Culture

Potache, cucul et vulgaire, «American Pie» a marqué toute une génération

Temps de lecture : 5 min

Vingt ans après sa sortie, le 9 juillet 1999, on peut le dire: en plus d'avoir sublimé l'idée d'un comique aussi navrant qu'hilarant, le film a largement participé à notre éducation sexuelle.

Ils montent des stratagèmes pour espionner une fille, mais ce sont aussi des adolescents qui tentent de découvrir l'amour. | Capture d'écran via YouTube
Ils montent des stratagèmes pour espionner une fille, mais ce sont aussi des adolescents qui tentent de découvrir l'amour. | Capture d'écran via YouTube

Cela n'a rien d'un fait irréfutable, mais il faut probablement avoir été celui qui ne danse pas à la fête du lycée, ce jeune agité de la braguette qui ne parvient à draguer, ce nerd bien incapable de parler à une fille sans trembler pour comprendre American Pie. Ou, plus précisément, ce que traversent les personnages principaux du film: la gestion des premiers émois, la découverte du désir, l'immaturité des réactions, etc.

Il n'est question que de ça ici, de ces pulsions sexuelles que l'on tente vainement d'assouvir, de cette course à celui qui a la plus grosse, de ces discussions qui mènent inévitablement au sexe –de préférence sale et censé symboliser la toute-puissance de l'homme sur la femme.

Dès l'introduction, le ton est donné: alors que des gémissements féminins se font entendre, apparaît peu à peu Jim Levenstein, un des protagonistes, en train de se masturber devant un porno brouillé par la réception des chaînes hertziennes –ce qui rappellera sans doute de vieux souvenirs à toute une génération qui tentait tant bien que mal d'assouvir ses premiers fantasmes via des catalogues La Redoute ou des revues pornographiques.

Pendant l'heure et demie qui suit, American Pie ne fait que dérouler ce genre de scènes volontiers potaches, laissant les kids morts de rire et les parents morts de honte de voir leurs progénitures hilares devant de telles âneries, de s'être laissé entraîner dans les méandres de ce comique navrant, aux idées pas nettes, très loin en somme de l'humour malin prôné autrefois par Peter Sellers et Woody Allen.

Marqueur temporel

Cette différence de réception selon les âges –mais aussi selon la culture– explique en partie pourquoi American Pie a été mal reçu à sa sortie par une Amérique puritaine, et visiblement pas encore remise de l'affaire Monica Lewinsky, survenue quelques mois plus tôt.

Dans les médias, on interroge le casting sur l'aspect soi-disant immoral du film, on regrette parfois qu'il soit «l'un des films pour adolescents les moins profonds et les plus lubriques» (dixit le prestigieux New York Times), mais on oublie surtout de rappeler que le premier long-métrage des frères Weitz s'inscrit dans une époque: celle marquée par les bouffonneries de Jackass, par les clips de MTV et par le son bien gras et juvénile d'un punk-rock peut-être plus populaire que jamais –c'est l'époque du grand boom de Sum 41, Third Eye Blind et Blink-182, qui abordent les thématiques de l'adolescence et la frustration sexuelle des garçons dans des morceaux qui transpirent l'immaturité et les pensées perverses de kids nerveux.

La fin des années 1990, c'est aussi la grande période d'une autre fratrie de réalisateurs: les frères Farrelly qui, avec Mary à tout prix et Fous d'Irène, donnent vie à leur vision de la comédie («grossière mais jamais vulgaire») et foutent un bon coup de pied dans les burnes de la bien-pensance américaine, cyniquement entretenue par les productions hollywoodiennes. Paul et Chris Weitz, eux, ont parfaitement compris la formule, et en offrent leur propre déclinaison à travers leur premier film.

Ce n'est pas toujours réussi, surtout si l'on s'en tient à cette puérilité, voire à ce crétinisme omniprésent dans American Pie. Mais tout cela est tellement assumé que ça ne pose aucun problème. «Les teufs de Stifler, ça ne pense qu'à picoler et à coucher», prévient-on même en ouverture, comme pour préparer le public à ce qui suit: l'humour régressif dudit Steve Stifler, la réunion d'adolescents pour coucher, parce que leur «virilité est en jeu», parce qu'il est temps pour eux de montrer ce qu'ils ont «dans les couilles», des scènes absurdes où l'on surprend un des protagonistes en train de boire involontairement du sperme ou tentant de découvrir les joies du sexe en pénétrant une tarte aux pommes, et tout un tas de séquences qui prouvent que le film s'est parfaitement approprié les codes du teenage movie.

Il y a déjà la volonté de créer un phénomène d'identification: le film se déroule dans une petite ville bourgeoise, et se centre sur le destin d'une population blanche, aisée, pas vraiment métisée et majoritairement juive.

Il y a ensuite les scènes-clés, sorte de rituels obligatoires pour tout teen movie américain qui se respecte: ah, les fêtes étudiantes! Ah, le bal de promo! Ah, les gros lourds à la drague peu subtile!

Enfin, et en vrac, il y a cette bande originale omniprésente, cet adolescent que l'on moque parce qu'il s'est inscrit à la chorale de l'école et ce fantasme de se taper la mère de son pote, pour ce qui constitue peut-être l'une des premières occurrences de l'expression «MILF» au cinéma.

Pourtant, même si American Pie flirte volontiers avec l'infantilisme et l'humour cucul, le film reste certainement l'une des comédies les plus populaires de l'époque. Une comédie qui se fiche des niaiseries sentimentales, qui assume son postulat primaire, et dont le succès vient bousculer en quelque sorte les certitudes d'une industrie autrefois quelque peu réfractaire à ce type d'humour à la fois immonde et tordant –de mémoire, on connaît peu d'ados qui ont pu regarder ce film aux côtés de leurs parents sans être gêné·es, comme s'il fallait s'abstenir de rire devant ces grossièretés non reconnues par le code moral.

On peut certes reprocher, et on n'aurait pas tort, aux frères Weitz de ne pas être des génies de la mise en scène, voire de ne pas vraiment faire preuve d'originalité dans le portrait de cette jeunesse américaine –d'ailleurs, le duo n'était pas le premier choix du producteur exécutif, Craig Perry, qui a approché plus de soixante-dix cinéastes avant de prendre sa décision.

On peut aussi arguer que, d'un point de vue vertueux, American Pie n'est guère défendable: voyeurisme, persécution, moquerie (un personnage est tout de même surnommé «Pause-caca»), tout y passe. Mais l'on ne peut renier le potentiel comique du film, ravageur et finalement sans véritable compromis.

«Dieu bénisse internet»

Si American Pie procure autant de plaisir (coupable?), c'est aussi parce que le film ne cesse de répondre par avance aux pulsions d'une génération d'ados.

En clair, si le long-métrage parle de cul, de fêtes, d'alcool et de beuveries qui mènent inévitablement au sexe, c'est d'abord parce qu'il traite de la transition vers l'âge adulte, de la recherche de son identité et, surtout, des perpétuels questionnements qui hantent cette période de la vie.

Hormis Stifler, volontairement dépeint comme un gros lourd à l'humour régressif et à la pétomanie répugnante, Jim, Chris, Kevin et les autres ne sont pas des personnages uniquement grossiers. Ce sont des jeunes, comme il en existe des millions aux États-Unis ou ailleurs, en quête de désirs, d'expériences et de premières fois.

Certes, ils montent des stratagèmes pour espionner une fille en train de se changer, mais ce sont aussi des adolescents qui tentent de découvrir l'amour vaille que vaille: via des sites de rencontres, par exemple, ou le conseil avisé de filles sages, ou du moins plus matures et moins obsédées, qui parviennent à leur faire comprendre qu'ils n'ont «pas besoin d'en faire trop» et qu'ils ont besoin «d'apprendre que les relations sexuelles ne sont pas à sens unique».

Plutôt que de se focaliser sur les conseils du frère de Kevin, qui lui parle d'une technique de cunnilingus censé faire jouir les filles à tous les coups, on peut prendre la tangente et souligner qu'American Pie met également en scène un couple (Kevin et Vicky) qui n'a pas vraiment envie de se dire adieu une fois le lycée terminé, ou un adolescent qui tente tant bien que mal de masquer son manque de confiance en lui en jouant l'homme distingué et expérimenté avec les filles.

Avec American Pie, c'est donc toute une génération qui a pu apprendre ce qu'était le sexe, qui a pu comprendre comment gérer ses premiers fantasmes (parfois de la mauvaise façon, avouons-le) et qui a permis au film des frères Weitz de jouir d'un véritable culte, d'incarner une sorte de marqueur temporel. Au point, malheureusement, de donner naissance à une saga pas très finaude et de plus en plus lourdingue au fur et à mesure des épisodes. Mais ça, c'est un autre débat.

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