Culture

«So Long, My Son», émouvant mélodrame familial et fresque historique optimiste

Temps de lecture : 4 min

Le film de Wang Xiaoshuai évoque quarante années de transformations de la Chine aux côtés d'un couple frappé par le malheur et de rebondissements aux effets paradoxaux.

La famille au complet alors que la Chine entre hardiment dans l'ère des réformes. | Ad Vitam
La famille au complet alors que la Chine entre hardiment dans l'ère des réformes. | Ad Vitam

Pour une fois, l'usage de l'anglais dans le titre se justifie. Le français n'a pas l'équivalent de cette formule qui signifie un au revoir, en contenant l'idée d'une durée éventuellement sans limite.

Le nouveau film de Wang Xiaoshuai est bien une histoire de parents et de fils (pas d'enfants: de fils), et une affaire de temps. Il l'est même au-delà de ce qu'il semble raconter.

So Long, My Son se déroule sur quarante ans, de 1979 à aujourd'hui. Il se déploie trois heures durant dans deux régions de Chine, au nord et au sud, régions assez différentes pour valoir pour tout le pays. Il s'agit bien d'une fresque historique prenant en charge l'histoire de la Chine moderne, à partie du destin de quelques personnes.

Au centre du récit, un couple, Liu Yaojun et Wang Liyun. Ils sont ouvriers, ont un fils, Xing, sont amis avec un autre couple qui a également un fils, Hao. La femme de ce deuxième couple est commissaire politique de l'usine où tous travaillent. Les deux garçons sont nés le même jour, ils grandissent ensemble, ils sont amis mais très différents.

Le pays est alors en train d'entrer dans l'ère des réformes sous la direction de Deng Xiaoping, mais il est encore organisé selon les règles austères et les principes du communisme chinois. Le Parti, dans sa grande sagesse, a entre autres décidé que chaque couple ne pouvait avoir qu'un enfant. Quand Liyun se retrouve à nouveau enceinte, son amie la force à avorter.

La Chine à l'époque de la politique de l'enfant unique. | Capture d'écran de la bande annonce / YouTube

Hao et Xing ont une dizaine d'années, ils vont jouer près du barrage; Hao est casse-cou, c'est Xing qui meurt. Les parents désespérés, et dont la douleur est aggravée du sentiment d'avoir été privés de la possibilité d'avoir un autre descendant, sont en outre licenciés de l'usine: la politique de réformes de Deng a commencé de produire ses effets en propulsant la Chine dans un capitalisme débridé.

Le père de Hao, qui a compris le sens de l'Histoire, se lance dans les affaires. Yaojun et Liyun, eux, s'exilent au loin, sur la côte sud-ouest, où ils vivent pauvrement d'un petit atelier de mécanique. Lorsqu'on les y retrouvent, ils sont accompagnés d'un adolescent qui a l'âge qu'aurait eu leur fils...

Dans l'épaisseur du temps et l'intensité de l'instant

Ce qui précède ne concerne que la première partie d'un récit dont les étapes suivantes se situent au début des années 2000 et aujourd'hui. Mais So Long, My Son n'en suit pas le déroulement linéaire.

Toute l'histoire est contée grâce à une succession de scènes situées dans l'une ou l'autre de deux époques principales (le début des années 1980, le début des années 2000), avec des scènes plus anciennes encore (la naissance des garçons) et l'épilogue contemporain.

Cet enchâssement de séquences à des périodes différentes, avec des personnages dont le rôle n'est pas immédiatement explicité, désoriente. Mais il intensifie les émotions, le «vécu» de chaque situation plutôt que d'en faire les chaînons d'une suite narrative. Cette organisation du récit fait la force d'un film qui aurait bien moins d'intérêt si l'existence de la famille de Yaojun était racontée dans l'ordre chronologique.

Privilégier le ressenti sur les explications

Le meilleur du cinéma chinois contemporain comprend plusieurs exemples de ces fresques qui, à travers l'existence d'une famille, raconte tout un pan de l'histoire nationale. So Long, My Son marche clairement sur les brisées d'Un temps pour vivre, un temps pour mourir et La Cité des douleurs de Hou Hsiao-hsien, d'Au-delà des montagnes et des Éternels de Jia Zhangke.

L'organisation de son récit déploie un rapport au temps particulier. Il met en question la nature des causes et des effets qui déterminent la vie des gens, il porte attention à la perception qu'ils en ont et affirme la légitimité de privilégier ce ressenti plutôt que la construction, souvent artificielle, de chaînes (psycho et socio) logiques.

Cette manière de faire est directement associée au rapport que la culture chinoise entretient avec ce qu'en Occident nous appelons le temps –un rapport qui n'ignore évidemment pas la chronologie mais n'en fait pas le seul principe. Personne n'a mieux aidé à le comprendre que les travaux de François Jullien, en particulier son livre majeur Du «temps». Éléments d'une philosophie du vivre.

Un couple balloté par l'Histoire et ses drames. | Ad Vitam

En quoi Wang Xiaoshuai inscrit son film dans une vision du monde moins consensuelle –c'est-à-dire moins soumise aux canons occidentaux– qu'il n'y paraît. Ce déplacement dans l'organisation du récit en transforme le sens.

Mélodrame familial sur fond d'événements dramatiques ayant marqué l'histoire contemporaine de la Chine depuis la Révolution culturelle, So Long, My Son semble la triste histoire d'un couple balloté par l'histoire et la politique, d'individus broyés par la grande machine collective. Non sans ruse ou habileté dialectique, c'est à la fois cela… et son contraire.

Un happy-end pour l'éternité

Grâce en particulier à l'interprétation très émouvante des deux acteurs principaux, à juste titre tous deux récompensés lors du dernier Festival de Berlin, le film est en effet souvent bouleversant dans sa manière d'évoquer des destins individuels.

Mais son cours général, en particulier la dernière partie, se révèlent surtout une ode à la résilience de la Chine éternelle et de son peuple et à sa capacité, par-delà les épreuves, à poursuivre son chemin vers un avenir prometteur. Un avenir incarné in fine par toute une kyrielle de fils, de natures et de statuts différents, mais tous chinois et porteurs d'avenir.

On peut considérer ce happy-end comme une concession aux exigences communes à l'industrie du cinéma et à l'appareil de propagande nationaliste soumis aux oukases du Parti. Il est plus éclairant d'y déceler une approche à la fois complexe et sincère. Elle reconfigure la totalité des trois heures du film selon une logique autrement significative, qui est loin d'être une simple soumission à l'ordre établi.

So Long, My Son est, aussi, sinon d'abord, un chant d'amour et de gratitude à la génération des parents. Et si Wang Xiaoshuai ne manque pas de présenter aux Occidentaux ce qu'ils attendent, une condamnation de l'écrasement de l'individu par le collectivisme, pour le public chinois, le film peut être vu sous un autre jour.

Au-delà des souffrances et vicissitudes, il réinscrit les générations précédentes dans une histoire chinoise au très long cours. Une histoire loin d'être terminée, ni même «passée».

So Long, My Son

de Wang Xiaoshuai, avec Wang Jing-chun, Yong Mei, Qi Xi.

Séances

Durée: 3h05. Sortie le 3 juillet 2019

Jean-Michel Frodon Critique de cinéma

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