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Au Burkina Faso, les populations chrétiennes sont devenues la cible des djihadistes

Temps de lecture : 3 min

Les attaques de groupes armés contre des églises mettent au jour d'importantes tensions communautaires dans un pays pourtant vanté pour son dialogue interreligieux.

Manifestation à Ouagadougou, la capitale burkinabée, le 22 juin 2019. | Olympia de Maismont / AFP
Manifestation à Ouagadougou, la capitale burkinabée, le 22 juin 2019. | Olympia de Maismont / AFP

Depuis 2015, les groupes djihadistes, auparavant surtout actifs au Mali, se sont progressivement implantés au Burkina Faso. Les attaques se sont multipliées dans le courant de l'année 2018 et plus encore depuis le début 2019, forçant l'exode de plus de 100.000 personnes.

Les groupes djihadistes, parmi lesquelles se trouvent la coalition Jamāʿat nuṣrat al-islām wal-muslimīn (JNIM, liée au réseau Al-Qaeda), l'État islamique dans le Grand Sahara (EIGS) et le groupe proprement burkinabé Ansaroul Islam, sont ainsi parvenus à imposer leur vision de l'islam et leurs lois en expulsant de facto l'État de plusieurs secteurs ruraux du nord et de l'est du pays.

Sont principalement visés les symboles de l'État (militaires, écoles, centres de santé) et les personnalités locales (imams, chefs coutumiers, commerçants, élus, groupes d'autodéfense), qui sont perçues comme des collaboratrices de l'État ou qui représentent une autorité alternative.

Depuis avril 2019, une série d'attaques a également touché l'église des Assemblées de Dieu de Silgadji (province du Soum), les églises catholiques de Dablo (Sanmatenga) et de Toulfé (Loroum), ainsi qu'une procession catholique à Zimtenga (Bam). Ces évènements, auxquels s'ajoute l'enlèvement du curé de Djibo Joël Yougbaré en mars, ont fait vingt victimes.

Harmonie contestée

Ces attaques viennent tester la solidité du dialogue interreligieux, pourtant fort vanté au Burkina Faso. Le pays est souvent pris comme exemple de bonne entente et de dialogue actif entre les religions.

Cela s'incarne d'abord dans la réalité vécue d'une société pluraliste où la majorité musulmane (61%) vit en contact quotidien, souvent au sein des familles, avec les minorités catholique (19%), animiste (15%) et protestante (4%).

Le dialogue est ensuite mis en avant par l'État et certaines organisations religieuses dans des forums officiels et des collaborations ponctuelles ou permanentes pour le développement, la santé ou pour promouvoir la paix sociale. Malgré tout, ce dialogue interreligieux est plus fragile qu'il n'y paraît.

Le déferlement de violence physique et sur les réseaux sociaux envers la communauté peule montre que l'arrivée des groupes djihadistes a enflammé des tensions communautaires déjà présentes. Les conflits autour de l'occupation des terres entre les éleveurs peuls et les agriculteurs sont fréquents depuis plusieurs décennies.

Sur le plan religieux, le dialogue apparaît souvent comme une posture officielle qui cache une réalité moins harmonieuse. Il est sérieusement remis en question au sein de certains mouvements en forte croissance.

C'est le cas de l'islam salafiste, très populaire auprès des jeunes musulmans, qui prône une coupure symbolique avec les autres communautés et reste en retrait des activités d'échanges interreligieux.

Cette mouvance, regroupée principalement au sein du Mouvement sunnite du Burkina mais également autour de prédicateurs indépendants ou affiliés à la Communauté musulmane du Burkina Faso, se caractérise par un rejet affiché des autres cultes.

C'est aussi le cas dans les Églises évangéliques, où bon nombre de leaders et de fidèles voient les autres croyances comme des forces diaboliques à combattre et s'engagent dans un prosélytisme actif ciblant en particulier la communauté musulmane majoritaire.

Escalade de la violence

Dans le nord du Burkina Faso, où la population est à très forte majorité musulmane, ces initiatives de conversion déstabilisent les communautés locales.

Les communautés catholiques du Sahel sont quant à elles en grande partie composées de fonctionnaires originaires d'autres régions. Localement, elles sont perçues comme étrangères et étroitement associées à l'État, faisant des catholiques des cibles pour des groupes armés déterminés à saper toute autorité concurrente.

Par contraste, les groupes djihadistes de l'est du pays ont pour le moment laissé les communautés chrétiennes, beaucoup plus nombreuses et intégrées dans le tissu social, tranquilles.

Plus qu'une amorce d'un conflit interreligieux, les récents évènements s'inscrivent dans une escalade de la violence et une amplification des attaques contre les civils depuis 2018. Celles-ci ont entraîné des réactions disproportionnées de l'armée et des massacres de la part de milices d'autodéfense.

Ces ripostes, qui visent de façon indiscriminée la communauté peule vue par plusieurs au sein de l'armée comme de la société civile comme complice des djihadistes, accélèrent le recrutement des groupes armés au sein de cette communauté.

Les forces de défense et de sécurité et les milices d'autodéfense ont à ce jour causé plus de victimes civiles que les djihadistes. L'attaque des communautés chrétiennes burkinabées risque par ailleurs d'accentuer la répression devant l'indignation des populations concernées, malgré les appels au calme de la hiérarchie catholique.

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l'article original.

The Conversation

Louis Audet Gosselin Chercheur spécialiste de l'islam

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