Société

Si vous détestez tant la question «Tu fais quoi dans la vie?», arrêtez de la poser

Temps de lecture : 2 min

Votre match Tinder vous en sera reconnaissant.

«La seule manière de faire du bon travail est d'aimer son travail», Steve Jobs, 2005. | Dmytriy Kravchenko via Unsplash
«La seule manière de faire du bon travail est d'aimer son travail», Steve Jobs, 2005. | Dmytriy Kravchenko via Unsplash

«Tu fais quoi dans la vie?» C'est la question dégainée plus vite que le revolver de Lucky Luke, celle qui jaillit invariablement parmi les premiers mots, comme si elle se devait d'être posée pour pouvoir entamer un véritable échange.

Pourtant, personne n'aime cette question –et pour cause. Quand nous répondons, ce n'est pas une simple profession que l'on nomme, c'est notre personne toute entière que l'on livre, avec ses aspirations, ses ambitions et ses passions.

On réplique toujours en citant l'intitulé de notre poste (PDG, prof, comptable...) ou la structure à laquelle on appartient («Je suis chez Procter & Gamble», «Je suis à la Société générale»). Ce qu'on y fait? Peu importe, du moment que notre statut social est correctement véhiculé par l'entreprise, note Amy Wrzesniewski, professeure de management à Yale.

Bien souvent, la question s'apparente à une évaluation pour déterminer si oui ou non, nous pouvons appartenir au même groupe. Mais si tout le monde la déteste, pourquoi continuons-nous à la poser à nos interlocuteurs et interlocutrices?

Je travaille donc je suis

Selon Oren Cass, directeur de recherche au Manhattan Institute, c'est parce que le travail a pris une place démesurée dans nos vies. Suivant l'exemple des États-Unis, nous avons commencé à nous définir avant tout par notre emploi. «Le modèle américain est extrêment centré sur la carrière: vivre pour travailler plutôt que travailler pour vivre.»

Parallèlement, nous avons été biberonné·es aux séries louant les mérites d'une existence vouée à la vie professionnelle, comme Grey's Anatomy, et nous avons englouti d'interminables dithyrambes sur la valeur du travail –à l'image de celle de Steve Jobs à Stanford en 2005, mine à citations inspirantes telles que «la seule manière de faire du bon travail est d'aimer son travail».

En résulte une conception de la vie où le travail devient un moyen de se définir par rapport aux autres et où finalement, la réponse compte moins que la façon dont elle est perçue par autrui.

C'est ce qu'a montré Heather Vough, professeure de management à l'université de Cincinnati, en interrogeant vingt-neuf entrepreneurs et entrepreneuses. Seulement deux se définissaient avec ce label; les autres avaient la sensation que l'entrepreneuriat revêtait le cliché du requin du business et parlaient de leur situation professionnelle en d'autres termes.

Le «Tu fais quoi dans la vie?» s'apparente au «Qui êtes-vous?» du monde moderne. Selon Oren Cass, il s'agit d'un problème, puisque face à l'idéal de travail épanouissant promu par les personnes qui ont réussi, un sentiment d'attente se crée inévitablement, l'idée du «moi aussi, j'y ai droit».

Nos attentes sont bien souvent déçues: la plupart des gens occupent des postes qui ne les comblent pas pleinement, et ce constat s'imposera tristement à eux chaque fois qu'on leur demandera d'énoncer leur profession.

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