Société / Économie

C'est la fin des files d'attente, pour le meilleur et pour le pire

Temps de lecture : 2 min

Attendre bien sagement en rang, c'est désuet. La généralisation des coupe-files payants en dit long sur notre société.

«L'âge d'or des files d'attente, c'était l'apogée du système de classes sociales.» | Hal Gatwood via Unsplash
«L'âge d'or des files d'attente, c'était l'apogée du système de classes sociales.» | Hal Gatwood via Unsplash

Un système fondé sur le marché, l'initiative privée et la libre concurrence peut-il encore tolérer la file d'attente? Non. Désormais, en atteste un article de la BBC, les coupe-files payants et autres pass prioritaires font la loi. Déjà en 2017 dans un article pour le Guardian, le journaliste Julian Baggini déplorait la disparition des files d'attente au profit d'une «société où l'argent est roi», accroissant encore un peu plus les inégalités puisqu'on peut tout acheter, y compris du temps.

Mais il se garde bien d'enjoliver le passé, les files d'attentes bien rangées étant loin d'être des modèles d'égalité. Si elles en donnent l'illusion, c'est uniquement parce qu'elles sont ordonnées. Au contraire, «l'âge d'or des files d'attente, c'était l'apogée du système de classes sociales», indique le journaliste. Les riches et les pauvres faisaient la queue, mais pas les mêmes. On n'aurait imaginé ni un bourgeois dans une file pour entrer dans un troquet, ni un ouvrier dans un aéroport.

De nouvelles barrières sociales

Si la file d'attente illustrait les inégalités de classe, son absence leur donne un nouveau visage. Il faut payer pour obtenir un coupe-file, comme le proposent de nombreuses compagnies aériennes à l'embarquement ou les aéroports lors des contrôles de sécurité. Mais parfois, il suffit simplement de télécharger une application. Starbucks et son slogan «pas de temps, pas d'attente» pour son application de précommande de café en est un exemple éloquent. À l'inégalité économique s'ajoute ainsi l'inégalité technologique. Qui n'a pas accès à l'information n'aura pas accès au service proposé.

C'est par exemple le cas des applications qui permettent à une certaine catégorie de personnes d'en payer d'autres pour faire la queue à leur place, «conséquence de la souveraineté du marché qui conquiert peu à peu tous les terrains», analyse à ce propos Dick Larson du MIT, théoricien de la file d'attente.

Je t'aime, moi non plus

Nous haïssons l'attente à la caisse d'un supermarché mais la chérissons quand il s'agit de se pointer des heures en avance pour la sortie du dernier iPhone. «C'est le phénomène de la queue chic, qui se limite à certains types d'achat», explique encore Larson. Son principal attribut: elle n'est pas obligatoire. C'est qu'au-delà du produit, nous recherchons l'expérience. «En se levant à l'aube pour le premier Charlie Hebdo post-attentat, c'est un morceau d'histoire qu'on cherchait à acheter», analysait Rémy Oudghiri, directeur de l'institut de sondage Ipsos, dans un article du Monde publié en 2015.

Dans un monde où les files d'attente pour goûter un cronut (un mélange de croissant et de donut) cartonnent, le nouveau privilège ne réside pas uniquement dans le fait de ne pas faire la queue, mais plutôt de pouvoir choisir quand et où on la fait.

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