, sa compagne la plupart du temps. Sa vie peut être mise en danger par des problèmes aussi triviaux qu'une occlusion intestinale, une escarre, que la déshydratation ou une infection banale. Sa situation le met en position de faiblesse par rapport aux normes de virilité. Il a beau travailler, les proches de Tsugumi semblent ne pas le considérer comme un compagnon capable de s'occuper d'elle.

Dans le cas où la mangaka aurait décidé de bousculer son histoire et de faire de la jeune femme l'handicapée du couple, ces problématiques auraient été balayées. Mais elle ne définit pas son choix d'autrice comme un choix féministe et ne le justifie pas non plus par la rencontre avec l'architecte qui l'a beaucoup conseillée: «J'ai beaucoup hésité. Je me suis demandé si ce devait être le garçon qui devait être sur le fauteuil roulant ou la fille et un jour j'ai eu comme une illumination en image et je l'ai vu. J'ai préféré me fier à cette vision qui m'est venue instinctivement.»

Rie Aruga refuse la romantisation et pousse son héroïne à regarder en face la réalité du handicap.

Si elle ne milite pas activement pour l'intégration des personnes en situation de handicap, elle a conscience de l'effet que son œuvre peut produire sur la société: «J'espère qu'avec le manga, qui est un médium facile d'accès, les mentalités puissent changer un peu.»

Perfect World porte ainsi, sous ses atours doux de josei (manga conçu à destination d'un lectorat féminin), la force de son message. Rie Aruga refuse la romantisation et pousse son héroïne à regarder en face la réalité du handicap. Elle invite son lectorat faire le même travail d'empathie, de connaissance et de reconnaissance. Problèmes de santé, durée de vie raccourcie, problèmes d'engagement ou de dépression, découragement, difficulté à trouver un environnement de vie et de travail adapté… Aruga aborde avec un courage rare et sans fausse pudeur la vie des personnes touchées par le handicap et celle de leurs proches.

Éditeur engagé, Akata a choisi de continuer à étoffer son catalogue d'une nouvelle œuvre sur le handicap avec Running girl, un shōjo qui raconte l'histoire d'une lycéenne unijambiste dont le but est participer aux Jeux paralympiques de Tokyo en 2020.

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