Monde

L'Iran sous la menace des bombes

Anne Applebaum, mis à jour le 21.03.2010 à 12 h 59

Si les Etats-Unis n'attaquent pas l'Iran, d'autres risquent de le faire et notamment Israël.

 

Barack Obama a profité à nouveau du Nouvel an perse - Norouz - pour s'adresser directement, le 19 mars, au peuple iranien. Exactement an après avoir proposé «un nouveau départ» à la République islamique, le président américain a de nouveau tendu la main à Téhéran. «Notre offre de contacts diplomatiques et de dialogue reste valable», assure-t-il, dans cette vidéo postée sur le site de la Maison blanche.

Mais si l'an dernier son message, diffusé en farsi, revêtait un caractère exceptionnel à la fois sur le fond et sur la forme - dans l'euphorie de son élection et sa volonté de changement, le président américain proposait aux Iraniens de tourner la page des trente dernières années de conflit , ce nouvel appel au dialogue sonne creux. Les négociations sur le nucléaire iranien semblent dans une impasse et entre temps le président Mahmoud Ahmadinejad a remporté une élection présidentielle contesté et réprime brutalement l'opposition.

 

 

Analysons sérieusement la situation: Barack Obama ne va tout de même pas bombarder l'Iran. Ce n'est pas parce qu'il est progressiste ou pacifiste. Ni parce qu'il n'a pas le cran d'essayer de «sauver» sa présidence comme le veut l'usage et comme le voudrait Sarah Palin.

Le président américain ne fera pas bombarder les sites nucléaires de l'Iran pour les mêmes raisons que George W. Bush ne l'a pas fait. Et ces raisons, les voici: on ne connaît pas précisément l'emplacement de toutes les installations nucléaires de l'Iran et on ne sait pas si un raid militaire interromprait le programme nucléaire iranien pour plus de quelques mois. D'autre part, en ce moment, les Etats-Unis ne veulent pas avoir à gérer d'éventuelles représailles iraniennes - qui viseraient des soldats israéliens et américains, par l'intermédiaire des alliés de l'Iran basés en Irak, en Afghanistan, en Palestine et au Liban. Il s'agit aussi d'éviter une envolée instantanée des cours du pétrole. Aucun président des Etats-Unis ayant posément étudié la situation ne déciderait de lancer une nouvelle «guerre de choix» alors que l'armée américaine est toujours activement engagée sur deux autres fronts. D'ailleurs, aucun président américain ne pourrait s'attendre à ce que la population soutienne durablement une telle décision.

Mais si Barack Obama choisit de ne pas bombarder l'Iran, rien n'empêche une autre puissance de le faire. Actuellement, alors que Washington ne sait plus où donner de la tête entre la réforme de la santé et les conséquences de l'élection sénatoriale perdue du Massachusetts, on peut avoir l'impression que les principales retombées qu'Obama devra assumer - qu'elles soient positives ou négatives - concerneront la politique intérieure et non pas étrangère. Toutefois, l'heure décisive de la présidence d'Obama pourrait arriver un jour à 2 heures du matin, quand il recevra un coup de téléphone du Premier ministre israélien qui lui apprendra qu'Israël vient de mener un raid contre les sites nucléaires iraniens...

Ce scénario n'est pas à exclure. D'aucuns se disent que si les Israéliens étaient si emballés par les raids de bombardement, ils les auraient déjà menés. En effet, ils n'ont eu aucun scrupule à envoyer 8 avions en Irak pour détruire le réacteur nucléaire de Saddam Hussein en 1981 ou à bombarder une présumée installation nucléaire syrienne en 2007. Ces deux actions sont aujourd'hui considérées comme des opérations modèles. Elles ont été brèves. Elles ont réussi, n'ont pas engendré de représailles sérieuses et ont même acquis la réputation de mesures défensives légitimes aux yeux de la communauté internationale.

Le contexte iranien est différent, comme le reconnaît volontiers Zeev Raz, le commandant de l'escadrille qui a mené le raid de 1981. «Il n'y a pas de cible unique qu'on puisse bombarder avec 8 avions», a-t-il déclaré à The Economist (dans un article particulièrement tragique, selon lequel M. Raz - dont les enfants qui ne se sentent plus en sécurité ont fait des demandes de passeports étrangers - «transpire le désarroi»). Les Israéliens, comme tout le monde, ont des doutes à propos de l'efficacité des raids, c'est pourquoi ils ont largement pratiqué le sabotage et même mené des initiatives diplomatiques officieuses, malgré l'absence de relations diplomatiques avec l'Iran, dans l'espoir de ralentir le développement nucléaire. Par ailleurs, l'Etat hébreu a discrètement étudié les moyens de dissuasion face à l'Iran, en sachant qu'il continuera d'avoir l'avantage en matière de technologie nucléaire au cours des trente prochaines années. Bien que le gouvernement israélien n'écarte aucune possibilité, il estime pour l'instant qu'effectuer des bombardements, avec les conséquences que cela suppose, n'est pas une option souhaitable.

Mais la stratégie israélienne est susceptible de changer. Puisque les Américains ont tendance à croire que le monde entier pense comme eux, il convient de rappeler l'évidence: de nombreux Israéliens considèrent que le programme nucléaire iranien est une question de vie ou de mort. L'idée d'un Iran nucléarisé n'est pas une simple menace gênante mais lointaine. Elle s'inscrit directement dans la logique des attaques provocatrices du président iranien à l'encontre de l'Etat hébreu. N'oublions pas que Mahmoud Ahmadinejad remet en cause le droit d'exister d'Israël et soutient ouvertement les historiens négationnistes! Si vous voulez rendre les Israéliens paranoïaques, laissez entendre qu'ils pourraient être les victimes d'un massacre de grande ampleur. C'est exactement ce que fait Mahmoud Ahmadinejad.

Si Obama reçoit ce coup de téléphone à 2 heures du matin, inutile de dire qu'il y aura des représailles, et que certaines viseront les Etats-Unis, leurs navires, leurs troupes en Irak... Autant que l'Amérique soit préparée à cette éventualité! Contrairement à Sarah Palin, je ne crois pas qu'Obama élèvera sa présidence en bombardant l'Iran, tel un personnage sorti du film Des hommes d'influence. En revanche, j'espère que la Maison Blanche est prête, militairement et psychologiquement, non pas pour une guerre de choix, mais pour une guerre de nécessité justifiée. Car, au fond, il s'agit de la réalité, pas d'un film de Hollywood.

Anne Applebaum

Traduit par Micha Cziffra

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