Politique

Comment les leaders populistes utilisent la notion de mépris du peuple

Temps de lecture : 6 min

Utilisée depuis peu, cette accusation est psychologiquement et politiquement très efficace pour des fins électorales.

Marine Le Pen a notammen accué le gouvernement de «traiter avec un grand mépris le mouvement de gilets jaunes». | Bertrand Guay/ AFP
Marine Le Pen a notammen accué le gouvernement de «traiter avec un grand mépris le mouvement de gilets jaunes». | Bertrand Guay/ AFP

Le terme de «mépris» est aujourd’hui omniprésent dans le discours politique. Il est abondamment utilisé par les partis extrémistes et les intellectuel·les radicaux. Les cadres et les élu·es du Rassemblement national notamment l’utilisent à tout va pour stigmatiser et vilipender les élites et le personnel politique des partis de gouvernement. Or son émergence dans le débat politique est relativement récente. Parlait-on de mépris dans les années 1960 ou 1970, durant lesquelles pourtant le combat politique pouvait être violent? Comment donc expliquer son succès actuel?

Une explication simple, celle que privilégieraient sans doute ceux qui l’utilisent, serait que les élites contemporaines se distinguent précisément par le mépris qu’elles affichent pour le peuple. Mais on a peine à comprendre pourquoi les élites seraient aujourd’hui plus portées au mépris que leurs devancières alors que ces dernières il y a trente ou quarante ans étaient rarement accusées d’un tel travers.

En réalité, l’explication est probablement moins à rechercher dans les attitudes des «dominants» que dans l’évolution des perceptions de celles et ceux qui sont ou se vivent comme dominé·es et dans l’exploitation qu’en font certains courants intellectuels et politiques. Entendons-nous bien: les rapports de classe existent et dans la quotidienneté de ces rapports, il n’est pas rare que les membres de ceux qui se sentent appartenir à l’élite affichent de manière ostentatoire la conviction de leur supériorité morale et culturelle.

Dans toutes les sociétés ce mépris de classe peut se manifester. Mais cet affichage est-il plus fréquent aujourd’hui qu’hier? On aurait plutôt l’impression du contraire tant, précisément, il est devenu politiquement inconvenant d’afficher de tels sentiments. L’homme riche ou super-diplômé se doit aujourd’hui d’être humble sous peine d’être immédiatement cloué au pilori.

Qu’est-ce que le peuple?

Mais d’abord, qu’entend-on exactement par la notion de peuple? Sa définition paraît aujourd’hui singulièrement vague. La définition marxiste de la classe ouvrière et de son opposition frontale aux capitalistes avait le mérite de la clarté: c’était les rapports de production fondés sur l’exploitation qui définissaient la classe ouvrière. Le fondement se voulait objectif, situé au cœur de l’appareil productif, même si «classe en soi» ne trouvait pas automatiquement sa correspondance dans la «classe pour soi».

Néanmoins, cette opposition binaire entre une classe ouvrière exploitée et une classe de capitalistes s’est trouvée progressivement contredite, ou au moins interrogée par l’évolution de la structure sociale, avec la montée en puissance d’une large classe moyenne qu’on ne pouvait assimiler ni aux capitalistes, ni véritablement à la classe ouvrière (malgré les efforts d’intellectuels marxistes comme Erik Olin Wright pour sauvegarder le modèle en le complexifiant).

Parallèlement, l’idéal révolutionnaire des premiers temps de la classe ouvrière s’est peu à peu affadi et comme l’avait bien vu Ralf Dahrendorf (Class and Classe Conflict in Industrial Society, 1959) et après lui John Goldthorpe, dans L’ouvrier de l’abondance (1972), les conflits de classe se sont institutionnalisés et la classe ouvrière a progressivement cherché à obtenir des avantages économiques plutôt qu’à renverser et remplacer le capitalisme.

Ces évolutions structurelles ont évidemment affaibli la capacité heuristique du marxisme, à tel point qu’il a peu à peu disparu en tant que tel du paysage intellectuel (alors qu’il était encore ultra-dominant dans les années 1960-1970). Certains sociologues, comme Henri Mendras, ont alors pensé qu’on assistait au triomphe des classes moyennes –on parlait de moyennisation de la société– dont le pendant politique en France était la montée en puissance et les succès électoraux du Parti socialiste.

La fin de l’illusion moyennisatrice

Il a pourtant fallu déchanter. Dans beaucoup de sociétés développées, les classes moyennes reculent numériquement et s’appauvrissent financièrement, même si elles sont toujours soutenues par l’Etat-providence par l’accès aux services publics dont elles profitent plus que d’autres catégories. Loin de l’optimisme «moyennisateur» des années 1990, on constate un mouvement de polarisation de la structure sociale: croissance des hyper-riches autour des métiers de la finance, du management et des hautes technologies, recul de la classe ouvrière et émergence d’une nouvelle classe de service assez hétéroclite, regroupant des manutentionnaires, des chauffeurs, des personnels de service à la personne, des employé·es de commerce, des travailleurs de la santé, de petit·es indépendant·es…dont une des caractéristiques précisément est de ne pas travailler dans la grande industrie mais dans un ensemble de métiers peu ou moyennement qualifiés périphériques au monde industriel mais indispensables à sa bonne marche.

L’émergence de cette nouvelle classe moyenne inférieure est d’ailleurs le résultat d’une évolution de toutes les économies développées qui voient se réduire l’emploi industriel dans un mouvement qui n’a rien d’accidentel ou de conjoncturel mais qui est bien de nature structurelle. L’évolution de la population active depuis trente ou quarante ans montre ce double mouvement de déclin de l’emploi industriel et de croissance des emplois tertiaires peu qualifiés.

Ce double mouvement alimente l’idée d’un monde qui se défait, celui des sociétés industrielles des trente glorieuses, sociétés de conflits certes, mais aussi de foi dans le progrès et d’amélioration continue des conditions de vie (qui a bien été une réalité). Ces évolutions génèrent une angoisse sociale latente aussi bien dans la classe ouvrière classique qui sent son univers productif et culturel se déliter que dans les classes moyennes inférieures dont beaucoup de membres ont le sentiment d’être les bouche-trous ou les soutiens d’une économie et d’une société qui peinent à reconnaître leur rôle et à les rétribuer dignement.

Mais contre qui se battre? Contre qui revendiquer? Toutes ces catégories se tournent naturellement vers l’Etat et les politiques, du côté des ouvrier·es pour leur demander d’endiguer le délitement industriel, du côté des classes moyennes parce que leur morcellement en une multitude d’intérêts catégoriels rend difficile de définir un autre interlocuteur central qui puisse apporter une réponse globale.

Un usage populiste

Les leaders populistes ont parfaitement saisi cette nouvelle configuration et au traditionnel diptyque ouvriers-capitalistes du vieux modèle de lutte des classes, ont substitué dans leur discours politique un nouveau binôme peuple-élites, qui permet d’amalgamer dans ce vaste ensemble populaire aux contours flous une multitude de catégories dont le point commun est sans doute que leurs membres partagent un profond sentiment d’abandon. Le peuple ne se révolte plus contre les patrons pour revendiquer des avantages salariaux, il se révolte contre l’Etat et les élites politiques qui, à ses yeux, a renoncé à assurer son rôle protecteur.

C’est ce qui permet aussi, dans une certaine mesure, aux extrêmes de gauche comme de droite de se rapprocher dans une dénonciation commune de l’impuissance politique. Les élites politico-administratives sont donc mises au banc des accusé·es par les leaders populistes. Elles le sont sur mode émotionnel en usant de cette thématique du mépris, Marine Le Pen, accusant par exemple le gouvernement de «traiter avec un grand mépris le mouvement de gilets jaunes», Jean-Luc Mélenchon accusant plus directement le président Macron du même mépris pour le peuple.

Cette accusation de «mépris» est psychologiquement et politiquement très efficace pour deux raisons. D’abord, elle trouve un écho certain chez celles et ceux qui partagent ce sentiment d’abandon ou de délitement. Ensuite, elle est très difficile à contrer par celles et ceux qui en sont l’objet: les arguments rationnels qu’on lui oppose se retournent contre leurs promoteurs car ils paraissent renforcer le sentiment d’arrogance technocratique. Compatir n’est pas plus efficace car cela peut être vite compris et présenté comme un demi-aveu. Le politique face à l’usage démagogique de l’émotion est démuni et sort presque toujours perdant.

Cependant, il faut mettre au débit des partis de gouvernement qu’ils n’ont pas réussi jusqu’à présent à trouver les réponses politiques convaincantes pour répondre aux angoisses sociales qui traversent la société française et qui aboutissent, comme l’ont montré les résultats électoraux des derniers élections européennes, à une société socialement et politiquement extrêmement clivée. Dénoncer le populisme et le nationalisme est une chose, convaincre les Français d’y renoncer en est une autre, jusqu’alors inaboutie.

Olivier Galland

Telos Agence intellectuelle regroupant universitaires et professionnels

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