France

La crise sociale est pour demain

Gilles Bridier, mis à jour le 01.03.2010 à 6 h 55

Le chômage continue de s'aggraver. Faute d'industrie, la mécanique pour relancer l'investissement et l'emploi est toujours en panne.

En deux mois, le nombre d'inscrits à Pôle emploi a augmenté de 100.000 personnes. Le nombre de chômeurs sans emploi ou de travailleurs en activité réduite a dépassé 4,1 millions à la fin du mois janvier - dont près de 2,7 millions pour les demandeurs d'emploi sans aucune activité. D'aucuns ont beau expliquer que le processus de sortie de crise est engagé, le chômage continue de s'aggraver contrairement aux assurances un peu hâtives données par le président de la République à la mi-janvier. On expliquera difficilement à ceux toujours plus nombreux qui cherchent un emploi (0,7% de plus en un mois, 16,1% en un an) que l'économie française va mieux parce que le chômage s'aggrave moins vite! Si la crise financière semble déjà appartenir au passé, la crise sociale - elle - se durcit.

Comment amorcer la pompe à emplois?

En outre, si le nombre des entrées de nouveaux chômeurs à Pôle Emploi a tendance à diminuer, le nombre de sorties également, ce qui traduit la difficulté à se reclasser: «les reprises d'emploi déclarées baissent de manière inhabituellement forte (-16,2%) en janvier», souligne l'institut qui gère les demandeurs d'emploi. Face aux incertitudes, les entreprises françaises recrutent de moins en moins, manifestant leur doute sur la réalité d'une reprise. Et même si l'économie française semble devoir afficher en 2010 une hausse de 1,4% de son activité selon les statistiques réactualisées à fin janvier, c'est un niveau encore insuffisant pour que cette croissance soit riche en emploi. Au moins peut-on espérer que, en fin d'année si les prévisions sont atteintes, on n'en perde plus...

Le bâtiment dans le doute

Les chiffrent parlent d'eux-mêmes. La construction est toujours en repli. Le nombre de permis de construire a baissé de 16,5% sur la fin de l'année dernière par rapport à la fin 2008, et le nombre des mises en chantier a reculé de plus de 7%. Certes, après l'effondrement de 18% à la fin de l'été, on pourrait conclure à un redressement. Mais la comparaison de fin d'année s'effectue par rapport à une période au cœur de la crise, particulièrement déprimée. Malgré tout, la dégradation se poursuit. Difficile de parler d'atténuation de la crise ! Toutefois, les conditions de prêts avantageuses (les prêts immobiliers sont actuellement consentis à un taux moyen de 3,75% pour une durée moyenne de crédit de 17,5 ans, d'après l'Observatoire du crédit immobilier) devraient soutenir le marché. Mais l'Observatoire reste prudent, à cause « de la dégradation de l'emploi qui paralyse la demande ». On tourne en rond.

La consommation cale sur l'automobile

C'est la même crainte du chômage qui a entraîné la chute de 2,7% de la consommation enregistrée en janvier. En fait, le sursaut de la consommation en décembre (+1,3%) a la même origine que le recul du mois dernier: l'automobile. A la fin 2009, les ménages ont profité des 1 000 euros de prime à la casse pour changer de voiture. Mais début 2010, les achats d'automobiles ont dégringolé (-16%, selon l'Insee), entraînant à la baisse tous les indices de consommation. En réalité, rien ne peut prendre le relais, dans les produits manufacturés, de l'automobile qui ne tirait la demande que parce que les aides de l'Etat et des constructeurs pouvaient atteindre 25 à 30% du prix d'une voiture d'entrée de gamme. Mais sans subvention à l'achat, les consommateurs restent frileux. En ce début 2010, la consommation n'est pas le déclencheur de la reprise tant attendu. Du coup, les entreprises qui ne perçoivent aucun sursaut s'abstiennent d'investir ou de recruter, et le chômage perdure. On continue de tourner en rond.

L'industrie, sacrifiée pour les services

La France fait les frais d'une politique qui a tourné le dos à l'industrie. Dans les années 90, il était de bon ton de considérer qu'une économie moderne, à l'image des Etats-Unis et de la Grande Bretagne, devait plutôt se tourner vers les services, à commencer par les services financiers qui permettaient d'espérer des retours sur investissement à deux chiffres que l'industrie ne pouvaient livrer. En Europe, l'Allemagne n'a pas fait ce choix stratégique. Elle en touche aujourd'hui les dividendes avec les excédents de sa balance commerciale.

Pour profiter des productions à bas prix des pays émergents et donner du pouvoir d'achat aux Français sans augmenter les salaires, la France a préféré laisser s'opérer la désindustrialisation. Des usines ont fermé leurs portes, sans qu'il soit possible de l'interdire: les entreprises doivent pouvoir «respirer», c'est-à-dire adapter leur stratégie au contexte, et par là leur outil industriel. Mais surtout, les fleurons de l'industrie française ont investi massivement à l'international, et les conséquences de ce désintérêt pour l'Hexagone a été plus ravageur encore que les fermetures d'usines, dans la mesure où il n'y a pas eu de renouvellement de l'outil en France.

Perte de valeur ajoutée et de R&D

Les productions ont été ainsi transférées hors de France. Rappelons par exemple que, aujourd'hui, Renault ne fabrique plus dans l'Hexagone que trois voitures sur dix qu'il commercialise dans le monde, et qu'Alcatel-Lucent y a réduit d'un tiers ses effectifs en une décennie. D'une façon générale, 500.000 emplois ont été perdus dans l'industrie en France en dix ans (soit 19% du total). Et la valeur ajoutée du secteur manufacturier ne représente plus que 16% du total en France, alors que l'industrie fournit toujours 30% de la valeur ajoutée nationale en Allemagne, et 26% en Suède.

Dans les années 90, les industriels se voulaient malgré tout rassurants, affirmant que, malgré les délocalisations de fait, les centres de recherche et développement au cœur de l'innovation et à l'origine de la valeur ajoutée, subsisteraient dans l'Hexagone. Mais avec le temps, on a vu ces centres prendre le même chemin que les usines. Au point que l'industrie française ne consacre plus que 6,6% de sa valeur ajoutée à la R&D, contre 9,9% pour l'industrie allemande et 11% pour la suédoise. Encore faut-il considérer que la France est le pays où les efforts des pouvoirs publics sont en l'occurrence les plus importants, ce qui renvoie la responsabilité de la faiblesse de ces investissements en R&D sur les entreprises.

Relancer l'investissement: qui commence?

Finalement, pour sortir de cette crise comme de toutes les grandes dépressions économiques, on regarde à nouveau du côté de l'industrie pour qu'elle apporte son lot à la résorption du chômage en relançant l'investissement. Mais l'attente risque d'être longue et le résultat en-deçà des espérances: le secteur manufacturier n'a plus le poids nécessaire pour jouer ce rôle. Christian Estrosi, le ministre délégué à l'Industrie, vient de clore les Etats généraux de l'Industrie. A lui de tracer les voies d'une relance, puisqu'il semble maintenant acquis - même de la part des hommes politiques qui ont laissé l'industrie péricliter - que la régénérescence du tissu industriel redevienne une priorité. L'objectif consistant à ce que les grands donneurs d'ordres relancent les commandes et les investissements pour que leurs sous-traitants investissent et embauchent à leur tour. C'est cette mécanique qui, aujourd'hui, est en panne.

Gilles Bridier

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Image de Une: Manifestation devant la raffinerie Total de Donges Stephane Mahe / Reuters

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