Société

L'été est là, les tatouages sont de sortie, l'horreur est parmi nous

Temps de lecture : 3 min

[BLOG You Will Never Hate Alone] Que peut-il bien se passer dans l'esprit d'une personne qui décide de se barioler le corps de dragons ensorcelés?!

Qu'essayes-tu donc de me dire quand sous mes yeux ahuris tu laisses à voir cet étrange spectacle? | Sheila Tostes via Flickr
Qu'essayes-tu donc de me dire quand sous mes yeux ahuris tu laisses à voir cet étrange spectacle? | Sheila Tostes via Flickr

C'est LA question qui même sur mon lit de mort continuera à me tourmenter: comment, mais comment un individu sain d'esprit et de corps, élevé au bon grain de la République, ne souffrant d'aucune tare apparente, décide un beau matin de se coller sur la peau un de ces obscurs graffitis qu'il trimballera jusqu'à la fin de ses jours comme un butin de guerre ramené d'une contrée lointaine?

Ou autrement dit, par quel mécanisme de la pensée en arrive-t-on à vouloir orner son corps d'un tatouage dont on fera étalage à la moindre occasion sans jamais en éprouver une quelconque honte, dans cette débauche exhibitionniste qui laisse à voir des scorpions, des scarabées, des diablotins, des orangs-outans quand ce ne sont pas simplement des hiéroglyphes sans queue ni tête voire même de vagues symboles issus de civilisations connues du seul tatoué?

Hein, qu'est-ce qu'il peut bien se passer dans le cortex cérébral pour s'amouracher de ces figures byzantines aux motifs tarabiscotés plaquées à même le corps comme autant de manifestations d'un esprit qui lévite à des latitudes si hautes que même le plus fier des goélands ne pourra jamais le rejoindre? Est-ce l'ivresse des drogues, l'absence de toute pudeur, la déréliction d'un esprit qui a décidé d'en finir avec le sens commun? L'envie de se démarquer, le désir de se singulariser, l'obstination à descendre si bas dans l'échelle humaine que personne ne pourra jamais comprendre les motivations d'un tel geste sacrificiel?

Car on ne nait pas tatoué, on le devient. Par une douce matinée de printemps, au sortir d'une nuit agitée, au lieu de s'acheter une baguette de pain, on franchit le seuil d'un obscur magasin et on en ressort quelques heures plus tard le corps jonché de détritus où dans un foutoir innommable cohabitent des têtes de mort, des vierges Marie, des croix celtiques, tout un assemblage ésotérique qui donnerait le tournis à Lévi-Strauss en personne.

Ô toi qui es versé dans de telles pratiques, me diras-tu un jour ton terrible secret? Car toi que je vois quand arrivent les beaux jours, toi qui te trimballes sur la plage comme si elle t'appartenait, toi qui exhibes ainsi les signes manifestes de ton désordre intérieur, pourras-tu m'expliquer quelle mouche t'as piqué le jour où sur ton sein gauche, ou à hauteur de ton épaule droite, ou encore dans le creux de ton dos, tu as offert asile à une colonie de serpents qui passait par là?

Qu'essayes-tu donc de me dire quand sous mes yeux ahuris tu laisses à voir l'étrange spectacle d'un dragon ensorcelé, d'un lézard filant doux, d'une panoplie de signes kabbalistiques qui résisteraient même à l'expertise de Rabbi Jacob? Es-tu un fou, un sage, un illuminé, un idiot? Es-tu le vent? Es-tu la pluie? Es-tu le vent et la pluie? Es-tu le Saint-Sauveur, le Fils de l'homme, le fantôme du capitaine Achab? Es-tu la réincarnation de l'âme de tes pères? Es-tu l'archange Gabriel ou un pauvre hère tellement infatué de sa propre personne qu'il en vient à embrasser la cause d'une spiritualité dont le niveau de conscience se situerait en deçà de la ligne de flottaison?

Évidemment, je ne parle pas là de ces discrets ornements qui parfois comme une virgule suspendue dans l'éther du temps viennent épouser la courbe d'une cheville, le dessin d'un nombril, les contours d'une clavicule, ceux-là sont généralement inoffensifs. Ils ne prétendent à rien si ce n'est à entretenir une tendre connivence entre le motif dessiné et son heureux propriétaire. Pas de quoi fouetter un cerf.

Les autres par contre, ceux qui colonisent des cuisses entières, ceux qui rampent de l'aine à l'épaule, ceux qui ventripotent du cou à l'estomac, ceux qui font la fierté de nos footballeurs les plus émérites, sont comme les stigmates d'individus qui prennent la religion pour une fête foraine et la spiritualité pour un recueil de citations de Paulo Coelho. Ceux-là, j'avoue, je ne les comprends pas. Ils me sont aussi étrangers qu'une bouteille de Coca-Cola dans le menu d'un étoilé Michelin.

Ils sont les rois de la plage, parfois même ils se confondent avec les parasols. Et comme ils se savent observés, ils se montrent sous toutes leurs coutures. Impossible d'y échapper. Les regardant, on se demande à quel moment exact de la civilisation le train de la modernité a déraillé. Avant de se baigner, ils prennent le temps de respirer, les yeux rivés au ciel, les bras grands ouverts, l'air pénétré comme s'ils se livraient à des exercices de méditation, lesquels consisteraient à interroger les astres pour connaître l'heure d'ouverture du Macumba.

Vivement que l'été soit passé.

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Laurent Sagalovitsch romancier

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