Monde / Culture

Trouver la vérité face aux mensonges soviétiques sur Tchernobyl, le combat d'une vie

Temps de lecture : 6 min

La journaliste et historienne franco-russe Galia Ackerman a travaillé pendant vingt ans sur la catastrophe nucléaire, se rendant dans les zones contaminées en Ukraine et en Biélorussie.

Pour Galia Ackerman, la série Chernobyl est une belle façon de replacer cette catastrophe nucléaire au centre des consciences collectives. | Capture d'écran via YouTube
Pour Galia Ackerman, la série Chernobyl est une belle façon de replacer cette catastrophe nucléaire au centre des consciences collectives. | Capture d'écran via YouTube

Le 26 avril 1986, jour de l'explosion de la centrale nucléaire de Tchernobyl, Galia Ackerman est à Paris, avec sa fille aînée de 3 ans et son deuxième mari, Samuel. «J'avais vraiment d'autres choses à penser. Je connaissais le gros du sujet, mais je n'étais pas emballée.»

Quelle est la part du hasard et de la prédestination dans la vie? Galia se pose encore la question aujourd'hui. Traductrice littéraire en plus de ses activités de journaliste et d'historienne, cette Franco-Russe de 71 ans reçoit en 1997 La supplication, de Svetlana Aleksievitch, écrivaine biélorusse, prix Nobel de littérature en 2015. «En traduisant ce livre sur Tchernobyl, il m'est rentré dans la chair. J'étais très impressionnée, j'ai commencé à m'intéresser à cette catastrophe.»

Quitter l'URSS

Avant de se rendre sur les zones contaminées par les déchets nucléaires en Biélorussie, Galia Ackerman avait déjà un caractère aventurier. «Elle sait ce qu'elle veut, c'est une femme très déterminée. Il faut avoir du répondant quand elle veut nous convaincre, car elle est dotée d'une grande épaisseur intellectuelle», la décrit Amélie Petit, son éditrice depuis 2015.

Dans le quartier populaire où elle grandit à Moscou, Galia prend le tram pour s'évader, seule. «On m'envoyait chercher un kilo de sucre, et je prenais 900 grammes. Les kopeks que j'économisais comme ça me payaient mes tickets», rit-elle aujourd'hui. Elle parcourt la ligne d'un bout à l'autre, sans correspondance, par peur de se perdre. «Il ne faut pas prendre de risques démesurés», dira-t-elle plus tard en évoquant le métier de journaliste.

«La seule manière pour que je ne sois pas trop encadrée par la censure était de m'éloigner de l'histoire contemporaine.»

Galia Ackerman

Un caractère solitaire, renforcé par l'exclusion dont elle est victime parce que juive. «Il y avait un climat d'antisémitisme populaire, particulièrement chez les enfants.» Ses parents, juristes, détonnent par rapport à l'environnement social du quartier, rythmé par l'ivrognerie et les conflits familiaux. «Mes camarades d'école ne comprenaient pas quand ils voyaient les rayons avec 2.000 livres dans notre petit appartement.»

Celle qui voulait déjà être critique littéraire à ses 15 ans comprend rapidement qu'elle ne pourra pas exercer librement sa vocation en Union soviétique. «La seule manière pour que je ne sois pas trop encadrée par la censure était de m'éloigner de l'histoire contemporaine.»

Alors après un master à Moscou en histoire de l'antiquité, elle suit son premier mari sioniste en Israël en 1973 et y donne des cours. Elle soutient ensuite une thèse à Paris et s'y installe définitivement en 1984. Elle y rencontre des dissidents russes, expulsés par le régime soviétique sous Brejnev.

«C'était de très belles personnes. J'ai travaillé ensuite pour la revue Continent, dénonçant les violations des droits de l'homme en Russie, ainsi que pour une ONG, l'Internationale de la résistance.»

En 1988, Galia rentre à Radio France internationale au service Russie. Elle y restera vingt-cinq ans et partira souvent en mission en Russie. Une façon de garder le contact avec le pays de son enfance, «sans y partir en vacances».

«Le monde ne me manque pas quand j'écris»

Pour l'écriture de son dernier livre Le régiment immortel – La guerre sacrée de Poutine (paru en mai 2019), Galia Ackerman s'est une nouvelle fois enfermée dans le mutisme, à l'intérieur de son appartement du XXe arrondissement de Paris, à deux pas du Père-Lachaise.

«D'habitude, je vais en bord de mer pour être seule. C'est la première fois que j'écrivais chez moi, mais personne ne savait ce que j'étais en train de faire. Le monde ne me manque pas quand j'écris, mais j'aime parler quand je reviens. Mon mari râlait parfois car je ne parlais pas, j'ai presque instauré un régime de terreur!», s'amuse-t-elle.

«Elle a besoin de cette solitude pour se concentrer sur elle-même, rentrer dans un monde hermétique, c'est normal», explique son mari Samuel, artiste peintre d'origine ukrainienne.

Dans ce dernier ouvrage, elle tient le même discours acerbe envers le pouvoir de son pays natal. Elle insiste sur la politique du Kremlin, qui consisterait à revenir à un soviétisme sans communisme.

Un accident pas porteur

La mini-série Chernobyl confirme une nouvelle fois la puissance de captation des séries. Quand Galia traduit le livre de Svetlana Aleksievitch en 1997, le succès n'est pas tout de suite au rendez-vous. «Preuve que Tchernobyl n'était pas un sujet porteur, il était difficile de trouver un éditeur! Le livre s'est tout de même installé comme un long-seller; autrement dit, il continue de se vendre encore aujourd'hui.»

À partir de cette traduction naît l'obsession de cette femme pour la catastrophe nucléaire. Elle lit, écrit, se rend sur les zones contaminées en Ukraine et en Biélorussie pour rencontrer les scientifiques qui y travaillent, les trafiquants de métaux contaminés, les quelques personnes qui sont revenues y vivre… Malgré les risques d'irradiation.

Ce travail reflète la détermination et le courage de cette Franco-Russe libre, qui a tiré de toutes ces années sur le terrain plusieurs livres dont le dernier s'appelle Traverser Tchernobyl (2016).

«Mon grand objectif aujourd'hui, c'est de trouver un lieu en France pour exposer, grâce à l'engouement généré par la série.»

Galia Ackerman

Une rencontre anodine dans un colloque littéraire avec l'écrivain albanais Bashkim Shehu lui permet d'exposer à Barcelone en 2006 sur la catastrophe nucléaire. «J'avais tenté de travailler avec le musée de Tchernobyl à Kiev, mais il voulait me donner une expo clé en main, très soviétique, glorifiante, à la rhétorique quasi militaire. Je ne voulais pas, alors j'ai trouvé moi-même les éléments.» À la suite de cette exposition, Galia veut la proposer en France. Elle ne trouve pas preneur.

«Mon grand objectif aujourd'hui, en plus de créer un musée virtuel mondial sur Tchernobyl, c'est de trouver un lieu en France pour exposer, grâce à l'engouement généré par la série.» Pour ce faire, elle garde précieusement plus de cent objets rarissimes: des dessins d'enfants, des carnets et des vêtements de liquidateurs, des compteurs Geiger de l'époque, des médailles, etc.

Le principal oubli de la série

La série télévisé Chernobyl, produite par HBO et sortie le 7 mai, est selon elle une belle façon de replacer cette catastrophe nucléaire au centre des consciences collectives. Elle est rapidement devenue la mieux notée de tous les temps selon les sites de référence.

«Pendant longtemps, Tchernobyl était considéré comme un sujet glauque, loin des consciences collectives. Aujourd'hui, cette série tombe miraculeusement du ciel américain, c'est très bien.»

On pourrait croire à une fiction éloignée de la réalité, mais Galia nous rassure: la série est étonnamment bien construite. «Le travail sur les accessoires et les costumes est gigantesque, et l'atmosphère est assez fidèlement rendue, à la différence de tant de films américains sur la Russie. Beaucoup de Russes ont aimé la série.»

«La CIA n'a rien à voir avec l'accident de Tchernobyl.»

Galia Ackerman

Bien sûr, Chernobyl n'est pas exempte de tout reproche concernant les vérités historiques, mais Galia comprend ces inexactitudes, du ressort de la liberté de fiction. Un exemple concret, c'est le rôle de Legassov, le scientifique. On le voit beaucoup avec Chtcherbina, vice-président du Conseil des ministres de l'URSS, mais le duo était loin d'être le seul à prendre les décisions. Une délégation de scientifiques accompagnait toujours les décisions, qui elles-mêmes étaient prises en concertation avec le comité central à Moscou. «C'était des calculs extrêmement précis!»

Mais selon Galia, le principal oubli de la série concerne la réactivation des réacteurs qui n'étaient pas trop touchés par l'explosion. «Ce qu'il faut comprendre, c'est que cette catastrophe était considérée comme la défaite de l'Union soviétique face à l'atome. Le principal objectif des dirigeants à l'époque, c'était de redémarrer le réacteur 3, voisin du 4 qui a explosé. Si cette idée avait été abandonnée dès le début, il n'y aurait pas eu besoin d'exposer autant de liquidateurs à des travaux mettant leur vie en péril…»

Le projet de série produit en Russie ne surprend pas l'historienne. «Ils pourraient tenter de glorifier la période soviétique, en appuyant sur l'héroïsme des liquidateurs par exemple. On y montrera également une confrontation entre un espion américain infiltré à la centrale et un brave agent russe. Mais je vous le dis: la CIA n'a rien à voir avec l'accident de Tchernobyl.»

Mark Moreau Journaliste

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