Monde

Quand l'Amérique s'en prend aux enfants

Temps de lecture : 7 min

Les mauvais traitements infligés à des enfants livrés à eux-mêmes dans les camps américains sont le reflet de la nouvelle page d'histoire écrite par l'administration Trump.

Une fillette manifeste contre la transformation d'une base militaire en centre de détention pour enfants immigrants, le 9 juin 2019 à Los Angeles. | David McNew / AFP
Une fillette manifeste contre la transformation d'une base militaire en centre de détention pour enfants immigrants, le 9 juin 2019 à Los Angeles. | David McNew / AFP

Ce mercredi-là, les vingt-cinq enfants emprisonnés ont été forcés à dormir par terre après confiscation de leurs couvertures et de leurs matelas. Les gardes avaient décidé de les punir, parce qu'ils avaient perdu l'un des deux peignes à poux distribués pour toute la cellule.

Des enfants parqués dans des cages, obligés à s'allonger à même le sol, à qui l'on refuse savon, brosse à dents, douche, literie. Des enfants séparés de leurs parents ou de leur adulte référent et, lorsqu'ils sont tout petits, confiés à d'autres enfants tenus de prendre soin d'eux: «“Qui veut s'occuper de ce petit garçon? Qui veut cette petite fille?” et ils amènent un enfant de deux ans, trois ans, quatre ans. Les plus grands sont censés s'occuper des plus petits, mais certains de ces grands finissent par s'en désintéresser et les petits sont passés à d'autres enfants. Et parfois, on entend que les plus petits se retrouvent tout seuls, par terre.»

Bébés silencieux

À la mi-juin 2019, un groupe d'avocat·es américain·es s'est rendu dans des centres de détention d'enfants du sud des États-Unis pour vérifier, comme la loi les y autorise, qu'ils étaient convenablement traités.

Les conditions décrites ci-dessus font référence à la vie dans le camp de Clint, au Texas. Un camp prévu pour 104 adultes et où s'entassaient, au moment du passage des avocat·es, 350 enfants. Certains étaient là depuis des semaines, alors que la loi américaine prévoit un maximum de 72 heures de détention pour les enfants dans ce genre de lieux.

Vue du camp de Clint, au Texas, le 25 juin 2019. | Mario Tama / Getty Images / AFP

Warren Binford, qui est allée sur place et a interrogé des enfants, a raconté à Isaac Chotiner dans une interview pour le New Yorker publiée le 22 juin ce qu'elle y avait vu et entendu.

Ces enfants sont «répugnants de saleté, il y avait de la morve sur leurs T-shirts, les T-shirts étaient sales. On a vu du lait maternel sur les T-shirts». Le lait maternel, c'est celui des mères adolescentes qui n'ont rien pour prendre soin de leur bébé.

Dans le Texas Tribune, l'avocate Toby Gialluca déclare avoir rencontré une maman de 16 ans et son nourrisson de 8 mois couvert de crasse, vêtu d'une couche et d'un débardeur sale, à qui les gardes avaient confisqué son sac à dos plein de vêtements de bébé et de médicaments avant de les envoyer dormir, elle et son enfant, à même le béton. Les deux étaient malades et le bébé léthargique, comme tous ceux que l'avocate a vus: «Les bébés malades, normalement, ça pleure... et ces enfants étaient juste... silencieux.»

Le 18 juin dernier, lors d'une audience devant des juges fédéraux qui remettaient en question le fait que des mineur·es détenu·es n'aient ni brosse à dents, ni dentifrice, ni savon, ni couverture et soient obligé·es de dormir toutes lumières allumées 24 heures sur 24 dans le froid, Sarah Fabian, l'avocate représentant l'administration Trump, s'est acquis une terrible et immédiate notoriété en tentant d'expliquer avec difficulté que la situation était tout à fait acceptable, y compris selon la loi américaine appelée Flores Settlement de 1997, qui prévoit que les enfants immigrés retenus par l'État doivent bénéficier de «conditions d'hygiène et de sécurité correctes».

Crise sanitaire

Les enfants interrogés ont dit aux avocat·es que leurs repas étaient constitués de porridge, d'un biscuit et d'une boisson sucrée le matin, de nouilles instantanées à midi et d'un burrito décongelé accompagné d'un biscuit le soir. Tous les jours. Pas de fruits, pas de légumes, pas de lait, et c'est la même ration pour tout le monde, bébés d'un an, ados de quinze ou mères allaitantes.

Ils ont confié ne pas avoir pu se laver ou changer de vêtements parfois pendant des semaines. Les avocats parlent de «puanteur», de bambins sans couches qui se font dessus. Une épidémie de grippe s'est déclarée à Clint, et les enfants atteints ont été mis en quarantaine, sans soins.

Au cours de l'année écoulée, sept enfants au moins sont morts en détention.

«L'hygiène de base est non-existante ici. C'est une crise sanitaire, une crise sanitaire fabriquée de toutes pièces», déplore Toby Gialluca. Dans une interview à The Atlantic, Elora Mukherjee, qui a également visité le camp de Clint, s'indigne: «En douze ans de représentation d'enfants immigrés en détention, je n'ai jamais vu une telle déchéance et une telle inhumanité. Les enfants étaient sales, ils avaient peur et ils avaient faim.»

Si les médias se font le relais de cette situation, les Américain·es ordinaires ne sont pas en reste. La population, notamment près du centre de Clint, a décidé d'aller donner des couches, des lingettes, du savon et des jouets dans les camps, pour pallier le manque de moyens invoqué par l'administration.

Leurs dons ont été refusés, comme le regrette Terry Canales, député démocrate du Texas. Lui-même a écrit une lettre au service des garde-frontière qui s'occupent de ces centres pour demander une liste d'objets susceptibles d'être offerts par des particuliers.

Querelles politiciennes

Au sein de l'élite intellectuelle et politique, le débat fait rage... pour une question de vocabulaire, depuis que la député démocrate Alexandria Ocasio-Cortes a qualifié ces centres de «camps de concentration», déclenchant un tollé de la part d'associations de promotion de la mémoire de la Shoah (selon le Grand Robert de la langue française, un camp de concentration est un «lieu où l'on groupe en temps de guerre ou de troubles, sous la surveillance des autorités militaires ou policières, les suspects, les étrangers, les nationaux ennemis…»).

Pour certain·es, cette polémique a l'inconvénient d'occulter le véritable problème, c'est-à-dire ce qui se passe vraiment à l'intérieur de ces camps. Si Trump est théoriquement revenu sur la politique de tolérance zéro qui autorisait à séparer les parents des enfants le 20 juin 2018, la réalité pratique est tout autre et reste cruelle: la loi permet toujours d'isoler les enfants de leurs familles quand ils sont arrivés avec un autre proche (tante, oncle) ou que leurs parents ont commis des actes délictueux (même aussi anodins que d'avoir jeté des déchets par terre).

Parmi les enfants détenus, quelques-uns sont arrivés seuls à la frontière américaine, mais beaucoup d'autres ont de facto été séparés de leurs familles, qui les attend parfois sur le territoire américain.

C'est là la différence avec les enfants détenus sous Obama (car il y en avait), dont des photos ont récemment circulé: ceux-là arrivaient seuls et étaient enfermés pendant de courtes périodes, avant d'être envoyés dans des lieux plus adaptés ou rendus à leurs familles.

Mardi 25 juin, la Chambre des représentants du Congrès, à majorité démocrate, avait voté un projet de loi pour une aide d'urgence à la frontière de 4,5 milliards de dollars [près de 4 milliards d'euros], une partie devant être consacrée à des aménagements pour les enfants détenus.

Mais cette loi devait encore passer devant le Sénat, à majorité républicaine, avant d'atterrir sur le bureau du président pour être signée, et Trump avait annoncé qu'il y opposerait son veto.

De son côté, le Sénat a voté son propre projet de loi, soutenu par le président, qui a été approuvé à contre-cœur par la Chambre le 27 juin.

Après un tweet présidentiel du 17 juin annonçant la déportation de «millions d'étrangers clandestins», l'administration a annoncé par le biais de Mark Morgan, directeur de l'ICE (les services de l'immigration), ce que nous appellerions des rafles («arrestation massive de personnes», merci Larousse).

«La semaine prochaine, l'ICE commencera à déporter les millions de migrants illégaux qui sont se sont infiltrés de façon illicite aux États-Unis. Ils seront renvoyés aussi vite qu'ils sont arrivés. Le Mexique, en utilisant ses lois très fermes en matière d'immigration, fait du bon boulot pour arrêter les gens.......»

Rêve devenu cauchemar

La situation migratoire aux États-Unis n'est pas forcément un sujet intéressant pour l'Europe, qui a de quoi balayer devant sa porte. Au-delà du jugement moral et des comparaisons avec des épisodes connus d'enferment et de mauvais traitements d'enfants dans notre histoire, il vaut pourtant la peine d'y réfléchir.

Depuis l'élection de Donald Trump, les États-Unis se sont engagés dans une voie morale en pente, sur laquelle ils dégringolent à toute vitesse. Droits des femmes et des minorités ethniques, isolationnisme commercial et humain, racisme et appels à la haine de la part de la plus haute instance du pays: l'Amérique vire très, très à droite, bien au-delà du libéralisme économique ou de la doctrine individualiste qui a toujours été la sienne.

Il ne s'agit plus seulement d'argent ici, même si c'est une des raisons soulevées par Trump pour rejeter les migrant·es, mais d'une véritable idéologie raciste basé sur la haine et le rejet de l'autre –un argument électoral qui a maintes fois fait ses preuves et qui gagne de plus en plus en popularité, en Amérique comme en Europe.

Lorsqu'on s'attaque aux enfants, à qui les adultes doivent protection physique et psychologique, c'est aux fondements même de la morale humaine que l'on porte atteinte, et les racines du mal ne sont pas loin.

Les États-Unis n'ont jamais été un pays moralement parfait, sous aucun point de vue; les peuples amérindiens, africains et autres victimes passées et présentes de son histoire en attestent. Ils ont en revanche toujours été un rêve et un modèle à suivre dans le domaine de l'espoir humain –cet espoir qui a attiré vague d'immigrant·es après vague d'immigrant·es, des pèlerins du Mayflower aux exilé·es du Venezuela d'aujourd'hui, en passant par les Irlandais·es cherchant à échapper à la famine du milieu du XIXe siècle ou les Juifs et les Juives fuyant le fascisme de l'Europe des années 1930.

Cet espoir-là vient de mourir dans la cage d'un centre de détention, où un enfant de deux ans privé de sa mère pleure seul, à même le béton.

Bérengère Viennot Traductrice

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