Culture

Un flamboyant bouquet de DVD pour l'été

Temps de lecture : 9 min

De Kirk Douglas à Anne Wiazemsky, des Marx Brothers à Philippe Sollers et de Juliette Binoche à... Juliette Binoche, promenade parmi les belles propositions de l'édition vidéo actuelle.

La Cicatrice intérieure, un film de Philippe Garrel conçu avec sa compagne, la musicienne Nico qui tient aussi le rôle principal, est considéré comme le sommet de la première période de l'œuvre du cinéaste. | Via Re:Voir
La Cicatrice intérieure, un film de Philippe Garrel conçu avec sa compagne, la musicienne Nico qui tient aussi le rôle principal, est considéré comme le sommet de la première période de l'œuvre du cinéaste. | Via Re:Voir

Multiples sont les bons usages des éditions DVD, à l'heure où la parole dominante n'a plus de considération que pour la VOD. C'est ce dont voudrait témoigner ce florilège, volontairement hétéroclite, de disques parus récemment.

Il réunit découvertes et retours aux sources d'œuvres repères, de raretés magnifiques et de possibilités de rencontrer des films récents trop rapidement disparus des écrans, rencontres avec des réalisations du passé qui ont gagné en intérêt à l'aune des enjeux contemporains.

L'édition DVD offre aussi souvent l'accès à des compléments, vidéo ou imprimés, de qualité et permet, mieux que la salle ou la VOD, la possibilité de suivi d'une œuvre de film en film.

«Une nuit à Casablanca», des Marx Brothers (Le Pacte)

Les grandes opérations de restauration-numérisation des films du patrimoine ont remis en pleine lumière des grand·es artistes du burlesque muet, ce dont il faut se féliciter. Par un regrettable mais logique mouvement de balancier, ce processus a rejeté dans une relative pénombre les cinéastes qui ont le plus de talent qui leur ont immédiatement succédé, les Marx. Toute occasion est donc bonne de renouer avec les joies intranquilles du marxisme tendance Groucho.

On peut légitimement parier que le public qui a été exposé à l'humour ravageur des frères en a été marqué à vie: à ces personnes-là garantissons que, avec le passage des années, l'effet n'a rien perdu de sa puissance. Aux autres, en particulier plus jeunes qui ont la chance d'avoir toujours à découvrir cet incroyable cocktail d'inventivité, de vitalité et d'irrévérence, Une nuit à Casablanca offre une excellente opportunité.

S'il n'est ni le plus dingue (L'Explorateur en folie et Plumes de cheval tiendraient la corde en la matière), ni le plus accompli (Soupe au canard reste l'objet définitif), l'avant-dernier des treize longs-métrages des Brothers est une excellente introduction ou un impeccable best-of. Très vaguement inspiré par le Casablanca de Michael Curtiz et situé dans un Maroc tout aussi d'opérette, il s'appuie nonchalamment sur un improbable scénario de film noir avec d'anciens nazis comme (très) méchants tout aussi folkloriques.

N'importe, Groucho, Chico et Harpo, ensemble ou séparément, déploient toute la gamme de leurs inventions, impertinences, incongruités, c'est-à-dire toutes les facettes d'une intelligence scintillante, qui ne se trompe jamais de cible ni de ton. Bien sûr, comme tous leurs autres films, Une nuit à Casablanca a un réalisateur, chaque fois différent, ici Archie Mayo. Mais c'est évidemment un film des Marx Brothers et de personne d'autre.

Deux grandes cinéastes et deux fois Juliette B.

Ce fut le plus beau film français de 2018 –qui n'a même pas été mentionné aux César, tristement myopes comme si souvent. Distribué en salles comme on se débarrasse d'un importun, le fulgurant et sensuel High Life de Claire Denis (édité par Wild Side) ​​est à la fois un sommet dans l'œuvre exceptionnelle de cette cinéaste et une réinvention du film de science-fiction. Si Robert Pattinson est, à la perfection, le personnage pivot du récit, l'énergie qui propulse l'étrange vaisseau envoyé par Claire Denis au cœur du trou noir de nos désirs doit énormément à l'incarnation de Juliette Binoche, fascinante et effrayante, habitée de forces obscures.

Il y a beaucoup plus qu'une coïncidence ou l'enchaînement des étapes d'une carrière dans la proximité entre ce film et Voyage à Yoshino de Naomi Kawase. Claire Denis la chaman du cinéma français et Kawase la sorcière de Nara font des films très différents mais qui ont ce rare pouvoir de se brancher sur les puissances connectées des pulsions intimes et du cosmos.

Il se trouve, nullement par hasard au vu de la quête personnelle de cette actrice, que Juliette Binoche est le médium idéal de ces deux approches. Dans Voyage à Yoshino (édité par Blaq Out), elle s'approche de l'extérieur (une étrangère, une scientifique) d'un rapport au monde que nous simplifions et dissimulons sous le terme de «nature», et entraîne en douceur dans un vertigineux trajet vers une autre perception de la réalité.

«An Elephant Sitting Still», de Bo Hu (Capricci) et «Bangkok Nites», de Katsuya Tomita (Survivance)

Venues d'Asie, signées de deux jeunes réalisateurs, ce sont deux comètes lumineuses et fascinantes. La fresque urbaine (3h44) An Elephant Sitting Still compose un portrait kaléidoscopique d'une grande cité chinoise frappée par la désindustrialisation où de multiples personnages se croisent selon des trajectoires guidées par le désir, la peur, le besoin de changer ou le désespoir. L'art sidérant et sans effet de Bo Hu (sur lequel revient avec clairvoyance Jacques Rancière dans un des bonus du DVD) déploie un panorama du même mouvement social et intime, qui ne cesse de surprendre et de toucher. Un jeune et déjà grand cinéaste était apparu… pour disparaître aussitôt, son suicide ayant immédiatement suivi l'accomplissement de ce qui restera une œuvre unique mais majeure.

Le Japonais Katsuya Tomita, révélé par Saudade en 2011, construit quant à lui sur une durée à peine moindre (3h) une autre fresque urbaine, complètement différente. Il s'agit cette fois de Bangkok, plus précisément de ses gigantesques quartiers «chauds», qui ont proliféré après l'accord Rest and Recreation faisant de la capitale thaïlandaise un vaste bordel pour les troupes combattant au Vietnam.

Cette plongée, qui concerne notamment la zone désormais dédiée à la clientèle japonaise, a lieu aux côtés d'un extraordinaire personnage, la prostituée surnommée Luck, interprétée par une véritable prostituée surnommée Joy. Violente, vivante, combattive, sentimentale, Luck est une figure de fiction à l'image du quartier et du film, imprégnés de réalité documentaire. Le sexe, la drogue, la frénésie festive, la lutte pour la survie, la solidarité de clan propulsent Bangkok Nites et son héroïne dans un circuit à la fois affolant et attentif, où les êtres sont humains, si humains, au cœur de ce vortex clinquant et brutal.

Chacun de ces deux DVD bénéficie d'une très belle édition, avec pour l'un et l'autre un livret très utile.

«La Rivière de nos amours», d'André de Toth (Wild Side)

À l'écart des sentiers battus de la cinéphilie établie, voici une curiosité signée du réalisateur d'origine hongroise André de Toth, également connu comme un des célèbres cinéastes borgnes de Hollywood (avec John Ford, Raoul Walsh, Fritz Lang et Nicholas Ray). S'il n'a pas le génie de ces compagnons en vision monoculaire, de Toth est un excellent artisan du film de genre ayant cultivé une forme d'indépendance peu courante dans le Hollywood des années 1940 et 1950. Ici, on peut admirer sa créativité, aux côtés sinon au service de sa star qui est aussi son producteur, Kirk Douglas, dans un western qui se trouve à la croisée de trois enjeux très contemporains. Film de 1955, La Rivière de nos amours mobilise à la fois le rapport à la nature, les relations entre hommes et femmes et le rapport «colonial».

Côté nature, dans de somptueuses images des forêts de l'Oregon, la question de l'utilisation des ressources et des usages est d'une actualité étonnante, qui interroge de surcroît le rôle de l'image dans l'appropriation dévastatrice des paysages sauvages, grâce au personnage singulier du photographe.

Côté rapports entre les sexes, le film est à la fois inhabituellement peu pudibond pour ce type de production, faisant au passage la liaison entre amours torrides et fusion dans la mère nature, et reproduction sans sourciller des pires clichés sexistes dans la manière dont le héros rayonnant de virilité conquiert sa dulcinée indienne. Le sexisme sûr de lui et dominateur détonne avec l'autre dimension importante du film qui s'appelait en fait The Indian Fighter et qui apparaît comme très en avance sur son temps si l'on s'en tient à la considération pour les natives, leurs différences, leurs motivations.

On date d'ordinaire du Jugement des flèches de Samuel Fuller le début de la reconnaissance par Hollywood en 1957 des infamies sans nombre qui ont conduit au génocide des populations amérindiennes du Nord. À l'initiative de Kirk Douglas, acteur progressiste qui, comme producteur, fait pour l'occasion travailler un scénariste inscrit sur la liste noire maccarthyste, le film marque à l'évidence une étape significative sur la remise en cause du bien-fondé de la domination coloniale –même si tous les personnages sioux sont interprétés par des comédien·nes et des figurant·es à la peau blanche.

Curiosité historico-idéologique, La Rivière de nos amours est aussi, ou d'abord, un très bon western. Film d'action aussi énergique que dépourvu de simplisme dans l'écriture des personnages et la composition de l'image.

«L'Amour debout», de Michaël Dacheux (Epicentre)

Dans le paysage du jeune cinéma français, qui n'est pas très réjouissant à force de formatage et qui se trouve menacé par la réformite ultra-libérale actuelle, le premier semestre 2019 n'aura offert dans les salles qu'une seule belle découverte –mais elle est mémorable. Il s'agit du premier film de Michaël Dacheux, L'Amour debout, une promenade en liberté au fil des sentiments et des rues du Paris daujourd'hui, aux côtés de jeunes (et de moins jeunes) gens inventant leur existence comme le réalisateur invente sa mise en scène.

Dans le très bien conçu montage d'entretiens en bonus, Dacheux explicite sa double inspiration, venue à la fois de sa propre vie et de son amour des films. Ni l'autobiographie ni la cinéphilie ne pèsent ici. Ce sont des ressources pour que, grâce à de jeunes acteurs –nouveaux visages, nouvelles voix, nouvelles gestuelles– nommés Paul Delbreil, Adèle Csech, Samuel Fasse, Thibaut Destouche, Shirley Mirande chaque plan vibre et s'éclaire.

Garrel puissance 2 (et à l'infini): «L'Enfant secret», en attendant «La Cicatrice intérieure» (Editions Re:voir)

En 1980, l'année de L'Enfant secret, Philippe Garrel a 32 ans et il a déjà réalisé dix films. Comme si, depuis Marie pour mémoire en 1967, il avait exploré les territoires sauvages du film-poème, pour en rapporter une moisson luxuriante. C'est elle qu'il fait fructifier sur le terroir mieux connu de la fiction amoureuse avec L'Enfant secret.

Mais si on peut à meilleur titre employer des termes comme «récit» ou «acteur» qu'avec aucun des précédents, toute la beauté à la fois déroutante et d'une inexorable justesse du film vient de cette intense et douloureuse beauté accumulée par des chemins que nul·le avant lui n'avait empruntés. L'amour dans et hors du couple, la présence et l'absence d'un enfant, la drogue, la douleur de vivre et la tentation de l'abîme traversent les champs magnétiques émis par Anne Wiazemsky et Henri de Maublanc dans un noir et blanc de rêve.

Après avoir rendu accessible en DVD cette œuvre repère dans l'histoire du cinéma français, les éditions Re:Voir s'apprêtent à publier ce qui fut sans doute le sommet de la première période de l'œuvre de Garrel, La Cicatrice intérieure. Conçue avec sa compagne la musicienne Nico, également interprète principale aux côtés notamment de Pierre Clémenti, cette balade hallucinée dans des paysages désertiques fascine et déroute. Près d'un demi-siècle après, la découvrir ou la revoir confirme combien elle condense une part majeure de la recherche à fleur de peau d'un cinéaste qui, ayant beaucoup évolué depuis, n'a rien renié de sa quête sincère et meurtrie.

«Méditerranée», de Jean-Daniel Pollet (Éditions de l'Œil)

«Car voici des plans lisses et ronds abandonnés sur l'écran comme un galet sur le rivage… Puis, comme une vague, chaque collure vient y imprimer et effacer le mot souvenir, le mot bonheur, le mot femme, le mot ciel… La mort aussi puisque Pollet, plus courageux qu'Orphée, s'est retourné plusieurs fois sur cet Angel Face dans l'hôpital de je ne sais quel Damas…», écrivait Jean-Luc Godard, ébloui, lorsqu'il découvrit ce miracle cinématographique qu'il citerait toujours un demi-siècle plus tard (Film Socialisme).

Au dos des cartes postales filmées tout autour du berceau de l'Occident par Pollet, les phrases inspirées de Sollers chantaient l'esprit des pierres, des dieux et des hommes au soleil d'une éternité retrouvée. Des tyrans de jadis à ceux d'aujourd'hui, d'Ulysse à la capitaine Rackete, les mythes actifs résonnent sans fin.

C'est ce que déploient aussi, chacun à leur façon, l'écrivain Yannick Haenel et le penseur de cinéma Dominique Païni, dans le petit livre qui contient et accompagne cette édition DVD, en plus du texte de Sollers. Remarquable travail éditorial, auquel les Éditions de l'Œil s'apprêtent à donner une suite en publiant deux autres livres-DVD de ce qu'on espère constituer un jour une intégrale Pollet.

Les deux nouveaux livres-DVD sont édités avec d'autres films des années 1960 et 1970 de cet artiste qui reste encore et toujours à découvrir. Le premier concerne le délicat et sensible L'Acrobate, romance dansée sur le fil de la poésie par Claude Melki, «le Buster Keaton du Sentier». Le second réunit le radical L'Ordre et l'attentif Pour mémoire: ici une utopie réelle inventée au cœur de l'oppression, là la considération pour des hommes, des mots, des gestes que condamne une certaine (mauvaise) idée de l'histoire. Deux films pour aujourd'hui.

Jean-Michel Frodon Critique de cinéma

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