Tech & internet / Culture

Pour être invisible dans la société de traçabilité, devenez un «furtif»

Temps de lecture : 5 min

De quelle manière contourner la tyrannie de la transparence et revenir à une approche plus sensorielle du monde qui nous entoure?

Couverture du livre Les Furtifs, l'ouvrage d'Alain Damasio paru en avril 2019 aux éditions La Volte. | La Volte
Couverture du livre Les Furtifs, l'ouvrage d'Alain Damasio paru en avril 2019 aux éditions La Volte. | La Volte

«Le vivant n'est pas une propriété, un bien qu'on pourrait acquérir ou protéger. C'est un milieu. C'est un champ qui nous traverse dans lequel nous sommes immergés, fondus, ou électrisés. Si bien que s'il existe une éthique en tant qu'être humain, c'est d'être digne de ce don sublime d'être vivant. Et d'en incarner, d'en déployer autant que faire se peut les puissances. Qu'est-ce qu'une puissance? Une puissance de vie? C'est le volume de lien de relation qu'un être est capable de tisser et d'entrelacer sans qu'il s'effondre. Ou encore, c'est la gamme chromatique des affects dont nous sommes capables. Vivre revient alors à accroître notre capacité à être affectés. Notre spectre, notre amplitude à être touchés, changés, émus.»

Le texte inaugural de l'album Entrer dans la couleur –prolongement du roman de science-fiction Les Furtifs écrit par Alain Damasio et mis en musique par Yan Péchin– concentre en quelques mots l'essence de la philosophie de l'auteur.

Adepte d'une sorte d'«épicurisme technologique» (un usage raisonné des outils numériques), Damasio s'interroge sur une société du contrôle qui submerge l'humanité de façon exponentielle. «J'ai cherché à savoir comment des êtres vivants pourraient échapper à un régime qui génère de la trace en permanence pour les GAFAM. L'empire digital est un empire 100% surveillé», souligne-t-il.

Le constat est alarmant: la technologie s'invite dans notre quotidien et dans notre intimité de façon profondément intrusive, voire indésirable. Comment peut-on se soustraire ou au moins s'esquiver d'un monde hyperconnecté qui exploite notre attention jusqu'à la moelle et s'empare de ce qui est personnel ou confidentiel?

La réponse poétique proposée par Alain Damasio –et qui sert de jolie métaphore à nos vies surveillées–, ce sont «les furtifs». Créatures vivantes capables d'écritures cinétiques, évoluant dans les angles morts (et dans les interstices), sortes de mutants insaisissables qui fusionnent dans leur corps le minéral, le végétal et l'animal, dans le but de passer inaperçues et d'éviter la prédation de l'être humain.

Philosophie furtive

Le roman est tellement en phase avec l'air du temps et l'allégorie si puissante que la question s'impose:

Comment peut-on devenir des furtifs et s'émanciper du diktat numérique ainsi que de l'emprise des objets connectés sur notre vie personnelle? Comment se garder d'être tracé·e en permanence? De quelle manière contourner la tyrannie de la transparence et revenir à une approche plus sensorielle du monde qui nous entoure?

Damasio prône, lui, un rapport sans interface avec le dehors, avec l'étranger, avec l'animal, la plante, la pluie, avec l'autre qu'on ne connaît guère. Il considère qu'on aurait tout à gagner à déchirer à la main le «techno-cocon» qui nous rassure et qui nous gère. Furtif, donc.

«La route est belle parce qu'elle permet l'éclosion de la vérité entre les êtres.»

Sylvain Tesson dans «En avant, calme et fou – Une esthétique de la bécane»

Un autre intellectuel français semble partager le même détachement technologique et la même soif libertaire, l'écrivain et voyageur Sylvain Tesson.

Dans le livre En avant, calme et fou – Une esthétique de la bécane, Tesson écrit à propos de ses vingt-cinq ans de chevauchée autour du monde en moto: «Et quand les hordes de motards circulent aujourd'hui du cap Nord à Gibraltar et des Alpes au Finistère que croyez-vous qu'ils fassent? Ils échappent comme ils le peuvent (du moins s'en donnent-ils l'illusion) à l'immense souricière de coercition que la société numérique, illettrée et marchande bâtit autour de nous en serinant dans ses haut-parleurs: pour votre sécurité, nous vous surveillons» et il ajoute: «Au-delà de la fuite, des sensations; au-delà de la contemplation et de la découverte; au-delà de la curiosité et de la convivialité… La route est belle parce qu'elle permet l'éclosion de la vérité entre les êtres.» On trouve chez Sylvain Tesson, à l'instar de Damasio, la même nécessité de considérer le lien comme enjeu numéro un.

«J'aurais voulu être un bateau que l'on rend à la mer.» L'énoncé de Catherine Poulain, bergère, ouvrière viticole dans les Alpes-de-Haute-Provence, et autrice de Le grand marin et Le cœur blanc, pose le décor d'emblée. Esprit libre, Catherine Poulain a commencé à voyager très jeune. Elle a pêché pendant dix ans en Alaska, a travaillé dans une conserverie de poisson en Islande, sur les chantiers navals aux États-Unis, elle a été ouvrière agricole au Canada, barmaid à Hong Kong. Ne jamais avoir aimé la facilité, voilà le fil d'Ariane de cette vie définitivement éloignée du «techno-cocon» pointé par Damasio dans Les Furtifs.

La tribu des affranchi·es

Dans l'essai Mobilisation totale, le philosophe italien Maurizio Ferraris affirme que pour la première fois dans l'histoire du monde, grâce au téléphone mobile, nous avons l'absolu dans notre poche. Mais, tempère-t-il, avoir le monde en main signifie aussi, automatiquement, être aux mains du monde.

Réfléchir à l'hyperconnectivité de notre société équivaut à admettre notre servitude volontaire et permanente envers nos smartphones. La question se pose donc très naturellement: le premier pas vers l'affranchissement numérique n'impliquerait-il pas, tout simplement, l'abandon du portable?

Le sociologue Bertrand Bergier a mené une enquête auprès d'une population très marginale: 527 Français·es non équipé·es d'un téléphone mobile.

«Composer avec [les autres espèces et les autres formes de vies], les accepter. Nouer avec elles sans berlificoter.»

Alain Damasio dans «Les Furtifs»

Dans l'ouvrage Sans «mobile» apparent – Un quotidien «sans portable», «sans smartphone», le chercheur s'intéresse à cette tribu d'affranchi·es appartenant à une tranche de la population (8% au total) qui refuse d'être perturbée par des communications incessantes. Les raisons des personnes sans-portables sont multiples et variées: il y a celles qui se sont détournées de l'objet, l'ont cédé sans regret ou l'ont simplement perdu, celles qui s'insurgent contre un non-équipement subi, celles qui ont opté pour une sorte d'indisponibilité revendiquée, celles qui estiment ne pas avoir assez d'argent pour une facture de plus. L'auteur souligne la nécessité chez certains individus non-usagers, de reposer des frontières dans une société de l'illimité.

Bertrand Bergier propose une réflexion sur une culture technocentrée qui «s'affranchit de la demande, se plaçant en amont de l'offre et non en aval, lui dictant ses conditions et ses exigences». Cela rejoint les principaux thèmes abordés dans Les Furtifs où il est question du contrôle, du mouvement, du lien et d'émancipation politique. N'oublions pas que le personnage principal des Furtifs, Lorca Varèse, est spécialiste des villes autogérées. Une inspiration que l'auteur a tiré de ses fréquentations de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes.

Il semble que les furtifs d'Alain Damasio inspirent la possibilité du vivre autrement dans ses formes multiples et variées. Quête semblable de certaines communautés où l'habitat partagé, le coworking, les réseaux d'échanges des savoirs et les systèmes d'échanges locaux sont des expériences concrètes de vie alternative au quotidien.

«Faire terreux pour que les liens vivent, les liens sociaux, collectifs, et communautaires bien sûr. Mais aussi amicaux et amoureux, filiaux ou familiaux. Le lien avec le dehors, le “pas de chez nous”, l'autre, l'étranger. D'où qu'ils viennent. Les liens avec la forêt, le maquis, la terre, avec le végétal, comme avec l'animal, les autres espèces et les autres formes de vies. Se composer avec, les accepter. Nouer avec elles sans berlificoter.»

Prenons exemple des furtifs et de ce petit guide de survie du sensible proposé par l'auteur. Cela pourrait nous être essentiel à l'avenir.

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