Santé / Culture

«Tu enfanteras dans la douleur», pour combien de temps encore?

Temps de lecture : 8 min

Le documentaire d'Ovidie met en lumière les violences obstétricales et gynécologiques et s'interroge sur la façon d'y mettre un terme.

«Un accouchement idéal, c'est surtout un évènement dont tout le monde sort en bon état, tant physique que psychique.» | Capture d'écran via Arte
«Un accouchement idéal, c'est surtout un évènement dont tout le monde sort en bon état, tant physique que psychique.» | Capture d'écran via Arte

En une minute, le ton est donné. Face caméra, une femme raconte son accouchement. Les larmes ne mettent que quelques secondes à monter. Le traumatisme est bien présent. Elle raconte une douleur inhumaine, sa demande de césarienne, le refus de la gynécologue («Bah non, c'est bon, on a presque fini») et sa façon de dissocier le bas du corps de la patiente, celui d'où va sortir le bébé, et le haut, celui d'où sortent les cris de douleur, les angoisses, les demandes. «Elle fait de la technique, reprend la femme interrogée. Elle fait la garagiste.»

La minute suivante, une autre femme raconte l'épisiotomie qu'on lui a infligée sans consentement, sans prévenir et sans interruption malgré ses supplications.

Les témoignages tombent. Tous sont aussi cauchemardesques les uns que les autres. Ces femmes ont réellement été prises pour des réceptacles à bébés, des dispositifs sans âme ni sensation dont on retire un enfant le jour J.

On lit dans leurs yeux de la terreur, du dégoût et un terrible sentiment de gâchis. C'était donc ça, ce moment si incroyable qu'on leur vendait depuis le plus jeune âge. Ces «C'est que du bonheur», ces «Une fois qu'on te pose le bébé sur le ventre, tu oublies tout» –dont on reparlera à l'occasion de la parution du Corps d'après de Virginie Noar, premier roman saisissant sur les tenants et aboutissants de la grossesse, qui a tout pour marquer la prochaine rentrée littéraire.

Dialogue rompu

Après Là où les putains n'existent pas, sur les conséquences tragiques de la politique antiprostitution menée en Suède, la réalisatrice Ovidie poursuit son entreprise de décorticage méthodique de la condition des femmes.

Cette fois, elle entre dans les salles de travail et d'accouchement, là tout semble parfois permis au prétexte que le personnel médical sait ce qu'il fait et que la mère n'a qu'à serrer les dents.

Tu enfanteras dans la douleur entend aller au-delà du simple constat. Le documentaire prend le temps de laisser la parole aux concernées, la majorité des femmes victimes de violences gynécologiques et obstétricales ayant souvent préféré s'autocensurer –aucune envie de passer pour des chieuses, d'entendre sa parole remise en question, de ternir ce qui est souvent désigné comme le plus grand moment de la vie d'une femme (gloups).

Ovidie est aussi allée rencontrer le docteur Israël Nisand, président du Collège national des gynécologues et obstétriciens français (CNGOF), pour lui demander pourquoi il a refusé que son institution soit auditionnée par le Haut Conseil à l'égalité (HCE), chargé par Marlène Schiappa de rédiger un grand rapport sur ces violences.

La position du docteur Nisand tient en deux arguments principaux. Il y a d'une part le manque de moyens financiers, qui oblige le personnel médical à faire preuve d'efficacité, voire de précipitation, et qui laisse peu de place pour le dialogue.

Est d'autre part mise en avant cette réflexion si puérile consistant à affirmer que les gynécologues et obstétricien·nes se font traîner dans la boue et refusent d'être davantage victimes de ce qui est considéré comme une sorte de tribunal populaire.

En souhaitant défendre sa corporation, Israël Nisand en vient presque à nier que des femmes puissent souffrir physiquement ou mentalement durant leur accouchement et en conserver des séquelles.

«Ce qu'il dit à propos des coupes budgétaires et des équipes soignantes pressées comme des citrons est tout à fait juste et il faut l'entendre», reconnaît Ovidie, qui tient à préciser que contrairement aux autres médecins qu'elle a souhaité interroger et qui l'ont «profondément méprisée», il est quasiment le seul à avoir accepté de lui parler.

Il ne faudrait effectivement pas se focaliser uniquement sur Israël Nisand, dont elle n'a pas voulu faire «le méchant du film». À propos des médecins, Ovidie ajoute: «Ils ont été odieux avec moi, particulièrement lorsque j'ai tourné en immersion dans un service.»

Chasse aux sorcières

Le film montre que l'accouchement n'a pas attendu le XXIe siècle pour devenir un enjeu politique. Ovidie se penche notamment sur la méthode Lamaze, du nom de ce médecin-chef de la polyclinique des Bluets (dans le XIIe arrondissement de Paris), nommé en 1947.

À la faveur d'un voyage en URSS, où d'importants travaux ont très tôt été menés sur le lien entre accouchement et douleur, il étudie la psychoprophylaxie obstétrique, qu'il met en œuvre aux Bluets dès 1952.

Cette méthode «attribue la douleur à un puissant conditionnement socio-culturel», note la réalisatrice dans le film. En résumé, si les femmes souffrent autant durant l'accouchement, ce serait parce qu'on leur a enseigné depuis toujours qu'il leur fallait enfanter dans la douleur.

Le but est notamment de rendre les parturientes actrices de leur accouchement, là où elles n'étaient généralement que des spectatrices passives, en leur donnant suffisamment de clés de compréhension pour qu'elles parviennent à maîtriser chaque étape.

La méthode Lamaze a fait des émules, et notamment Max Ploquin, qui fonde en 1977 un établissement dédié à l'accouchement sans douleur à Châteauroux. À la polyclinique Montaigne, «la péridurale est quasi inexistante, le taux de césarienne n'excède pas les 3%, le taux de mortalité infantile figure parmi les plus bas de France», peut-on entendre dans le documentaire.

On aurait sans doute dû assister à une multiplication du nombre de cliniques construites sur ce modèle, mais l'hostilité d'une partie de la profession à l'égard du docteur Ploquin crée au contraire un effet de stigmatisation. En 1998, la clinique est contrainte de fermer, officiellement pour des raisons économiques.

«Il y a une méconnaissance du travail réel des sages-femmes accoucheuses à domicile, et pas mal de fantasmes.»
Ovidie

La surmédicalisation de l'accouchement est aujourd'hui bien difficile à inverser. Une partie du personnel de santé ne cache pas son mépris pour les méthodes sortant du cadre ordinaire, lequel est pourtant loin de convenir à toutes les femmes.

«J'ai évoqué à plusieurs reprises la question de l'accouchement à domicile, et il y a clairement une hostilité massive, avance Ovidie. “Pas sérieux”, “dangereux”, “rétrograde”... C'est un sujet qui crispe et qui constitue une véritable transgression institutionnelle. J'ai surtout eu l'impression qu'il y avait une méconnaissance du travail réel des sages-femmes accoucheuses à domicile, et pas mal de fantasmes.»

Bien qu'a priori l'accouchement à domicile ne présente pas plus de risques qu'un accouchement médicalisé en clinique, la méthode continue à être pointée du doigt.

Le film donne l'impression frustrante que des solutions fiables existent, mais que c'est la profession elle-même qui se dresse en travers de la route, rassurée par le cadre médical et peu disposée à se remettre en question.

«Les couples que j'ai rencontrés étaient suivis, faisaient tous leurs examens, étaient inscrits à la maternité en cas de pépin ou de changement d'avis, devaient être à une distance raisonnable en cas de transfert… Les sages-femmes savent perfuser, lire un dossier médical et agir en cas d'urgence, souligne Ovidie. Je ne suis pas là pour vendre à tout prix l'accouchement à domicile, car moi-même je me sens plus à l'aise en structure avec des gens pour m'épauler les premiers jours. Mais si c'est le choix de certaines femmes, pourquoi dépenser autant d'énergie à les en empêcher si leur dossier médical ne l'interdit pas? Pour moi, ce qu'on fait aux sages-femmes qui pratiquent ce type d'accouchement relève de la chasse aux sorcières.»

Dans le documentaire, la sage-femme à domicile Isabelle Koenig explique qu'elle est contrainte de travailler sans assurance, les montants demandés étant bien trop exorbitants: «Aucune d'entre nous ne peut se permettre de donner tout ce qu'elle gagne pour se couvrir.» Le 29 juin 2017, Isabelle Koenig était convoquée devant la chambre disciplinaire du Conseil national de l'Ordre des sages-femmes en raison de cette absence d'assurance, ainsi que pour un cas d'hémorragie de la délivrance, événement se produisant régulièrement, y compris pour les accouchements effectués à l'hôpital.

Soutenue par des dizaines de patientes, y compris par celle qui a subi l'hémorragie en question, Isabelle Koenig a finalement échappé à la radiation. Elle précise que contrairement à elle, six de ses collègues ont été radiées temporairement ou définitivement au cours des trois années précédentes. De quoi comprendre pourquoi, en France, 1% des accouchements sont réalisés à domicile, contre 30% aux Pays-Bas, comme l'explique Ovidie dans le film.

Implication du parent B

On peut espérer que les recommandations du Haut Conseil à l'égalité et que l'intérêt médiatique croissant pour les violences obstétricales puissent contribuer à faire évoluer les choses dans les années à venir pour que, sauf imprévu ou complication, chaque personne puisse accoucher dans des conditions qui lui conviennent et dans un climat d'écoute.

Peut-être faudrait-il aussi mieux penser la place du conjoint ou de la conjointe, qui tente généralement d'apporter son soutien moral mais se contente généralement d'assister à l'accouchement sans pouvoir se montrer utile.

Pour Ovidie, «la question du rôle du deuxième parent est vraiment intéressante, car s'il y a stress post-traumatique, les conséquences seront de toute façon catastrophiques pour tout le monde». Parmi les témoignages recueillis, elle évoque plusieurs cas de victimes de violences obstétricales qui en ont voulu à leur partenaire de ne pas avoir réagi: «Souvent, leur couple n'a pas tenu.»

En 2011, lors du premier accouchement de la mère de mes enfants, celle-ci a subi une pratique nommée «expression abdominale», dont Béatrice Kammerer a tiré un article indispensable. On y apprend notamment que cette méthode est officiellement interdite depuis 2007, ce que j'ignorais totalement à cette époque, ne m'étant absolument pas documenté sur l'accouchement.

Lorsque j'ai vu un maïeuticien se munir d'un escabeau de façon à pouvoir pratiquer une poussée verticale sur le ventre de ma femme, j'ai trouvé ça très impressionnant, mais je n'ai rien dit, pensant que tout ceci était aussi normal qu'autorisé.

L'enjeu est de taille: il faut amener le parent B à s'impliquer davantage dans la grossesse, en faire un·e accompagnant·e de qualité, quelqu'un qui puisse réellement relayer la parole de la future mère et mettre le hola en cas de pratiques non consenties.

«On repère très vite si une situation est anormale. Si votre femme supplie d'arrêter, c'est qu'il faut intervenir.»
Ovidie

«Le mieux est peut-être de parler de tout ça avant de se rendre à la maternité, conseille Ovidie. La rédaction d'un projet de naissance durant la grossesse est un excellent outil de communication avec les équipes, mais aussi entre les parents eux-mêmes. Ça peut permettre de se rendre compte à l'avance que les souhaits de sa compagne ne sont pas du tout ceux qu'on avait imaginés.»

Le but n'est évidemment pas de transformer le deuxième parent en gynéco de pacotille qui va expliquer au personnel médical comment faire son métier. «L'idée serait plutôt d'être vigilant à l'état de sa compagne, reprend Ovidie. Est-elle confiante ou paniquée, semble-t-elle accepter ou non les gestes qui se succèdent, supplie-t-elle d'arrêter? Dans un accouchement, il est classique de crier ou de se dire qu'on ne va jamais y arriver, surtout au moment de l'expulsion. Ça fait partie du package. Mais si on observe bien la scène, on repère très vite si une situation est anormale. En clair, si votre femme les supplie d'arrêter, c'est qu'il faut intervenir.»

Il s'agit aussi d'éviter le décalage presque systématique qui existe entre le ressenti de la femme qui vient d'accoucher et celui de son conjoint ou de sa conjointe. «Parfois, les mères sont encore dans la salle d'accouchement en train de se faire recoudre jusqu'aux fesses ou sont sous le choc dans leur chambre, comme mortes de l'intérieur, et pendant ce temps, l'autre parent pense avant tout à envoyer un SMS à tout son répertoire pour dire: “Notre petite progéniture est née, bébé et maman vont bien...”»

Finalement, un accouchement idéal, ça ressemble à quoi? «Déjà, ce n'est pas une performance physique, répond Ovidie. On s'en fiche qu'il y ait eu péridurale ou pas, césarienne ou pas, utilisation des instruments ou pas. On n'est pas là pour exceller ni tout maîtriser. Un accouchement idéal, c'est surtout un évènement dont tout le monde sort en bon état, tant physique que psychique, et qui pose des bases favorables à la création de ce nouveau lien entre les parents et l'enfant. Quand on sort de la maternité, on entame une toute nouvelle vie, qu'il s'agisse d'un premier enfant ou des suivants. Cette toute nouvelle vie ne peut se construire correctement sur un champ de ruines.»

Tu enfanteras dans la douleur

d'Ovidie

Durée: 59 minutes.

Diffusion sur Arte le mardi 16 juillet 2019 à 22h40

Thomas Messias Prof de maths et journaliste

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